LA LHGENDK DE L HOMME
suivait d'un regard voili par une paupifere demi-close les moindres mouvements de son maitre.
Tout allait bien dans la maison. Dicu b^nissait le petit champ ou le bli miHrissait au soleil, le verger ou les fruits prenaient une teinte d'or, la prairie ou Blanchette, la vache favorite, avait de Therbe jusqu'aux manielles.
Et rhirondelle, qui avait bati son nid sous le cintre de la fen^tre, b, rombrf d'une branche de vigne, r^pitait chaque jour dans son gentil langage :
— Heureux celui qui, satisfait de son sort, ne connait ni les vains d&irs qui irritent, ni I'ambition qui dessfeche, ni la fortune qui endurcit les entraiUes. Un million en piices d'or ne sent point aussi bon que la moindre fleur des champs et ne pfese pas autant qu'une corbeille de raisins dor^s. Antliropos heureux ! heureux Anthropos ! . . .
L'hirondelle avait raison. Anthropos itait heureux. II aimait saintement sa mfere, il adorait sa compagne, il idoh\trait son enfant blond, il caressait son chien Black et savourait le parfum de ses fleurs. Aucune musique au monde. n'eut 6t6 plus douce i son oreille que le bourdonnement de ses ruches ou s'entassaient des gateaux de miel embaumi. Tout, autour de lui, semblait avoir une ime pour le comprendre et pour Taimer. Le moindre insecte qui voltigeait dans ses arbres avait une voix qu'il reconnaissait. II ^coutait des heures entiferes le gai babil de Thirondelle racontant i sa nichie les plaisirs ou les peines de sa chasse. II conduisait au pri Blanchette la laitifere et lissait de sa main sa robe fetincelante : ou bien il appretait soit sa faucille pour couper ses blonds 6pis, ou ses paniers de jonc pour vendanger ses beaux arbres. II ne songeait pas m6me k regarder par-dessus son mur d'enclos pour savoir qui allait ou qui venait sur le chemin de la ville.
Cette existence si calme dura quelques annies.
Mais la vie huraaine, comme le cours des fleuves, est faite d'accidents, de chutes, de soubresauts, d'in6galit6s profondes.
Une ann6e, les gerbes 6taient rentries, les fruits venaient d'etre cueillis. II arriva des jours moins radieux, des soirees moins douces, des soleils moins iblouissants, des nuits plus noires et plus froides. Les arbres jaunissaient, les fleurs se fanaient, Therbe des pr6s tondue par Blanchette ne repoussait plus.
Ce n'fetait pas la premiere fois que I'automne fetendait son voile milancoliquesurle petit domaine ; mais pour la premiere fois, Anthropos s'apercut que la chute des feuilles 6tait plus triste que la pousse vigoureuse du niois de mai et que la Prpvidence n'eut pas du partager ainsi la vie entre les ennuis des mauvais jours et les bonheurs de V^th.
Alors il fetendit les bras dans un b^illement prolong^ et s'en alia, — pour la premiere fois, — regarder par-dessus son mur d'enclos pour voir qui passair sur la route.
— Prends garde ! balbutia Thirondelle en voletant sous les arbres du verger, prends garde ! I'ennui t'a touchfe Tflme du bout de son aile noire, et j'ai peur de te retrouver au premier printemps beaucoup moins heureux que par le
pass^. Vois done, jc chasse aujourd'hui ces moucherons qui s'ibattent dans un rayon de pMe soleil et j'ai peine i me suffire; cependant je suis heureuse comme au printemps. Est-ce que tu deviens ambitieux? — Je ne sais...
— Souviens-toi que le bonheur est en nous!... Adieu!... mon h6te;les oiseaux du Nord arrivent i tire d'aile ; les corbeaux croassent sur le versant de la montagne; voici Theure de mon depart. N'oublie jamais ton bonheur passe, et qu'i mon rctour, je te trouvc le front sans rides et le coeur sans d6sirs. Adieu !
Des bruits de guerre retentissaient au loin; le tocsin sonnait dans les airs, les chemins s'emplissaient de longues files de guerriers. On disait qu'une ville iloignie refusait d'ouvrir ses portes i la nation et que ses douaniers genaient les communications avec un autre peuple'ami.
Le crime de cette cite, et c'itait un grand crime dans ces sitcles reculis, 6tait de se trouver sur le chemin de deux peuples plus forts qu'elle et de les empScher de se donner la main sans obstacle par-dessus la ligne de la frontifere.
Anthropos 6tait rfeveusement accoudi sur son mur d'enclos.
Un ^tendart passa sur la route Ji la tfete d'ipais bataillons. Les plis de la glorieuse oriflamme, agitis par le vent, caressircnt au passage son front r&veur.
