CHAPITRE III
La dame aux quatre cent quatre^vingt quatre maris.
es porteurs s'arrfetferent sous un large peristyle, tapiss6 de nattes de ia Chine et d6cor6 de plusieurs niches d'agate, dans lesquelles se diessaient de toute leur hauteur des idoles ^ t6tes de singes, d'hippopo-
tames et de marsouins, dont les yeux itaient figures par de gros rubis> ou par
de monstrueuses 6meraudes.
— Les statues que tu vols ici reprisentent les ancfetres de Sa Ma]est6, dit Khaled i son compagnon.
Hakim, tout en s'iriclinant, k Texemple du roi, devant ces hideuses images, ne put s'emp6cher de penser que Sa Majest^ avait Ik une bien vilaine &mille, pour peu que les copies fussent la representation fiddle des originaux.
Une garde d'honneur, compos^e de trois cents jeunes filles, portantla lance, le casque et la cuirasse, se tenait rang^e de chaque c6t6 du vestibule, et le gar?on tailleur, apris avoir traversi cette double iKiie de jolis visages, entra, pr6c6d6 de son introducteur, dans la salle d' audience, vaste piice voAtie, od la reine 6tait en train de prendre sa legon quotidlenne de gymnastique et de pugilat, avec son maltre lutteur, un £thiopien, v&tu d'un pagne de mousseline, et dont la musculature puissante faisait saillie de toutes parts sur son dos, sur ses bras, et sur ses jambes inormes.
Lutfallih ^tait petite plutdt que grande, mince plut6t que grasse, et brune plut6t que blanche ; mais ses yeux avaient un 6clat si vif, et ses cheveux des reflets si moires; son nez se dilatait si gracieusement, et sa bouche s'^panouissait avec tant de finesse, pour sourire, bref, il y avait tant d'agiliti, de gentillesse et d'imprivu dans ses gestes, dans son allure, et jusque dans ses moindres poses, qu'au premier coup d'ceil on admirait, malgri soi, ce ravissant petit lutin, et qu au second, on se surprenait k en 6tre fou. Ce tut prAcisiment ce qui arriva k notre ami le gargon tailleur.
— Grande reine, dit Khaled, voici un jeune voyageur qui arrive de Tunis en droite ligne, et tout exprfes pour avoir le plaisir de contempler les traits augustes de Votre Majesti.
— Que ce voyageur soit le bienvenu , ripondit Lutfallih en saluant 16girement Hakim et en lui donnant sa main k baiser. Toutefois^ il voudra bien nous permettre d'achever notre le^on, avant de procider k sa reception officieUe. Khaled, offire k TAtranger un siige prfes de Tenceinte du combat, afin qu'il puisse voir si nous sommes plus adroite que ses compatriotes k manier le
LE MONDE FANTASTiaUE ILLUSTR^.
ceste. Jeune homme, 'assieds-toi i c6th de Khaled ; tu le peux sans diroger, quelle que soit rillustration de ta naissance : tu vols en lui notre plus cher miuistrey aussi bien que le chef supreme de nos eunuques.
— Ceci est bon i savoir, pensa Hakim, qui se rappela-au m6me instant la recommandation de Safia : .
« Tout ce que la magicienne dira ou fera k ton 6gard, rends-le au double, « et sur-le-champ, k son premier eunuque. »
— Place aux lutteurs ! s'icria la reine en 6cartant les courtisans, hommes et femmes, qui'se form&rent aussitdt en demi-cercle autour de Lutfall^h et db rfithiopien. Esclaves, attachez-moi mon plastron et mes gants, mais ne donnez pas de masque ; je veux combattre k visage dicouvert.
A ces mots, deux jeunes Nubiennes entrfcrent dans Tenceinte, et Tune d'elles fixa sur la poitrine de la reine, au moyen d'une double paire de courroies, une 6paisse carapace de peau de daim, tandis que Tautre tendait k Lutfallflh d'inormes gants, gamis ^ Tintirieur d'^toupe et de crin.
