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CHAPITRE IX

Oil la baleine commence A 6tre heureuse comme un poisson dans I'eau.

[e lendemain, cheval et cavalier se trouvent auprfes du c£uc6.

— N'as-tu rien oublii de ce que je te priai de faire? s'6crie-t-il i la vue de Timbicile.

— Attends une minute, riplique vivement b J>etit cheval ; le prelude avant la romance, comme de juste.

Ceci dit, il prend sa course tout le long des flancs de la baleine, en criant comme un hferaut d'armes ou un tambour de village r^clamant un objet perdu :

— Villageois et villageoises 1 celui d'entre vous qui ne voudra pas dans un instant s'asseoir au milieu des goujons n'aura qu'Jt faire immidiatement son paquet et ddoger sans« congi ni quittance !... Partez, villageois !.. . II y a longtemps que la baleine est sur le ventre..^ EUe va se retourner.

Aussi effrayis de la nouvelle que du singulier messager qui k leur donnait, les moujiks s'61ancent vers leurs maisonnettes, cntassent leurs effets sur les

LE PETIT CHEVAL BOSSU-

chariots, oh grimpent les femmes et les enfants. Une heure aprfes, le village itait aussi desert que si le dieu de la guerre avait secoui sa torche sur cc pa}'S et d^chain^ tous les fl^aux qui marchent i sa suite.

Une fois le dernier fuyard hors d'haleine, le bossu revint se planter devant la gueule de la baleine impatientc :

— Connais ton sort, lui dit-il. Tu as At6 condamn^e k rester ici pour avoir os6 avaler trente vaisseaux pontes, bois, cordages, chargement et Equipages, et ce sans tordre ni micher. Rends-leur la liberty et la Lune cl6mente te dfaempfetre.

— Leur rendre la liberty?... Qui m'y aidera?... Depuis dix ans que je digfcre cette flotte !

— Fouille dans mon oreille droite, Iwan, dit le bossu au cretin, prends le paquet qui s y trouve, d6ploie-le et pose le contenu sur la langue de la baleine.

Obiissant comme toujours, Iwan retira de Toreille droite du petit cheval un paquet pli6 exactement comme les doses de rhubarbe chez les pharmaciens. C'en 6tait en eiSfet. Et au moment oi Iwan se demandait comment cette dose, pr6par6e i la mesure d*une cuillerie de soupe, sufErait pour forcer la baleine ^ rendre la flotte, il s'aper^ut que le paquet grandissait... grandissait... grandissait k vued'oeil. Si bien que lorsqu'il le pla?a sur I'inorme langue du c6tace, sa dimension itait arriv6e i des proportions incroyables ; il contenait environ cinq cents livres de rhubarbe. La baleine les avala comme une pinc6e de sucre en poudre. Puis, battant Fair de ses nageoires et se soulevant pfeniblement, elle ouvre une gueule large comme une place publique, des profondeurs de laquelle arrivent i la suite Tun de Tautre, vaisseaux, frigates, bricks, corvettes, sloops, chasse-maries, lougres, p^niches, goelettes, 6quip6es comme un jour de combat, canons et caronades charges, voiles au vent, matelots sur les haubans, officiers aux bancs de quart, mousses et gabiers aux perroquets, coqs et gJte-sauces aux chaudiferes. Les pavilions hissis sont saluis par Tartillerie, Taumdnier entonne le Te T>eumy que miUe voix ripfetent en actions de graces. Les chants commences sur un tonnerre vont s'iteignant k mesure que la flotte s'doigne. Une heure aprfes, favorisies par un vent de sud-est, ks voiles disparaissaient k I'horizon, en m6me temps que mouraient les demiers accents de la prifere, auxquels r6pondait comme unicho le soupir d'alligement de la baleine d61ivr6e.

— Je suis reconnaissante, — dit le monstre se dilatant avec des mouvements de satisfaction qui peignaient T^tendue de son bonheur; — parle!... que veux-tu de moi?... des fleurs marines, des perles par boisseaux, des poissons doris sur tranches ?. . .

— Je ne te demanderai qu'une seule chose, mais qui est pour moi d'un prix inestimable.

— Quelle qu'elle soit, tu peux la regarder comme tienne. 11 te faut ?...

— La bague de la princesse Oc6anie !

— FAt-elle au diable, il faudra qu'on me la trouve.

LE MONDE FANTASTiaUE ILLUSTR^.

A peine a-t-elle achev6, que, piquant une t&te, la baleine va tout au fond de la mer faire un appel formidable a toute la gent poissonni^re.

— Or, dit-elle, icoutez !... Que celui d'entre vous qui pourra retrouver la cassette oix est d6pos£e la bague de la princesse, songe h, me montrer son zhle-y pour sa recompense, il sera promu au grade d'adjudant-major dans la garde nationale. Mais... que mon ordre spit sur-le-champ ex6cuti... sinon... vouscomprenez...

La gent poissonniire salue avec ensemble, t&te au fond, queue en Fair, et se retire avec le plus grand ordre.

Deux esturgeons reviennent une heure aprfes, de Fair le plus mortifii, nageoires basses, et, d'une voix larmoyante, tiennent i la baleine le discours que voici :

— Grande reine, nous implorons ta clfemence, nous avons explore tous les coins et recoins, fourr6 nos nez sous chaque vague, sans parvenir i le mettre sur la cassette que tu nous as disignie. II n'y a dans tout ce royaume humide qu'un seul ^tre ayant le pouvoir d'en indiquer la cachette, mais cet 6tre fut pour nous aussiintrouvable.

