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CHAPITRE VII

Le petit chien poursuit son histoire, dans laquelle apparatt la naine aux yeux verts.

1 eflt 6t6 superflu, pour ne pas dire mals6ant, de mettre plus longtehips en doute devant Sandjak Texcellence d'un choix dont il parais- >ait si infatui ; je dis done i mon pfere adoptif que je le ftlicitais de tout mon coeur sur le parti qu'il prenait, et je m'ofFris pour fetre son premier timoin; ce qu'il accepta.

« Les noces eurent lieu le jour mfeme, et furent ctithrkes avec une magnificence inysitie jusqu'alors dans la province de Tunis; mais h61as! Sandjak n'eut gufcre le temps d'fetre heureux en manage.

« Pendant la nuit de ses noces, un cri terrible, — celui d'un homme qu'on assassine, — retentit tout h coup dans I'int^rieur de la chambre nuptiale.

« R6veill6 en sursaul, j'accourus suivi de quelques esclaves, et, en ouvrant la porte, je fus t^moin d'un spectacle que je n'oublierai de ma vie.

« Safia, 6chevel6e, 6tait agenouill6e prfes du lit et pleurait, tandis que Sandjak, pMe, d^fait, les yeux hagards, I'icume aux Ifcvres, semblait indiquer, d'un doigt crisp6, un ennemi invisible, qui I'avait assailli pendant son sommeil.

« Sa tunique de cachemire blanc itait souill6e de sang i la poitrine, et pourtant son corps ne portait la trace d'aucune perforation; je cms remarquer seulement un peu au-dessous du coeur quelque chose comme une cicatrice ricente et formfee de deux escarres jumelles; on e6t dit une plaie faite par la morsure d'un reptile, ou parle su^on d'un vampire...

«Peut-fetre, aprfes tout, me trompais-je, et n'6tait-ce qu'une ancienne blessure re^ue par Sandjak dans un combat naval... Je ne pus obtenir aucune explication de mon pfere adoptif, ni de Safia; le premier luttait d6ji contre Tagonie, I'autre semblait fi:app6e de stupeur, et ne pronon^ait que des mots absolument vides de sens.

« Je sortis pour aller chercher en toute hJlte un m^decin, et sur le seuil de la porte, je me heurtai contre une naine, envelopp6e d'un capuchon noir, i travers lequel on apercevait un nez crochii, surmont6 de deux yeux verts.

— « Oil vas-tu, mon mignon ? me dit cette singulifere creature. Si, comme je le crois, c'est un m^decin que tu cherches, afin de secourir ton bienfaiteur, tu peux remercier Allah de m'avoir rencontr6e, car tu vols en moi la petite-fille et I'ilfeve d'Avicenne, le grand midecin arabe. Conduis-moi vite aupr&s de Sandjak. »

« J'introduisis aussitdt la vieiUe dans la chambre, et sitdt qu'elle eut jetA les yeux sur le moribond, elle s'Acria :

« — Encore un crime commis par Lutfalllh ! Qjiand done le ciel nous d6livrera-t-il de cette abominable buveuse de sang ! N'avez-vous pas sur vous,

continua-t-elle en s'adressant h riUyrienne, un objet quelconque, mouchoir, bague ou joyau, que vous ayez apporti de votre patrie? »

« Safia fit un signe d'assentiment, et nous tendit un anneau constellfe, sur lequel 6tait gravfe le nom de Spalatros, la ville ou elle 6tait n6e.

« — Je m'en doutais, s'6cria la naine, voilJi ce qui vous a fait suivre jusqu*ici par la goule maudit^. Depuis votre arrivie Ji Tunis, n'avez-vous pas &t& obs6d6e chaque nuitpar des songes efFrayants?

« — Oui, oui, cela est vrai, et la nuit dernifere encore...

« — C'6tait la goule qui fddait autour de vous; mais heureusement elle n'a aucun pouvoir sur les fenunes non marines; c'est seulement parmi les veuves et les Spouses qu'il lui est permis de chercher ses proies. La blessure faite a votre raari vous 6tait certainement destin^e ; dans Tombre, le monstre se sera trompi de victime... Sandjak est perdu, me dit ensuite la vieille, en baissant la voix de fa^on que Safia ne piit entendre; tout ce qu'il m'est possible de faire pour lui, c'est de le ranimer pendant une heure ou deux, afin qu'il ait le temps de faire i sa fiUe, i sa femme et i sonfutur gendre ses demiers adieux. Heltve-le sur Toreiller.

« Pendant que je soulevais le blessfe, la naine tira de sa poche un 6tui dans lequel 6tait renfermi un flacon dont le contenu me parut luire comme un charbon enflamm^, ou comme yn m6tal en fusion ; elle d^boucha lentement cette fiqle, et en laissa tomber une seule goutte sur les l&vres p^es du pirate.