— Maintenant, donne le signal, Khaled, dit la magicienne; je suis prite k commencer le combat.
Le noir frappa du pied, et les deux antagonistes, icolifere et professeur, s'ilancferent Tun sur I'autre, en cherchant i se porter des coups que Tadversaire parait au moyen de lAgers virements de corps ou de soubresauts en arriire.
II itait convenu que 1^ duel cesserait de droit lorsqu'un des deux lutteurs serait touchiy et naturellement Tfohiopien fut atteint le premier.
Outre qu'il eftt 6t6 fort impolitique k lui de vaincre sa royale ilfeve, celle-ci avait Toeil alerte, le jarret solide et le poignet vigoureux, brillant assemblage de qualit^s qui, joint k un frequent exercice du pugilat, faisait d'elle une lutteuse de premiire force.
Le cercle retentit en applaudissem^nts, pour c616brer la victoire de la reine, et Lutfallih, en icoutant les banalit^s flatteuses que Hakim lui prodi* guait, comme les autres courtisans, timoigna qu'elle serait bien aise d'engager un assaut avec T&tranger, si toutefois il consentait k lui faire cet honneur,
— J'ai oui dire, ajouta-elle, que les Tunisiens itaient les plus habiles lutteurs de TAfrique, et j'avoue que je serais bien aise d'en faire Texpirience.
— Les plus habiles, non, sans doute, ripondit modestement Hakim, mais enfin, ils font ce qu'il peuvent, et, en ce qui me conceme, je suis tout prftt k donner k Votre Majesti un ichantillon de mes faibles talents.
Pour riparer ses forces, la ma^cienne but quelques gouttes d'un ilixir compost par elle-mfeme ; puis, aprfes avoir inondi son cou, ses ipaules et ses bras d*un nuage de farine de riz, afin de rafrakhir ses pores surexcit^s par le pr4c6dent combat, elle se mit fiferement en garde, portant toujours ses gants et son plastron, tandis que le gar^on tailleur avait la poitrine et les mains nues.
^rmmmti^imi
Bieh que le Tunisien ftit r£put6 Tun des plus adroits parmi les jeunes gens de sa ville^ au jeu difficile des poignets, son habileti en ce geafe ne pouvait soutenir la comparaison avec celle de Lutfallih, et, d&s les pretni&res passes, il sentit lui-nifeme son inftriorit6.
Toutefois, puisqu'il devait tomber, il voulut du : moins tomber avec hottneur/et la seule defense qu'il opposa k sa belle partenaire se bomaiides feintes et h des parades, sans attaques directes; mais enfin, un revers de main solidenlent assini sur son os frontal Tetivoya mesurer k dix pas le planchcr de la salle du cbnseil.
. Les bravos risonnirent de plus belle, suivis cette fois d'une explosion de rires, parmi lesquels Hakim crut reconnaitre les Eclats nazillards de Khaled.
La recommandation de Safia lui revint alors une seconde fois en mteioirc. Le gargon tailleur ntisita plus ; se relevant d'un seul bond, il se rua sur Khaled, et lui d^chargea en plein museau deux maitres coups de .poing qui changferent subitement le nez du nialheur^ux noir en une fontalne; d^sang, i double jet.
En presence d'une demonstration si extraordinaire, il se fit un grand tumulte dans Tassemblie, et la reine, s'adressant aii gar^on tailleur .r ..-^Vous fetes bien audacieux, lui dit-elle, d'avoir ose porter la m^n sur mon premier .ministre, et bien insolent de m' avoir manqui de. respect en vous livrant devant moi k un acte aussi brutal* Gardes, qu'on Tentraine, et qu'on lui coupe sur-le-champ une jambe et un BUs^
— A votre aise, Majest^, ripondir Hakim avec uti sang-froid imperturbable; seulement, je dois vous prfevenir que, avant que.chacunde cesmembres me soit retranchi, j'aurai pris le temps de faire une amputation du mtoe genre, et en pairtie double, au prejudice de Khaled, Deux jambes pdur une, et deux bras pour un, voili comme j'entends la Iqi du talion, moi f En avarit fnoft cimeterre ?
