CHAPITRE II
L'apprenti tailleur
1^ pen prfes au mSme moment oi cette brillante arm6e d'ipouseurs quittait la ville, un pauvre apprenti tailleur, nommi Hakim, se pr6sentait i Tentr^e du chateau et frappait humblement sur le gond placfe dcvant la porte.
Le nfegre annonceur, toujours habill6 de rouge, et portant en bandoulifere la m6me trompette qui avait servi de prelude k, I'annonce, accourut au bruit et ouvrit la grille k Hakim, qu'il salua ; puis, sans lui dire un seul mot, il le prit par le milieu du corps, le chargea lestement sur ses ipaules comme il eiit fait d'un 16ger ballot, et avant que le visiteur ahuri fftt revenu de son 6tonnement, il le d^posa par terre dans une salle basse ot ie gargon tailleur se trouva £ace ^ face avec Safia.
— Qu'es-tu venu chercher ici, jeune homme ? lui dcmanda la veuve.
— La riponse k une question qui m'int6resse et dont vous seule fttes capable de me donner la solution. Puis-je me mettre sur les rangs pour vous rapporter les fameuses pantoufles ?
— Qpi t'en empfeche ?
— Je suis laid, indigent etroturier; tons mes concurrents, ou du moins presque tons, sont riches, beaux et titr^s; si j'arrive ^ remplir les conditions du programme par vous fix6, refuserez-vous de me prendre pour ipoux ?
— J'ai donn6 ma parole, et je saurai la tenir. Reviens ici dans quinze jours avec les pantoufles, et tu obtiendras avec ma main le milliard objet de ta convoitise.
— Respectable matrone, si je disire fttre riche, ce n'est pas seulementpour moi, veuillez le croire.
— Et pour qui done alors?
— Pour une pauvre femme qui m'a nourri pendant longtemps, et que maintenant je ne puis nourrir k mon tour, en d6pit d*un travail opini^tre; pour ma m^re, qui se meurt de maladie et de misfere.
— Si tu dis vrai, le motif qui te fait aspirer ^ la conquite des pantoufles est tout ^ fait louable, et tu mirites de r^ussir ; seul entre tous les pr&tendants qu'a suscit6s ma proclamation, tu es venu me demander conseil, et je veux te r6compenser de cette d-marche en t'^clairant sur les difficult&s d'une en* treprise ^ laquelle tu es encore libre de renoncer.
La girafeen question est la propri6t6 d'une rus6e magicienne, qu'onnomme la reine Lutfallih, et qui tient sa cour dans I'oasis qu'indique mon annonce, A ton arriv6e, tu seras conduit devant la reine qui te recevra trfes-bien, trop bien mfeme; d6fie-toi de cet excfes d'hospitalit6, et agis en consequence. Quelques priferes qu'on t'adresse, de quelques cajoleries qu'on t'entoure dans ce paiais maudit, n'6te jamais tes sandales pour dormir, ton caftan pour manger, et ne bois que de Teau pure pendant les repas auxquels tu seras mvit6; autrement tu es perdu.
De plus, tout ce que la reine dira ou fera i ton igard, aie Fair de le rendre au double, et sans perdre un instant, k son premier eunuque noir, qui ne U quitte pas. Trois jours aprfes ton arriv6e, ne manque pas de dichausser U girafe, que tu trouveras dans le pare attenant au palais ; en t'approchant d'elle, pr4sente-lui une poign^e de menthe sauvage, herbe dont elle est excessivement gourmande et qu'elle broutera dans ta main jusqu'k la derni^re feuiUe.'
Tandis qu'elle sera occupie k savourer cette friandise v6g6tale, mets-toi en devoir de lui 6ter ses pantoufles ; elle se pr^tera elle-m^me k ton disir et te tendra successivement ses deux pieds de devant que la magicienne a emprisonnis dans les babouches merveilleuses, afin d'6ter i sa captive toute vell6it6 de s'enfuir.
Et maintenant te voili suflSsamment instruit, pars vite et reviens; mon nfegre Ba'iadjid va te diposer imm^diatement sur la grande route. Ah! j'oubliais!... pour adoucir tes regrets, k Theure fatale, si par hasard tu trouvais la mort dans le pourchas dangereux que tu entreprends, re^ois cette boucle de mes cheveux gris que je coupe devant toi sur ma tempe gauche. Je pense que tu Tembrasseras tendrement avant de rendre le dernier soupir, comme il convient pour les cheveux d'une fiancee. Au revoir, jeune homme, et k bientdt.
Qiielques minutes apr&s cet entreden, Hakim, muni des instructions et des cheveux de la sibylle, commengait la premiere itape de son voyage, et se demandait si le pritendu gage d' amour que Safia lui avait remis ne constituait pas plut6t le plus dirisoire des presents, comme si cette mig&re efit voulu toumer en ridicule sa caduciti m^me, ainsi que son futur mariage, but final de la proclamation.
Qjiel intirfet si puissant poussait d'ailleurs la veuve k dipouiller la reine Lutfallih des fameuses pantoufles, et pourquoi sacrifiait-elle son immense fortune k Tobtention d'un r^sultat en apparence si absurde ?
