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CHAPITRE V

Qjii prouve que les petils chiens parlent mieux et plus juste que les grandes personnes.

a premifere chose que fit Hakim, lorsqu'il se trouva seul avec le petit chien, fut, on le devine aisiment, d'extraire de son caftan ce quadrupfede minuscule, afin de verifier si c'itait eflfectivement lui dont 6ma-

nait I'avis occulte qu'avait re?u le gargon tailleur, avant de descendre dans le

puits.

L'ipagneul ne laissa pas \ son maitre le temps de I'interroger, et,,fixant sur lui des yeux pitillants de malice :

LE MONDE FANTASTiaUE ILLUSTRE.

— C'est moi qui t'ai adressi la parole, frire, dit-il i Hakim, et tu peux d'autant mieux t'applaudir du cadeau que t'a fait Lutfall^h, qu'elle ne soup- ^onne guire les consequences que ce don peut avoir pour elie.

— En v6rit6 ? reprit le Tunisien ; mais pourquoi m'appelles-tu frfeie ?

— Parce que comme toi, et en dipit de Tenveloppe bestiale que je porte en ce moment, je suis un homme, et mfeme un citoyen de Tunis. De grands malheurs, dont je dois te faire le r6cit, car leur connaissance importe h ta s^curiti, m'ont fait* descendre de riiumaniti, pour me forcer k habiter, d'abord le Corselet noir d'un cri-cri, et puis ensuite la fourrure canine, dont ]e suis encore vfetu, i Theure qu'il est.

— Que dis-tu li?... tu as hih successivement homme, cri-cri et roquet? Est-ce croyable, Zorobabel, je te le demande ?

— £coute-moi seulcment, gracieux maitre, continua Tipagneul, et tu seras bientot convaincu que rien n'est plus vrai.

« Mon nom veritable est Horam, fils d'Asmar ; j'ai eu pour p6re un matelot tunisien, qui servait comme timonier sur un bStiment corsaire, surnommi le Vautour iwir^ Ji cause de la couleur de ses voiles, et ma m6re itait une pauvre pfecheuse, que jen'eus pas le temps de connaitre, puisqu'elle mourut quelques jours apr&s ma naissance. Mon enfance et ma premiere jeunesse se sont pass6es sur le tillac d'un navire, et la M^diterran^e m*a servi de berceau. Voici comment je devins orpheiin. Un jour que le Vautour noir s'en retoumait vers sa rive natale, chargi des d^pouilles d'une galiasse chritienne, sur laquelle itaient embarquis les femmes et les tresors de Tempereur grec Manuel Comnene, mon pferc s'aper^ut que le bStiment itait suivi de prfes par trois galires latines qui se disposaient Ji nous donner la chasse. II informa immfediatement de cette facheuse d6couverte le patron du Vautour.

« — Nous n'avons plus qu'un demi-quart de lieue Jl parcourir pour Stre en vue du port, r6pondit le pirate, et dfes que nous serons arrives IJi, nous pourrons nous moquerdeccs^iom/r^; je ne crois pasqu'ils puissent nous rejoindre avant dix minutes; d'ici li, te sens-tu capable de nous mener devant le fortde la Goulette ?

« — Oui, patron, je suis capable de cela, mais k une condition, c'est que je briserai le gouvernail, la roue du timon... et moi-mfeme, par-dessus le marche.

« — Comment cela ?

« — C'est assez facile k comprendre ; i moi tout seul, je suis aussi robuste des bras que les quinze autres matelots de votre Equipage, et c'est pr6cis6ment i cause de cette robustesse peu commune que vous m'avez pris comme timonier ; une devineresse m'a pr^dit que je mourrais i la suite d'un ipuisement occasionni par la manoeuvre ; je puis, en usant de toute ma force, diculper i I'instant la vitesse du navire, mais en meme temps je cours le risque de payer de ma vie cette excessive d^pense de vigueur. Si je meurs, me promettez-vous d'adopter mon enfant ?

<c — Oui, je te ie promets^ dit Sandjak, en lui serraiit la main.

« — Alors, en route, et filons de I'avant, s'fecria le timonier, dont les efforts surhumains imprimtrent au gouvemail un mouvement si brusque, que tous les matelots crurent au mfeme moment que le navire allait sombrer.

« Dix minutes plus tard, le Vautour noir entrait triomphant dans le chenal de la Goulette, sans se prioccuper davantage des trois galires latines, qui vir^ rent sagement de bord, dfes qu'elles s'apergurent que leur ennemi 6tait hors de portie.

« Asmar avait tenu parole i son patron, et la devineresse avait^nu parole h Asmar; le navire itait sauv6, mais le timonier gisait inanimi i c6t6 du gouvemail ; la foudroyante rupture d'un an6vrisme avait d6termin6 sa fin.

