CHAPITRE VIII
Oil I'on voit que sur une tombe peut croitre la fleur d'omour. '
(Saito de l*hi8toire noonMe par le petit chien.) )
,es funirailles de Sandjak eurent lieu deux jours plus tard, et le rtgle- ! Iment des affaires de sa succession m'occupa ensuite pendant plusieurs semaines.
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« Je rendais compte, jour par jour, k ma fiancee, des pas et des dimarches j que je faisais en son nom, mais la pauvre jeune fille, tout en me remerciant des soins que je prenais, m'6coutait distraitemeut et cachait derri^re un 6pais hai'k son visage baign,^ de larmes.
« Cest peu de dire qu'Aicha aimait son pfere; il itait pour elle une idole, presque un dieu, et elle ne pouvait se faire h Tidie de cette perte.
tt Je (lompatissais d'autant plus facilement ^ la douleur de Torpheline, que cette douleur^ je rtprouvais moi-mftme, avec moins d'intensitfe, il est vrai.
<c San4jak n'^tait mpn p^re que par adoption, et, bien que je rendlsse k sa mfemoire k culte^-d affliction et de tendres. regrets que j'aurais eu pour le souvenir de mbn pire veritable, le chagrin qti^je fessentais ne pouvait toe compart, sous aucun rapport, avec celui dont Aicha donnait joumellement des marques non Equivoques.
. « On a beau tiire ; entre les sentiments^ qu^ cr£e une parent^ fictive, et ceux qui forment Tessence m^me de la parent^ du sang, il y a plus que des nuances, il y'a tout un monde.
. .« Une autre: cause, plus puissante qu'on ne le croit communiment, m'aidait beaiicoup h dbnner le change k mes pensfees douloureuses; les jours et quelquefois les nuits se passaient pour moi dans les travaux et dans les chifires, tandis qu' Aicha itait presque continuellemetit oisive, et il n'est rien de tel que Toisivetfe pour alUnenter la doiikur.
« Les relations s^cales, et presque fratemelles, qui, du vivant de Sandjak, s'itaient formies entre Safia et Forphelinc, semblaient, depuis lors, s'fetre beaucoup refroidies. Safia, de m&me que sa pupille, paratssait profond^ment afflig^e de la mort de Sandjak; mais tandis que la douleur d' Aicha Eclatait violemment au dehors, en sanglots, en confidences expansives, en regrets m^Iancoliques du passE, Safia, froide, grave, silencieuse, ne parlait pas, ne pleurait pas, ne voulait voir 4me qui vive, ni se plaindre k personne, pas m&me ^ sa belle-fille.
<( Envelopp6e dans ses voiles de deuil, le menton appuyi sur une de scs mains, et assise dans le coin le plus obscur de son appartement, elle passait des joumies enti^res sans prononcer une parole et sans prendre aucune nourriture, semblable ^ ces fakirs de I'lnde qui vivent d'extases, de contemplations et d'obscuriti.
On eOt dit le reflet animO d'une lanieme magique colossale. (Page 78.)
c Scs longs cheveuK flottaient ^pars, autour de sa face amaJgrie, qui avait pris les tons lustres de I'ivoire ; dans ses yeux ven-de-mer, qui sc crcusaient chaque jour davantage sous I'aicade de leurs sourcils, on voyait ^tinceler par
moments certains regards, dont Texpression farouche eut pu paraitre k un hoipme de Tart un symptdme inquiitant pour la raison de Safia.
(c Quand Ai'cha entrait le matin dans la chambre de sa beUe-mfere, la veuve recevait sans mot dire ses embrassements; puis, coupant court i toute question ou k toute conversation, elle faisait signe k Torpheline qu'elle d^sirait Stre seqle.
cc Ce mutisme et cette froideur qui ne me semblaient pas suffisamment motives, mSme par un profond chagrin, d&espferaient Aicha, et voyant k quel point elle 6tait pein6e du changement survenu dans la fa^on d'etre de son [ i amie, je n'h^sitai pas i m'expliquer nettement avec Safia sur ce sujet.
