CHAPITRE PREMIER
Lc milliard dc la sorcicre
deux traits d'arc de la porte Bab-el-Djenneth, i Tunis, au temps des Omiades, dynastie de Khalifes, dont le premier fut Moaviah, secretaire de Mahomet, on remarquait un vieux chiteau, bflti en briques rouges, et qui diji, i cette^poque, commen^ait i tomber en ruines.
La dernifere propriitaire de ce chateau, la vieille Safia, veuve de Sandjak Ic corsaire, passait i bon droit pour une des plus riches personnes, mais aussi pour une des plus avares de la province, et c'itait par suite de cette grasse avarice qu'elle laissait s'en aller en lambeaux une maison que quelques reparations peu dispendieuses eussent suffi pour maintenir en bon 6tat.
Situfee assez loin de la ville, la maison de Safia — ou plutot Tamas de richesses que cette maison itait censie contenir — ofFraitaux voleurs une proie d'autant plus attractive, que la veuve vivait absolument seule, et qu'au premier abord il paraissait trop facile de s'introduire nuitamment dans le chiteau, par une des nombreuses briches- que le temps avait faites aux murailles, et de grapiller au milieu des sequins, des tomans, des dinars et autres monnaies, apr^s avoir bftillc«in6ou itranglfe la vieilk avare.
Toutefois aucune demonstration de ce genre n avait encore feti tentie contre Safia, -et pas u*i de ces amateurs du Wen d'autrui, qui foisonnent toujours dansles grandes villes, ne s'^tait avis6 de r6der autour du chateau.
Abstention qui s'expliquait d'aiUeurs par une rumeur populaire, fort accreditee k Tunis, et suivant laquelle Safia etait une horrible sorcitre, qui donnait rhospitalit^ aux demons dans les bosquets de son pare ct dans les chambres de son habitation.
Maint pieton attarde avait vu le soir, en passant prfes du chateau, une flamme rougeltr^ courir de fenAtre en fenfetre, et prendre de Tintensite sous •'aspiration d'un soufiiet. .
II avait cntendu des cris ct des chants diaboliques retentir sur la plate-forme
* Traduction et repro4uctiou formcllvmviu intcrditcs.
des tourelles, dans le feuillage des arbres et sur les pierres d6grad6es du mur d'enceinte.
Le t^m^raire qui eiit os6 escalader Tentr^e, nonobstant ces sj-mpromes significatifs, aurait sans nul doute port6 la peine de son audace, en finissant ses jours dans le bassin du pare, sous la forme d'un obfese crapaud vert, ou d'un hideux lizard, deux espfeces intiressantes de reptiles qui pulluliaient dans riiiritage de la veuve, et qui pour elle reprisentaient probablement autam de victimes humaines mitamorphosies par ses sortileges.
L'extirieur de Safia allait de pair avec I'existence mystirieuse qu'elle menait dans ce manoir abandonn6.
C'itait une grande femme, trfes-jaune, trfes-sfeche et trfes-mince. Habituellement v^tue d'un caftan de laine brune dont le capuchon retombait sur son front ride, elle s'appuyait, pour marcher, sur un biton noueux, qui, disair-on, lui servait de baguette divinatoire et de caducie magique.
De petits yeux bordis de rouge, un nez crochu, de longs doigts osseux, une voix quisemblait soBtir.du gosier d'une chouette,.un sourire grima^ant, et qui laissait entrevoir deux rangies de dents aigues et blanchfitres, .semWahles i des arfetes de poiss6n, tel itait le portrait peu flatt6 que faisaient de la vieille sibylle les passants qui avaient la mauvaise chance de la rencontrer, quand par hasard elle allait chercher ses provisions \ la ville.
Elle n'achetait ni viande, ni fruits, ni pain, ni sel; sa nourriture se composait exclusivement de riz ou de ifiais, qu'elle faisait cuire dans Teau, et qu'eJle mangeait, en les prenant grain k grain, avec la pointe d'une aiguille d*or.
Le marchan^d qui lui fournissait ces denries itaittou jours dispos6 it s'enfuir, quand il la voyait arriver dans sa boutique, car chaque demande de fournitures nouvelles 6tait toujours accompagnie d'observations et de recriminations, plus ou moins ironiques, sur Inexactitude du pesage, sur la qualitfi de la marchandise ou sur son taux toujours trop 61ev6.