« Sandjak, de son c6t6, ne faillit pas i Tengagement sacri qu'il avait pris envers son matelot.

« Son premier soin, en dibarquant k Tunis, fut de me conduire chez Je kadi, et de diposer entre ses mains Facte constitutif de mon adoption; k dater de ce moment, il eut viritablement pour moi la tendresse d'un pfcre, et s*occupa avec un zfele, on ne pent plus affectueux, de mon bien-6tre moral et physique. Qpoique exer?ant le metier de pirate, Sandjak, dont les parents 6taient compt6s, de leur vivant, parmi les personnes les plus notables de Tunis, avait re?u une Education trfes-soign6e, et dans les instants* de loisir que lui laissaienjt ses occupations maritimes, il voulut bien^'se faire mon pr6cepteur.

« Grice aux lemons qu'il. me donna, j'appris bientdt i improviser des vers arabes, en chantant et en m'accompagnant sur le th6orbe ; il m'enseigna la lecture, Ticriture, la danse, I'^quitation, I'escrime e,t les diffirentes manoeuvres nautiques ; mais surtout, et avant tout, il s'attacha S fjaire de moi un bon musulman ; chaque matin, il m'expliquait lui-mfeme, chapitre par chapitre, toutes les viritis religieuses contenues dans notre divin Koran, dont un exemplaire, richement relii en or, 6tait toujours ouvert sur sa table.

« Sandjak, oblige par sa profession de verser le sang, n'^tait pourtant pas cruel ; bien au contraire, le3 prisonniers des deux sexes qui tombaient en son pouvoir, i la suite des frequents combats livrfo par le Vautour f7(?ir^ se louaient g6n£ralement de son humanity et de sa mansu^tude.

« Un jour, entre autres, deux matelots ivres s'6taient pris de querelle pour une captive illyrienne, et se disputaient cette malheureuse qu'ils brutalisaient et tiraillaient de la plus efFroyable fa^on; aux cris que poussait la victime, Sandjak accourut, et, sans s'^mouvoir le moins du monde, il ordonna qu'on mit les fers aux pieds et aux mams de ces insubordct&nte'^'puis, se toumant vers la femme, il lui annonga qui partir de cet instant elle itait libre, et qu'il lui donnait pour esclaves les deux mis^rables qui avaient voulu la violenter.

— Que ceci vous serve de le?on ! ajouta-t-il en s'adressant au reste de I'iquipage.

En v6rit6, si I'obiissance et le respect envers les sup6rieurs eussent ttt

Au ni6me moment, U naioe Stendit la imin vers le mourant, (Page 71.)

banais du reste du globe, je pense qu'ils se fussent retrouv^s dans I'^me des pirates qui serv:uent sous les ordres de Sandjak.

tt Ces gens de sac et de corde, ne pensant qu'A 6gorger, qu'it tuer et qu'^ piller, ces natures effrayantes et aussi tumultueuses que les flots, leur iI6ment,

sc calmaient comme par miracle, sit6t que « le Grand Vautour, » — c*fctait le sobriquet qu'ils avaient donni k Sandjak, — se prisentait au milieu d'eux pour privenir ou riprimer unc tentative de rebellion. Pale, froid et severe, il traversait brusquement cette multitude en furie, faisait un geste, pronon^ait quelques syllabes, et I'ouragan s'apaisait, et les tigres, redevcnus agneaux, se prosternaient aux pieds de leur idole, baisaicnt la frange de ses vStements, et s*Acriaient d'un ton dc voix frenitique :

« Hurrah pour Sandjak! Hurrah pour le Vauiour itoir! »

« L'enthousiasme sauvage que ces hommes iprouvaient pour leur chef s'expliquait d'ailleurs par le belliqueux clan que le Grand Vautour avait Fart de communiquer i ses soldats, le jour d'une bataille ou d*un abordage, et qui, pourainsi dire, transfigurait Sandjak; ce n'6tait plus le fnfeme personnage.

La joie sur les Ifevres et le feu dans les yeux, il allait ^ la mort comme on va k une ftte, et jamais sa physionomic ne futplus souriante, ou son hiroismc plus insouciant, que lorsque le danger semblait plus imminent autour de lui. Dans une de ces terribles 6chaufFour6es maritimes, qui avaient presque toujours pour risultat la prise du navire chritien que nous attaquions, j'eus le bonheur de sauver la vie i mon pfere adoptif, qu'un matelot catanais se disposait i assommer d'un coup de masse d'armes. Un croc en jambe adroitement donn6 par moi au Sicilien lui fit perdre I'equilibre, et it alia tomber, avec sa massue d'acier, Tune cntralnant Tautre, au beau milieu du golfe de Palerme.

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