• Ce di$ant, il seprAcipita sur Khaled eft lev:ant son, sabre, et le noir, diji fort prtoccupA de sa contusion nasale, n'eut que la force d'embrasser les genoux de sa spuveraine en s'Acriant :
— Par pitii, ch&re soeur, tirez-moi des grifFes de ce blanc maudit, et n excitez p^ davantage ses instincts ftroces; vous voyez qu'U est hommei &ir^
.tout ce qu'il vifeftt dedire, et si vous le poussiez k bout, il serait capable de me- transformer en ministre cul-de-jatte aprfcs m' avoir changi en favon sans nez. *
— Soit, dit Lutfall^h en souriant, remettez-vous done, seigneur Hakimi et ne prenez pas au sArieux une menace qui, ainsi que le horion, un peu rude, nous le confessons, dont notre main royale vous a salu6 tout k Theure, n'itait qu'un ballon d'essai lanci par nous afin de mettre k I'Apreuve votre patience et votre courage. Nousne doutons plus maintenant que vous.ne soyez i 1^ fois trte-impatient et trfcs-courageux ; impatient, puisque vous n'avez pu supporter, sans en tirer vengeance immediate, Tinnocent accis d'hilaritA auquel
Qjid gage? fit la reine; eh bieo, celui-li si vous vouler. (Page 59.)
mon frire de lait s'itait abandonni en vous voyant choir sur le sol; courageux, puisque la sentence que j'ai portie tout i I'heure contre vous, au lieu de vous feire pilir et frissonner, comme je m'y attendais, vous a laissi compUteraent impassible. C'es: bien, jeune homme, c'est tris-bien; j'aime
les caractires de cette trempe, et je vais vous donner une preuve irrecusable de la haute estime en laquelle je vous tiens: depuis dix-huit mois et plus, mes sujets me pressent de choisir un successeur aux quatre cent quatre-\ingtquatre maris ddntje suis veuve; jusqu'i present j'ai r6sist6 i leurs soUicitations ; je n'avais pas encore rencontri, soit parmi les rignicoles, soit parmi * les Strangers, un seul soupirant qui me plfit, une seule tfete qui parlat a mon coeur. La vdtre seule a pu rompre ce fastidieux silence. Done, si bizarre que puisse vous sembler une pareille declaration i brule-caftan, je vous offre ma main, et, si vous I'avez pour agr6able, je vais convoler avec vous aujourd'hui mfeme. Voici done qui est parfaitement entendu-: c'est vous qui serez mon quatre cent quatre-vingt-cinquiime mari.
— Permettez, madame, fit le Tunisien.
— Qu'est-ce i dire, ripliqua Lutfallah , refuseriez-vous Thonneur que je voulais vous faire ? C'est jouer gros jeu, songez-y, et je ne serais pas femme h me laisser paisiblement infliger une pareille humiliation. Tenez, poursuivitelle en tirant un rideau de sole qui masquait une fenetreouvrant sur de vastes jardins , vous voyez ces quatre cents pierres tumulaires dont j'ai fait daller les avenues de mon pare. Eh bien, sous ces couvercles de basalte sont couches autant de jeunes gens, natifs de Tunis comme vous, venus ici, comme vous, et qui soup^onnSs, — toujours comme vous, — de n'avoir efFectui ce voyage que pour espionner mon gouv^rnement, ont hh -Strangles avant-hier par mon maitre lutteur et son «scQtuade, pendan|^le temps que I'horloge du palais mettait k sonner les douae coups de midi et les quatre quarts. Puisse ce funfebre spectacle vous donner i^eflechir!
