LA LEGENDE DE L HOMME
— Et quand tu seras riche ?
— Je serai heureux comply tement.
— Tu voudrais encore quitter ta compagne, cette sainte femnie qui suffisait autrefois i ton bonheur ?
— C'est justement pour elle. Nous aurons un chSlteau, des voitures, des chcvaux superbes, de nombreux domestiques.
— Tu auras de plus de tes voisins que tu es membre de Tordre des Forts et que tu as donni ton nom a une sorte de chiendent. II n'y a pas de raisou poiir s'arrcter. Qui t'emp6chera, une fois riche, d'etre un mandarin, d'avoir une belle place dans Tfitat ? Les disirs, vois-tu, sont une vaste mer ; quand on s y cmbarque, on peut aller loin ; seulement, il y a la question des tempStes.
— Je vcux de Tor ?
— Qu'en veux-tu fairc ? L'or nc se boit ni nc se mange ; un riche no fait que deux ou ifois repas le jour, comme toi ; son estomac n'a pas une autre capacity que le tien. S'il voyage, il court risque d'etre versi ou d'avoir la goutte, ou de rencontrer des voleurs ; plus il a de domestiques, plus il a d'ennemis intimes ; les soucis poussent dans son existence comme les chardons dans un gu^ret. Ta m^diocriti^ vaut dicid^ment mieux que tout cela. Moi qui n'ai pas un moucheron d'avance pour demain, je suis plus heureuse que toi. Le bonheur est en nous et non point dans nos richesses.
Anthropos n'avait pas cntendu un mot de cette morale i I'usage des oiseaux.
II savait que dans certaine contr^e devaient exister des filons d'or, et. qu'i defaut de filons il y avait assurfement des sables auriflbres, qui, traites d'une certaine fagon, pouvaient donner de grandes richesses.
Cette fois, il embrassa sa compagne avant de partir et fit ressortir avec lant d'iloquence les avanta^s de son expedition que la pauvre femme, abrutie par toutes les douleurs ^prouvies, ne se donna meme pas la peine de formuler une objection.
Le chien Black fut plus rebellc i la persuasion ; il vit panir son maitre et le suivit de loin, pour eviter Ic traitement du premier dipart.
Arrive i la mer, Anthropos sauta dans une barque pour atteindre le navire qui se tenait au large.
Black fit comme son maitre.
— Va-t'en ! va-t'en, dit Anthropos en jetant par-dessus le bord le fidMe animal. Je ne puis charger mon existence du soin de veiller sur toi li-bas et de songer i, toi. J'aurai assez dc moi-m6me. Les obstacles seront assez nombreux sans que j'en emporte d'ici. Va !
L'hirondelle, qui I'avait suivi jusqu'au rivage, murmura dans son petit Iangage :
— Voili I'homme, i ce qu'il parait ! il passe sa vie k rejeter hors de lui les affections qui peuvent le rendre heureux. II vide son ame pour y loger les disirs.
Black n'etait qu'a vingt pas de la rive et pouvait en une minute reprendre
LE MONDE FANTASTiaUE ILLUSTR^.
terre, mais il crut que sa chute i Teau n'itait qu'un effet du Tiasard ; il nagea done vigoureusement pour regagner la barque qui filait... filait sous Teffort de quatre vigoureux rameurs.
Antliropos regarda.
Black jappait de ditresse, car il ne pouvait rejoindre la barque et les forces commenfaient i lui manquer.
Une fois sur le bitimcnt, Anthropos se retourna et chercha du regard dans le siUage de la barque ce compagnon importun.
II aper^ut en effet la pauvre bete qui perdait scs dcrniferes forces ct qui, prfes d'etre submerg^e, jappait encore et levait sa tcte au-dessus des flots pour aperce\yir en mourant ce maltre bien-aim6.
Puis il disparut.
— Pourquoi m'a-t-il suivi ? murmura Anthropos.
— Au fait ! dit I'hirondelle en reprenant sa volte pour regagner son nid, pourquoi le suivait-il ?
Anthropos trouvason Eldorado. II fouilla la terre, cassades roches, analysa les sables, dipensa scs ipargnes et v6cut de racines pendant deux ans.
II remua cent mille mttres de terre, lava un million de kilogrammes de sable et en retira deux onces d'or.
Un flot d'tmigrants s'abattit sur ces fouilles et profita de la besogne accomplie.
Anthropos heureusement trouva deux ptpites et put s'en retourner avec une fortune.
— Es-tu content ? lui dit Thirondelle qui ttait accouruc a sa rencontre.
— J'ai ma charge d'or.
— Oui, mais... ta femme est morte ! *
— Ma pauvre femme... i la veille d'etre heureuse !... Ah 5a! quoique nous soyons d'anciennes connaissances, tichons de garder nos rangs. Je suis richc, ct j'ai droit k ton respect. Au reste, je n'aime pas les familiaritfe !
— Bon, voici la vanit6 qui arrive. Adieu, alors.
— A propos, petite liirondelle...
— Adieu, je m'en vais.
— Reste un moment !
— Je n'aime plus les famiUaritts... que me voulez-vous ?
— Je voudrais itre mandarin. Comme, dans ce pays, cette digniti depend d'une centaine d'tlecteurs, ne pourrais-tu pas Ics voir ?
— Et recommander votre Election ! Et ma nichie, monsieur le millionnaire ? fit I'hirondelle en reprenant sa voice.
— Petites gens et pctits oiseaux, tout cela se resscmblc, murmura Anthropos ; ils ne songent qu'i eux.
LA LliGEKDH DH L HOMME.
Moins d'un mois aprfes, Anthropos avait un chateau superbe, des laquais, une voiture, des chevaux magnifiques et le luxe d'un grand seigneur.
II avait de plus la goutte et un parent pauvre qui chaque jour priait instamment Dieu de rappeler a lui le mauvais riche.
Anthropos, qui se laissait aller Ji Tanibition, cssaya do dcvenir mandarin.
— Vous etes sourd ! — r^pondit un electeur.
— Vous fites goutteux ! — dit un autre.
— Vous avez la vue basse ! — fit un troisieme. •
Tant et si bien que le pauvre candidat fut partout repoussi ; il avait dcs concurrents jcunes, vigoureux, instruits, remnants, qui r^vincferent avec Ja plus grande facilite.
C^tait le cas pour Anthropos de se ressouvenir dcs aficctions qu'il avait perdues et qui, aujourd'hui, lui eussentfait la vie si douce.
II n'en fit rien.
II ne se souvint memo pas que sa cabane du vieux temps tombait en mine.
L'hirondelle eut un jour la fantaisie de savoir ce qui se passait au chateau voisin.
EUe voleta doucement i toutes les fenetres et regarda.
Les domestiques de Toffice buvaient les vins du maitre et les autrcs lui volaient jusqu'il ses habits.
Anthropos, perdu de goutte et de rhumatismes, 6tait couche dans un long fauteuil. II avait devant lui les insignes de son ordre et une pincee d'herbequi n'etait autre que le chieJident anthropoeia.
— Oh ! fit-elle, Thomme ne serait-il done le premier des animaux que parce qu'il a le don de rester enfant toute sa vie ? Le moineau cherche son grain de ble quotidien, Thirondelle son moucheron, le lapin sa feuille de serpolct... I'homme toute sa vie joue i la poupee. . . Chaque creature suit sa voie, rhomme seul possfede la faculte d'en sortir; il est le seul egoi'sme dans la creation, niais de toutes les betes, c'est la moins heureuse.
IIN DK LA LEGENDE DET'iIOMME
FEURIF. OKIKNTAU-