Pourquoi aussi joindre k cette premiire offre, une seconde, celle de sa main, — beaucoup moins siduisante que Tautre, sans aucune espice de comparaison ?
Quel besoin pressant, irrimissible, de se remarier, tourmentait done ce squelette d6cr6pit, et par quels antecedents mystirieux sa biographie — Apropos de laquelle la vieille avait garde un silence prudent — se rattachait-elle k des pantoufles de la magicienne leur detentrice actuelle?
Toutes ces questions que, du reste, le gar^on tailleur s'itait diji posies avant sa visite chez la veuve, se pr6sent&rent de nouveau k son esprit lorsqu'il se fut mis en route, et il eut tout le temps nicessaire pour en chercher la solution pendant les trois jours que dura son voyage k travers le Sahara.
Dans I'aprfes-midi de ce troisifeme jour, il aper^ut k Thorizon une grande ligne d'arbres et d'habitations qui se ditachait nettement sur la masse rougeitre des sables du desert. C'&tait I'oasis, ou du moins les faubourgs de Toasis de la reine Lutfallih, car la capitale fondle par la magicienne occupait un emplacement dont la circonfirence n'itait pas moindre de six lieues. Lc voyageur s'avan^a sur le sommet d'un coteau qui dominait la ville, et d'oii Tceil plongeait tout k son aise sur cet immense panorama.
Hakim vit des rues larges et tiries au cordeau, de coquettes maisons blanches, un fleuve qui divisait Toasis en deux parties igales et sur lequel itait jeti un superbe pont de porphyre : il admira Tiligance des constructions, presque
LE MONDE FANTASTiaUE ILLUSTR^.
toutes revfttues de marbre et de jaspe; quant au palais de la reine, il itait entiferement incrust6 d'or, depuis le sommet jusqu'i la base, comme une immense pifcce d'orftvrerie.
Hakim constata encore le nombre considerable des fontaines et des aqueducs qui alimentaient la cit6, ainsi que celui des ombreuses avenues, plant^es qk et Ik pour servir de promenoir aux [habitants.
— Un joli endroit, n'est-ce pas, frire? dit quelqu'un, en posant samain sur r^paule du gar^on tailleur.
Hakim se retouma, et se trouva en presence d'un noir de haute taille, qui ressemblait tellement, par la figure et le costume, k Baiadjid, Tesclave de Safia, que notre voyageur aurait sans doute confondu celui-lJl avec celui-ci, n'eAt tit Tanneau d'or passi entre les deux narines de YOasidien, marque ostensible de servitude qui manquait k celui de Tunis.
Le noir soutint avec un calme rieur Texamen que le voyageur semblait faire de sa physionomie et de son habillement, puis il ajouta :
— Excuse-moi, frire, si je t'ai adressi la parole sans te connaltre; mais h la forme de ton caftan et k la coupe de ta barbe, j'ai vii tout de suite que tu £tais Stranger, et comme je suis naturellement dispose k obliger le prochain, j'ai pris sur moi de t'interpeller afin de t'offirir mes petits services, si tant est qu'ils puissent t'6tre utiles. Tu vols en moi un des principaux magistrats de ce pays : mon nom est Khaled, et )e posside quelque chose comme deux mille esclaves des deux sexes, ouire un nombre trois fois plus considerable de boeufis, de moutons, d'ines, de chevaux et de dromadaires. A ton tour, dis-moi comment tu t'appelles, d'oCi tu arrives, et ce que tu viens faire dans notre oasis.
Le gargon tailleur ripondit briivement qu'il se nommait Hakim, qu*il 6tait natif de Tunis, et que le seul d6sir de voir la reine, dont la beaut^ 6tait c&l&bre dans I'Afrique, I'avait attir^ dans ces parages.
— Ainsi, c'est pour contempler Lutfallih que tu as quitti ton itabli, et que tu t'es aventuri au milieu de nos sables? ripondit le noir en ricanant; en viriti, j'admire ton courage. Du reste, tu ne pouvais pas mieux t'adresser qu'i moi pour rialiser le pro jet que tu as formi, et je vais te conduire de ce pas chez la reine Lut£all&h, qui, j'en suis certain, sera ravie de te voir.
Tout en parlant, le noir frappa des mains, et huit esclaves portant sur leurs 6paules les branches d'un palanquin, tendu d'une ^toffe de sole incarnadine, parurent k Tentrie du bois.
Hakim prit place dans la liti&re, k la droite de Khaled, et le cortege se mit en marche vers la ville.
La foule se pressait de tons c6t6s pour voir passer I'itranger qui se rendait chez la reine ; mais, malgr6 le soin que prenait Khaled pour maintenir le palanquin exactement ferm^. Hakim crut remarquer, k travers les interstices des rideaux, que tous les assistants, en voyant s'avancer le v6hicule, levaient les
yeux au del, et joignaient les mains, d'un air de commiseration^ comme s^ eussent dit intirieurement :
— Encore une victime qu'on entralne dans le repaire de la magicienne !