— Mais, reprit le Tunisien, quelque peu trouble par la vue de ce cimetifere improvise, je prendrai la respectueuse liberty de faire observer b, Votre Majesti que je ne suis point un espion, et qu'i roffre inoui'e dont elle m'honorait tout i riieure, je n'avais, apr^s tout, d'autre objection i faire que celle-ci : vous me dites-que ma physionomie vous plait, et par une consequence trfcsnaturelle vous voulez m'epouser; c'est ravissant, c'est charmantj pour aujourd'hui du moins; mais si demain je viens i vous deplaire, et que, par une consequence aussi naturelle que la premifere, vous vous xendiez veuve une quatre cent quatre-vingt-cinquiemefois?... examinez un peii'dans quel culde-sac je me serais fourre, et cela pour satisfaire un caprice de Votre Majeste.
Je sais bien qu'elle vame dire que je n'ai point Ji redouter une telle extremite de sa part; que son gofit pour moi ne s'attiedira jamais, et qu'au contraire elle m'aimera toujours ; je veux la croire sur parole, mais, en depit de cet acte de foi, I'idee que Votre Majeste a dh faire exactementla mSme promesse i mes quatre cent quatre-vingt-quatre predecesseurs, et qu'elle ne I'a sans doute pas mieux tenue, sufErait seule pour empoisonner mon bonheur. Vous avez beau dire, grande reine, on ne rencontre pas tous les jours des veuves qui soient i mfeme de justifier d'un effectif marital aussi imposant, je pourrais
LE MONDE FANTASTIdUE ILLUSTRE.
mSme dire aussi efFrayant que le v6tre. Je conclus done : quel gage Votre Majesti me donnera-t-elle de rimmortalit6 de ses affections ?
— Quel gage? fit la reine; eh bien, celui-li, si vous voulez, dit-elle en montrant au Tunisien un imperceptible chien 6pagneul qu'elle tenalt dans ses bras. Hier soir, ajouta la magicienne, j'ai trouvi prfes du grand bassin de mon pare cette jolie petite b6te, qui porte, comme vous le voyez, un collier de nacre, sur lequel sont graves ces six vers :
Tant que ce chien existera, Tu vivras aussi, LutfalUh ; Mais lorsque la flamme vitale, Lorsque r^tincelle animalc Quittera son ccsur palpitant, Tu rendras ton Ame A Satan.
A premi&re lecture, cette prediction m'a rendue extrfemement perplexe, et je n'ai rien eu de plus press6 que de construire mon carr6 gfiomancique, pour verifier si le collier disait vrai, et si effectivement ma vie 6tait attachie i celle do ce^ quadrupfede. Eh bien, verification faite, le collier avait raison, et aujourd'hui il demeure scientifiquement prbuv6 pour moi que lorsque I'^pagneul ci-contre viendra i diceder soit violemment, soit de mort naturelle, je devrai me hiter de faire mon testament ; la prediction dit de plus que je serai damnie, mais sur ce point elle fait une grossifere erreur : on nc damne pas des princesses comme moi, Dieu merci, et Satan y regardc i deux fois avant de s'attaquer h des Ames de ma caste. Ainsi, et pour en revenir i la question qui nous occupe, mon beau fianci, en rcmettant Zorobabel entre vos mains, c'est comme si je vous conf^rais sur moi-mSme droit de vie et de mort. Khaled, passe le chien au seigneur Hakim. Et maintenant, jeune homme, ferez-vous encore quelque difficuke pour unir votre destinie i la mienne ?
— Aucune, madame, r^pondit Hakim, en recevant Zorobabel; je suis tout prSt Ji vous suivre au temple, et j'accepte avec la mSme reconnaissance le don de votre main et celui de votre ipagneul.
— Alors, donnez-moi Ic bras, dit Lutfalldh, et marchons Ji I'autel ; le grand bonze nous attend pour procider k la benediction nuptiale.
Hakim serra precipitamment son chien en miniature dans la poche de son caftan, oil la petite bSte se pelotonna^en tognonnanty puis il tendit la main i sa royale pretendue, et tous deux s'achemmferent vers le temple, suivis des courtisans, des gardes d'honneur, ainsi que d'une foule immense de peuple qui jouait des instruments et jetait des fleurs sur le passage des epoux.