— Qui est-ce ?

— Une perche.

— Cherchez-la de rechef. Frite ou vivante, il me la faut.

Nos deux esturgeons, essuyant leurs yeux et fort heureux d'en fetre quittes de la sorte, nagent avec la v61ocit6 d'un p3a'oscaphe au bureau du greffier griffonnant.

Le gfeffier — c'6tait une brfime — minute incontinent un ordre k toute la gendarmerie d'appr^hender au corps la perche demand^e, en quelque endroit qu'elle soit. Le bailli, un magnifique saumon, apostille I'ordre, sur lequel un homard pose le sceau royal. Deux gendarmes dauphins, connus pour leur vilociti, sont mand6s. On leur remet Tordre, et fiers d'une telle mission, ils partcnt [dans toutes les mers, dans tous les fleuvcs, tous les ditroits, lacs, 6tangs, riviferes, et se retrouvent au rendez-vous qu'ils s'tjaient donni, 6tant partis chacun d'un c6t6. Ni Pun ni Tautre n'ont riussi. La perche reste introuvable.

lis revenaient marris et penauds de Taffront fait dans leurs personnes i la sagacit6 des gendarmes dauphins, lorsqu'un cri parti d'une petite anse qui se trouvait sur leur gauche leur fait dresser les ou'ies. lis piquent droit vers cette anse, et qu'aper^oivent-ils?... la perche qui se prenait de bee avec un rouget!... A I'aspect des gendarmes, les deux chamailleurs se taisent; et malgr6 les cris de la perche, qui avant de les suivre, voulait vider sa querelle avec le rouget, dont elle pritendait avoir re?u les outrages les plus sanglants, nos dauphins glorieux reparaissent avec leur proie devant la baleine.

— Sujette rebelle ! oil te tenais-tu done, que pour t' avoir en notre presence il faille convoquer le ban et I'arrifcre-ban de la mar6chauss6e ?...

A bon droit effrayfee du ton qu'avait pris la baleine, la pauvre perche tombe

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i gcnoux ; elle ne peut articuler un mot, mais son attitude suppUante, les larmes qui coulent de ses yeux, le tremblement qui Tagite, tout se r6unit pour fl6chir le courroux royal, bien qu'elle reste devant sa reine muette comiae un poisson.

— Tu n'as qu'un moyen d'obtenir ton pardon.

— J*y sou...ous...cris d'a...vance, ripond la perche.

— II nous a 6t6 dit que seule tu connaissais I'endroit ou git la cassette de la princesse Ocianie ?

— On t'a dit vrai.

— Que demandes-tu pour nous en faire maltresse ?...

— Le temps de Taller chercher.

— Va!

La perche r6fl6chit le quart d'une minute, puis, ses souvenirs revenus, eUe pique une tfite et arrive net i Tendroit secret.

Elle icarte le sable, creuse, creuse et enfin apergoit le couvercle dori de la cassette. Cela lui suffisait, car la cassette pesant quatre miUe livres, elle ne pouvait certes la soulever i elle seule.

Que fait-elle ? En perche avis6e, elle saisit la corde du bourdon, s'y accroche et le met en branle. Dig din don... dig din don... A ce glasqui leur est familier, tons les harengs de Tunivers accourent. lis se mettent en devoir de soulever la cassette. Efforts superflus! En vain prodiguent-ils les ho hi!,., ho h6 ! . . . il leur faut y renoneer !

Dig din don... dig din don... Le bourdon risonne de plus belle... Deux esturgeons des plus forts arrivent. Cette fois, leurs efforts mieux c6mbin& sont couronn6s de succfes ; la cassette, digagie, est de plus port6e par eux devant la baleine. La perche, heureuse d'avoir contente le royal citac6, juge inutile de les suivre... Elle reprend le chemin de son anse... On pritend qu'elle avait hite de recommencer sa querelle avec le rouget. Je n'oserais cependant I'afiirmer.

Au bout du compte, cela ne vous importe gufere. Vous devez, i mon avis, fetre bien plus inquiets du cr6tin, que nous avons laissi sur le bord de la mer couchi tout de son long, biillant comme une hultre, et commen^ant toutefois i sentir quelque inquietude, attendu qu'il voyait le soleil s'approcher de plus en plus de Thorizon et qu'il lui fallait le lendemain matin fetre de retour au palais.

— Ah ! baleine menteuse, se dit-il en lui-m&me, j'ai agi comme un imbecile en croyant Ji ta promesse. Voili M. le Soleil qui va mettre son bonnet de nuit, et pas plus d'anneau que...

La parole expire sur ses livres, car il avait fini par exprimer tout haut ce qu'il pensait, en voyant I'Ocian s'entr'ouvrir et la baleine apparaitre. Elle jette h, ses pieds la cassette tant souhaitie, et le bruit qu'elle fit en tombant alia se rfepercuter k cent lieues de li.

— J'ai tenu ma parole, dit-elle, mais je ne me crois pas quitte cnvers toi •

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si tu as besoin de mes services, tu n'auras qu'k parler. Je regarderai toujours comma un devoir le d6rangement que tu pourras me causer. La baleine dit et disparalt.

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