Enfin, aprfes avoir longtemps dibattu le prix de son acquisition, elle poussait un douloureux soupir Qt, de guerre lasse, tirait de la poche de son caftan une grande bourse de cuir, fermie par trois serrures rouiU^es; .moment dfecisif, et pendant lequel, au dire du marchand, il 6tait n^cessaire de surveiller plus que jamais la sorcifere, qui essayait toujours de faire accepter \ son vendeur deux ou trois pieces de monnaie d'un aloi douteux.
Aprfes cela, il me parait complfetement inutile d'aj outer que tons les priceptes contenus dans le divin Koran, celui de I'aumdne entre autres, itaient fort peu pratiques par Safia, et qu'aucun mendiant n'eAt os6 soUiciter d'elle le moindre secours ; elle-mfime d'ailleurs, affectait de se montrer en public sous un aspect si miserable et si d6guenill6, qu'on efit kxk tenti de la prendre pour une pauvresse honteuse, et comme telle, de lui faire la chariti. « Riche et avare comme Safia » itait une locution devenue proverbiale \ Tunis, oi cette femme, si miprisie d'ailleurs, 6tait encore plus redoutie, i cause du pouvoir surnaturel dont elle disposait ou du moins itait censie disposer.
I,E MONDE FANTASTiaUE ILLUSTR^. 49
Un nigre vttu dc pourpre s'avanfi sur un cheval blinc. (PIge 49.)
Un jour, la ville de Tunis Cut timoin d'un spectacle singuUer. Un nfegre v4tu de satin pourpre, portant aux pieds ei aux mains des bracelets d'argent, et montant un cheval blanc comme le lait, s'avan^a Gur la place en jouant de la trompette.
Quand par ses fanfares il eut attroup6 autour de lui une quantity suffisante de curieux, il tira de son sein une pi^ce de sole qu'il d^roula, et sur laquelle chacun put lire Fannonce qui suit:
« Au nom du Dieu clement et misiricordieux, Safia, fille de Chaouch, filsde Mitzraim, fils de Taher, et veuve de Sandjak, le richissime corsaire, rannateur opulent, fait savoir i ses aimfes frferes les Tunisiens, qu'elle accord era sa main, son coeur, ses affections et le MILLIARD en or massif qui compose sa fortune,au c^libataire courageux, k Taventurier hardi, qui lui rapportera, dans un dilai de quinzaine, i partir d'aujourd'hui, les pantoufles de la girafe blanche, ce rare quadrupfede qui habite maintenant le desert du Sahara, et qu'on rencontrera infailliblement, apr^s dix ou douze jours de marche, dans la troisifeme oasis, i main gauche, en sortant de Tunis, par la porte Bab-el-Djerameth, en regardant du c6t6 de M^dine, la ville aainte, oil est inhumi notre divin proph^te. Ainsi soit-il, salut i tons, au nam d*Alkhj^ et de Safia^ son humble servante J »
Les hommes sont ainsi organises, que Tajjuofice de Safia, bien loin de soulever dans la vill^ une explosion ginirale ded^dain, comme il semble qu'elle eut dft le falre, excita au contraire un enthousiasme unahiine, et fit surgir comme de dessous terre une foule prodigieuse de candidats k Tencaissement du fameux milliard. .^ i. ,.
Le jour mi&me.de I'arriv^e du nfegre, une caravane dat'iiuit cents'persdrmes, la fleur de la jeunesse tunisienne, sortit par la porte ®ab-?l-Djemmeth, et se mit en route pour le Sahara, sans qu'aucun de ces itaurdis e6t songi prialablement i s'enqu6i:i|; si la proclamation de la sorcifere n''6tait pas autre chose qu'une odieuse piystification , sans que nul se f^it d^tftandfe s;*il etistait riellement, dans Toa^is d&ign^e par la veuve, une girafe .hlanche; «^ ccmleur pen habituel^e aux robes des girafes, — et cette nuance;: tme fefekdmise, si un pareil quadrupideitait susceptible de chausser des babcuch^s comme une personne civiljs.^e. .. • '' '
Us ne voyaient qu6 le milliard, ne pensaient qu'au milliard^; et tons, en partant, suppptaient d^jk les d6penses futures qu'ils feraitet quand ilsscraient maitres des .tr^sprs de la\3ibyUe. -. ^ - "