— Je partirai! murmgrt-t-41.
Et il rentra chez lui pour se preparer au depart.
— Mon enfant, dit la mfcre, le bonheur est notre bote; tilchons de ne point TefFaroucher. Reste avec nous !
— McTe, entends-tu ces chants de guerre? Regarde ce drapeau, comme tout ce raonde, comme tout ce bruit, marche i la frontiire. Je veux avoir ma part de gloirc.
— La gloire est une vaine fumie, mon fils. Je suis vieille, et tu ne voudrais pas donner ceite douleur i ma vieillesse.
— Mon ami, s'icria la femme, plut6t que de te laisser partir ainsi, je me coucherai en travers de la porte, et tu sefas obligi d'enjaniber par-dessus mon corps.
— Pfere, disait I'enfant, tu m'as dit que le bon Dieu punit quiconquc fait pleurer sa mfere, pourquoi done fais-tu pleurer la tiennc ?
Le chien, se melant i toutes ces douleurs, se coucha dans les jambes de son maitre et hurla plaintivement.
— Pourtant, soupira Anthropos, c'est si beau, la gloire!
Alors, poussi par le dimon de I'ambition, il d^tourna les yeux pour ne pas voir pleurer sa mire, s'arracha des bras de son enfant, enjamba par-dessus sa
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femme couchie sur le seuil, et se sauvant dans son jardin, il franchit d'un bond le mur d'enclos pour se perdre dans les rangs des volontaires qui passaient.
— II est juste et ilestbon, se disait-il pour se^jsAconforter, que rhomme teste maitre de ses actions; lui seul est juge de ce qu'il est bien ou mal de faire. Quand j'aurai acquis de la gloire, on sera fier de moi, et. . . II n'acheva pas. • .... i(
Le chien Black, qui avait franchi la muraille et Tavaitretiouvi dans la foiAe, ',' lui 16chait les mains avec toutes sortes deajubilations.- • ^ -
— Va-t'en ! va-t'en ! commanda le fugitif.
Black baissa Toreille, se coucha par crainte et refusa d'obiir, mais son msfitrc ;j le battit si vigoureusement, que le pauvre animal Tayant suivi d^i^n regard en i peine aussi longtemps qu*il le put, rentra bien vite au logis.
Le printemps revint sans que Tabsent eut donni de ses nouvelles. La maisonnette itait en deuil, le champ restait en friche, et les arbres, que la serpette n' avait point-imooAbs, poussaient des rameaux extravagants qui ne devaient point flcurir.
L'hirondelle apparutavec les beaux soleils et vit cette douleur.
£mue d'une sainte piti6, elle oublia de rapporter des mousses nouvelles dans son ancien nid; ellenigligea ses amours et partit pour les pays lointains, afin de retro uver I'ambitieux.
Anthropos moatait justement k Tassaut de la ville que nous avons dite.
— Anthropos, dit I'oiseau du foyer, me reconnais-tu ? j
— Qui es-tu ? .
— L'hirondelle Tde la /enfetre.
— Va-t'en leur dire que je suis en tra'in de me couvrir de gloire. Je n'ai pas le temps de t'icouter.
— Ta mfere est morte ! . ' .
— Pauvre mfere ! . . . Va-t'en, bavarde ; tu vois bien que je vais etre devanc^.
— C'est tout ce que tu as dans le coeur?
— Va-t'en! Je prierai pour ma mfere quand j'aurai 'bien*' mimti de men
pays. . .
QLuelques mois aprfes, le gucrrier*T:entrait dans sa demeure. Sa femme oublia qu'elle s'etait promis de lui reproch^r son ambition, et le re^ut avec une tendresse ardente; son enfant se pendit Ji son cou; Black, oublieux des niauvais traitements qu'il avait re^us pour adieu, bondissait dans sa j(iie foUe, L'hirondelle elle-meme battait de I'aile i la fenfetre.
Mais la mfere n'itait plus li !
Quand I'enfant montra du doigt la place vide, le pfere posa le doigt sur un ruban violet qui se croisait en sautoir sur sa poitrine. II avait 6t6 re9u par le grand mandarin chevalier de I'ordre des Forts.
Anthropos, perdu de gouite « de rhumaiismes, avail devant liii les insignes dc son ordre et une pinc^ dc chiendent. (Page 46.)
— Ah ! pauvre humaniti ! p6pia I'hirondellc ; voici un liomme qui a sa raison, que tout le monde salue, qui ne sera pcut-fitre jamais de sa vie enfermi aux petites-maisons, et qui se console de la niort de sa mfere avec un ruban violet, moins brillant et moins doux que les p6tales de la moindre fleur.