« A I'instant mSme les yeux du mourant se rouvrirent, ses joues reprirent une teinte rose, son pouls battit de nouveau, et le masque cadavirique, dont I'empreinte 6tait d6ji visible dans la contraction du nez, dans le pincement des Ifevres et dans la blancheur vioUtre de la peau, fit place, pour un moment, k la paisible physionomie d'un homme en bonne santi.

« Je demandai k Sandjak s'il me reconnaissait :

— « Oui, me dit-il, tu esHoram, mon fils, et Ik, prfes de moi, voici Safia, ma femme. Mais je ne vois pas ma fille Ai'cha; ou done est-elle? Hite-toi de la faire pr6venir, je te prie; car je crains bien que le souffle de vie qui m'anime ne s'en retourne aussi vite qu'il est venu. »

« Comme il parlait encore, Aicha entrait dans la chambre ; ses femmes I'avaient r6veill6e en touteh^te, et venaient de lui annoncer que son pfere avait 6t6 frappfe k mort pendant son sonimeil par un assassin qui s'itait 6vad6. A son arriv<^e, elle se figurait ne plus avoir k embrasser qu'un cadavre, et tout au contraire, elle trouva Sandjak, frais, tranquille et dispos, comme s'il eilt donn6 audience dans son lit k ses serviteurs eti ses familiers. La pauvre enfant crut son pfere sauv6, et le- pirate lut cette pens6e dans les yeux de sa fille.

« — Ma chfere flme, lui dit-il, en la pressant tendrement sur son sein, ne t'abuse pas, je t'en conjure, surma situation; quelles que soient les apparences de sant6 et de vitalitfe que je doive au puissant 61ectuaire mis au service de ma faiblesse par cette ginireuse naine, je sens, k n'en pouvoir douter, que je suis un homme mort. £coute done attentivement mes demiferes paroles. Je n'ai

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pas besoin de recommander i Safia de t'aimer comme sa fille, et i toi d'aimer Safia comme une mire. Je sais trop bien qu'i cet igard les recommandations que jc pourrais vous faire i tous deux sont parfaitement d'accord avec les sentiments que vous 6prouvez Tune pour I'autre ; je n'ai pas besoin non plus de t'engager k tenir la parole que j'ai donnfee k Horam; je suis fermement convaincu que sur ce point encore tu m'obfeiras avec plaisir; ce que j'exige seulement de toi, c'est que ce manage ait lieu dans le dilai que j'ai fix6, c'estk-dire dans six mois au plus, et sans tenir compte de la date de mon d^cfes, qui sera bien ricente encore, ou du deuil rigoureux que ce diets va t'imposer. Quant i toi, Horam , j*espfere aussi que tu ne retarderas pas d'un jour la realisation de nos arrangements matrimoniaux, et je me repose cntitrement sur Texcellence de ton coeur, qui m'est connue, persuade qu'Aicha retrouvera en toi le protecteur et I'ami que j'itais pour clle. Chfere Safia, voici mon testament; il 6tait fait la vcille de notre mariage, ct vous assure une pait considerable de ma fortune. Vous.Stes jeune, belle, aimante, et vous miritez de rencontxer un 6poux qui se consacre exclusivement i votre bonheur. Get epoux, vous ne serez pas longtemps sans le trouver, je n'en fais nuctin doute. Jusque-li, veuillez servir de tutrice Ji ma fille ; vous avez quelques annies de plus qu'elle, et votre caractfere est un peu plus s6rieux que le sien. Vos conseils et votre exemple soutiendront cette pauvre affligie et lui enseigneront la soumission i la volonti de Dieu, ainsi que la resignation dans la douleur. Approchez tous trois, je vous prie, afin que je vous embrasse une derniire fois, et vous, bienfaisante p6ri, ou-qui que vous soyez, recet« tous mes remerciements pour le secours temporaire dont je vous suis redevable.

« — Li ne se bomera pas seulement ma sollicitude, rdpondit la naine ; meurs en paix, Sandjak, meurs comme un brave marin et comme un bon fils; je te promets de veiller sur Aicha, sur Horam, et mfeme sur Safia... Si toutefois eUe le mirite, ajouta-t-elle en dardant sur riUyrienne un regard per^ant, qui fit baisser la pa^ipitre b. celle-ci.

« Au mfeme moment, la naine itendit la main vers le mourant, qui se renversa sur son oreiller, en p^lissant et en fermant les yeux. J'6tais auprfes de Sandjak, et de ses Ifevres friraissantes j'ouis s'exhaler un souffle supreme, dont la chaleur vint se condenser sur le miroir que je tenais k la main.

« — Le juste a rendu son imt au Seigneur, s'icria la naine d'une voix extatique; priez, croyants, priez et faites penitence; nous nous reverrons quand il en sera temps !

« A ces mots, elle nous fit un signe d' adieu, toucha du doigt la muraille, qui s'entr'ouvrit pour lui livrer passage, et disparut. »

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