CHAPITRE VI
Dans lequel le petit chica Zorobabel fait connaitre d I'apprcmi taillcur le vueu
du Vautour noir.
uand cette expedition fut terminec, et lorsque nous arrivimes a
Tunis, Sandjak me prit \ part et me dit :
« — Horam, nous sommes quittes; 'en un seul jour, tu m*as pay6 de tout ce que j*ai fait pour loi depuis quinze ans; lessaintes maximes contenues dans le livre par excellence ont fructifii dans ton 4me, et je ne doute pas que tu ne dipasses les esp^rances que ton heureux naturel m'avait fait concevoir. Aussi ne convient-il plus que tu vives au milieu des hommes que je commande ; ce n'est pas dans un centre pareil que tu peux trouver les bons cxemples et les puissants protecteurs que j'ai r6v6s pour toi ; moi-meme, si je contmue a mener cette vie fougucuse dont les Amotions auraient us6, il y a dija longtemps, une organisation moins ilpre que la miennc, c*est afin d'accomplir un voeu que je rcgarde comme sacr6. II y a vingt ans, mon p^re, patron d'un vaisseau marchand, fut fait prisonnicr, sur les c6tes dc Sardaigne,
par des croiseurs vinitiens, qui pillferent sa cargaison et le pendirent haut et court, ainsi que les matelots qui composaient son Equipage. Ma mire mourut deux jours aprfes avoir re^u cette nouvelle fatale ; mais avant de mourir, elle me fit jurer sur le Coran que je me consacrerais, pour le restant de ma vie, i la profession de corsaire, afin de rendre aux chr6tiens tout le mal qu'ils avaientfait k mon pfere. Je pr6tai ce serment, et tu saissi je Taitenu religieusement jusqu'i ce [our. Quant k toi, aucune obligation de ce genre n'enchalne ton existence, et tu as certainement mieux i faire ici-bas que de vivre et de mourir pirate. Voici un firman qu'Abd-el-Ised, roi de Tunis, vient de signer i ma demande, et par lequel il te conftre la digniti d'imir. Tu te rendras dhs demain i la cour du roi, pour entreren possession de tes fonctions; Issachar, le banquier israilite, qui me sert de caissier, est charg6 de te foumir tout Targent qui te sera n^cessaire pourfigurer honorablement parmi tes nouveaux coUfegues, et, dans six mois, je te marierai; je veux mfeme te montrer aujourd'hui la personne que je te destine.
a Tout en parlant, il fit risonner un timbre plac6 prfes de lui sur une table, et presque au m&me moment, je vis paraltre une jeune fille merveilleusement belle, qui s'avan^a timidement vers nous.
« — Que dis-tu de cette blonde fleur de mai? dit Sandjak, en. donnant h Tinconnue un baiser sur le front. Ces yeux mfelancoliques, ces cheveux d'or et cette bouche pourprie te plaisent-ils ? Qpant au caractfere et i T^me, je puis t'en r^pondre, comme des miens ; car j'ai dirig6 et pr6par6 moi-mfemc leur diveloppement, comme d'ailleurs c'6tait mon devoir. Aicha est ma fille, une pauvre enfant qui, depuis longtemps, n'a plus de mfere, et que, par consequent, je suis oblig^ d'aimer pour deux.
« Je remerciai Sandjak de Thonneur inesp6r6 qu'il me faisait en me prenant pour son gendre, et je I'assurai que si la belle A'icha consentait sans repugnance k I'hymen propose, je m'estimerais le plus heureux des hommes. En entendant ma riponse, la fille du pirate rougit, baissa son voile et disparut.
« — Voili un depart qui n'annonce rien de bon pour moi, dis-je ^ mon p^re adoptif; sans aucun doute, je d^plais Ji ma fiiture?
« — C'est ce qui te trompe, ripondit Sandjak; ma fille, qui du reste t'a vu souvent ici, sans que tu en aies jamais rien su, — t'a d6sign6 elle-m&me k mon choix, et tu dois penser d'ailleurs que si je n'eusse connu d'avance ses intentions k cet igard, je ne t'aurais point ofFert A'icha pour femme, car je Taime trop pour lui impos^ un 6poux qu'elle n'aimerait pas. Dormez done tranquille, beau tin^breux, et avant de vous parer pour vos noces, daignez vous habiller pour les miennes, car aujourd'hui mfeme je me marie, ou plutdt je rac remarie, et la personne que j*6pouse est une captive illyrienne i qui j'ai donni nagufere la vie et I'honneur... N'assistais-tu pas k ce drame en pleine mer?
« — EfFectivement, et la beautfe de votre prot6g6e m'explique, en partie du moins, la brusque determination que vous m'annoncez ; mais en m&me temps
je me demande comment vous^ Sandjak, qui paraissez avoir pour votre filie une tendresse si excessive et si pr6voyante, vous vous dicidez k mettre Aicha en presence d'une mar^tre ?
« — Une maritre, dis-tu ? on voit bien que tu ne connais pas la femme dont tu paries. Songe done que c'est i I'instigation de ma fiUe, et en quelque sorte vaincu par ses obsessions, que je mesuisarr^ti il'idiede cette deuxitme union. Au retour de mon dernier voyage, j*avais placi Safia, k titre de compagne, auprfes d' Aicha ; Tintimiti qui 3'est bientdt Atablie entre ma fille et riUyrienne est devenue telle, que les deux amies sontmaintenant inseparables; la difFference d'ige qui existe entre elles n*6tant pas d'ailleurs excessive, on les prendrait volontiers pour les deux soeurs :
« — Que je serais heureuse, me disait Aicha Tautre jour, si Safia voulait bien me servir de mire, et quelle Apouse attentionnAe vous auriez en elle? Y aurait-il alors une famille plus unie que la ndtre ? Voyons, mon cher pfcre, je suis sfire que vous n'avez seulement pas encore regard^ Safia?... Cest qu'elle est jolie, au moins cent fois plus jolie que moi; il faut que jel'avoue en toute humility. »
« Le fait est que je n'avaispas accords jusqu'alors une trfes-grande attention k la figure de Safia.
« Les malheurs de cette jeune fille et la dignit6 calme avec laquelle elle semblait les supporter, avaient suffi pour m'int^resser en sa faveur, et en dehors de I'intArfet tout paternel qu*elle m'inspirait, peu m*importait que ma captive ftlt belle ou laide, puisqu'alors je n*en 6tais pas amoureux.
« 11 est vrai que depuis ce jour, il en fut autrement, et qu*en ^tudiant d*un ceil moins distrait ce beau visage, dont la pileur mate semble £clair6eparune flamme intirieure, ce fin sourire, ces regards empreints d'une touchante m61ancolie, ces gestes si nobles et cette d-marche de diesse, je me suis laissfe aller, pour la seconde fois de ma vie, k cette charmante niaiserie qu'on appelle Tamour, et j*ai souhait6 que Safia devint ma femme.
« Cest viritablement une nature d'6Iite, et qui n'est pas moins parfaite au moral qu'au physique. Le courage et la g^nirositA forment les deux traits distinctifs de son caractfere, et si jamais on veut I'entrainer au mal, on n'y pourra riussir qu'en surprenant sa bonne foi, car c'est avant tout une 4me vertueuse et loyale. Telle est la belle-mire que je vais donner aujourd'hui k ma fille, et tu vois, mon cher enfant, si elle mirite d'etre traitie de maritre.
LE MONDE FANTASTiaUE ILLUSTRl^. ' 69