LA LHGENDE DE L HOMME
LA LfiGENDE DE L'HOxMME
CONTE FtERiaUE
IPar hippolyte langlois
1 descendait de la montagne rfiveur et silcncieux, la main gauche pendante, la main droite appuy^e sur son biton de route. Nul nc savait ni son nom, ni le but de son vovage, ni la pensie qui couvait au fond
de son ceil fauve.
II marchait. Son chien Black, plus agile que lui, le devan^ait, flairant ^i et li, jappant joyeusement au gibier qui partait des touffes d'herbes, mais se retournant de loin en loin pour attendre son maitre.
Aprfes un jour de marche, le voyageur s'enfonga dans une foret profonde, et jugeant k la longueur des ombres que le soir approchait, il s'arrcta sur un tertre de gazon pour se reposer.
L'air itait pur et calme ; les feuilles, frfemissantes et sonores sous Vaction des brises qui passaient, chantaient la chanson des forfets ; les animaux en liberty s'appelaient d'un carrefour k I'autre; les oiseaux melaient leurs notes retentissantes k la milancolique chanson des feuilles.
Le voyageur ferma les yeux pour mieux icouter tous ces chants el tous ces murmures de la solitude, mais les rayons obliques du soleil, filtrant h travers les branches, ditendirent ses membrcs fatigues et Tendormircnt d'un sommeil
profond.
Une ombre l^gfere, aussi lumineuse que le plus beau rayon du soir, traversa un fourr6 sans faire plicr Therbe sous ses pas, arriva pres du dornieur, se pencha sur lui, et d'une voix plus douce encore que le murmure des feuilles lui dit i Toreille :
— Anthropos, me.voici!
L'homme endormi soulcva imperceptiblement la t^te, se retourna souriant du c6t6 de Tombre, comme un enfant qui rfive de sa mfere et la cherchc en dormant, et il dit en remuant les levres Ji peine :
— Cest bien ! je t'attendais.
— Qiie veux-tu de moi ?
— Le bonheur.
— Cest beaucoup, mais je suis disposie h te le donner. H;\te-toi seule-
* Traduction ct reproduction formellemcnt intcrditcs.
LE MONDE FANTASTiaUE ILLUSTRE.
ment de me dire en quoi tu fais consister le bonheur, car les hommes ne sont pas d' accord sur le sens de ce mot banal.
Anthropos sembla rSver.
Les questions et les rtponses avaient 6t6 faites i voix si basse que le chien Black, endormi k trois pas de son maitre, ne leva mfime pas sa grande t6te intelligente pour savoir qui causait ainsi.
— Eh bien! dit Tombre, j'attends !...
Anthropos se passa la main sur le front et rfepondit :
— L'oiseau du ciel ne demande i Dieu que le grain de mil quotidien ; Ji la fleur des champs il suffit d'un rayon de soleil et d'une goutte de rosie. Jc ne suis pas plus ambitieux que l'oiseau du ciel et que la fleur des champs.
— Tu peux demander la fortune.
— J'aime mieux le coeur d'une bonne m^re.
— Et les honneurs ?
— Donne-moi I'amour d'une femme.
— Et la science?
— Garde-la pour d'autres, je prifere le sourire d'un bel enfant aim6 h, toutes ces choses que tu viens de nommer et que je ne veux point connaitre.
— Est-ce tout?
— Avec le coeur d'une mfere, I'amour d'une femme aim^e et le sourire d'un enfant, on binit Dieu et Ton a toujours assez de biens sur la terre.
L'ombre s'assit sur le tertre sans ripondre et sembla attendre d'autres voeux oublife; mais I'homme endormi repliant moUement ses deux bras ditendus sous sa tfete, reprit son sommeil avec la plus sereine tranquillity.
Au bout de cinq minutes, l'ombre se leva, secoua ses ailes, d'oii jaillit un flot de poussifere lumineuse et s'apprfeta k partir.
— Anthropos, dit-elle, j'ai d'autres lieux i visiter et d'autres mortels i entendre; tu n'as plus que le temps de me dire une parole etd'imettre un voeu.
— Tu peux t'enaller, dit le dormeur, je ne desire rien de plus. Et l'ombre s'envola.
A quelque temps de li, Anthropos jktzit heureux de tout le bonheur qu'il avait demands.
Une bonne mfere I'entourait de cette muette et profonde sollicitude que connaissent seuls les coeurs matemels.
Une jeune femme, aussi douce que jolie, aussi aimante que bonne, couronnait sa vie d'une aureole d'amour.
Un enfant, tout rose et tout blond, grimpait sur ses genoux, lui passait ses deux petites mains dans les cheveux et lui babillait i 1 'oreille ce bavardage enfantin qui fait sourire les coeurs des forts et deride le front des afflig6s.
Le chien Black, couchi k ses pieds, la t6te allong^e sur ses pattes tendues.