« Aux premiers mots que je lui dis pour Tengager h cesser de concentrer j ' son affliction, et de fuir ses amis, qui ne demandaient qu'i la consoler, et qu'k i lui rendre la vie la plus douce possible, elle p^lit subitement, nae regarda ' jusque dans le blanc des yeux, serra ma main, et sortit de Tappartement.
« J'augurai d'autant mieux de cette premiere d-marche, que le lendemain Saiia me fit prier de passer chez elle, et je dus penser que, grice k ma visite, elk allait enfin mettre un terme h la lugubre manie de silence et 'd'isolement dont elle rendait la pauvre Aicha tout k la fois spectatrice et victime. . ;
« EflBectivement, ce jour-li, je trouvai la veuve gaie, accorte, accueillante, presque par6e, malgr6 ses habits de deuil, dont la siviriti disparaissait sous , les artifices de la toilette. ,
« La premiere, elle m'adressa la parole, et d*abord s'itendit longuement ' sur la riclusion dans laquelle elle avait v6cu pendant ces derniers temps, et qui, s'il fallait Ten croire, lui itait en quelque sorte imposie par les bienstances.
« — Maintenant, dit-elle, six mois, oupeu s'en faut, se sont icoulis depuis ! la mort de Sandjak, et je puis, ce me semble, me dipartir enfin de la rfegle cAnobitique i laquelle j'avais ployi ma vie. Un peu de parure, des fleurs, de la musique, quelques promenades, ou dedouces conversations avec des amis, — et en pronon^ant ce mot, Safia se tourna gracieusemeiit vers moi,— voilk comment je compte ordonner disormais mofi existence. Me sera-t-il permis d'espferer, mon cher Horam, que vous voudrez bien 6gayer parfois cette solitude, pour tenir compagnie i une pauvre veuve, dont le sort a paru vous int^resser , et qui , en retour du bienveillant intirSt que vous lui portez , 6prouve pour vous la plus tendre et la plus pure amiti£ ?
« Certes, poursuivit le petit chien en s'adr^ssant i Tapprenti tailleur, si k ce moment on ffit venu m'annoncer la resurrection de Sandjak, je n'aurais pas 6t6 plus 6tonn6 qu'en entendant Safia parler avec cette ligferetA de son fetat de veuve, du respect qu'eUe devait k la m^moire de son 6poux, enfin du pied, un peu plus qu'^trange, sur lequel elle paraissait r6solue k mettre nos relations de gendre i belle-mfere.
« Notez, en outre, que dans ce petit exorde par insinuation, veritable chefd'oeuvre de diplomatic feline, — ou ffeminine, — rillyrienne ne m'avait pas dit
LE MONDE FANTASTICiUE ILLUSTR^.
un seul mot de sa fille, de cette Aicha, i Tamitii de qui elle 6tait redevable de tout, et qu'elle semblait avoir aussi complitement oubli^e que si elle n'eut jamais existi pour elle.
« Je dissimulai du mieux que je pus le soubresaut moral que j'^prouvai, en sondant, d'un seul coup d'oeil, la profondeur sinistire de cette ime, qui jus- , qu'alors avait cachi si soigneusement tous ses replis, et, d'un ton bonasse, je ripondis i Safia qu'elle pouvait d'autant mieux compter sur raon empressement amical i lui 6tre agr^able, que, dans deux ou trois jours, cet empressement allait forc^ment devenir filial. En effet le terme fixe par Sandjak itait arrivfe, Aicha et moi nous devious ob6ir au dernier vceu de notre pfcre, nous rendre solennellement k la mosqu6e, et jurer devant Dieu d'etre Tun i Tautre.
« — ^Ah ! oui ! ce mariage ! Je n'y pensais plus, me dit-elle en tortillant convulsivement la houppe de soie de son burnous ; Aicha sera heureuse, bien heureuse, car vous Taimez, n'est-ce pas, Horam, vous Taimez ?
a — De tout mon coeur, r6pliquai-je, et en cela d'ailleurs je ne fais qu'imiter toutes les personnes qui la connaissent; vous-mfeme Safia, qui, avant votre veuvage et votre riclusion, 6tiez sa compagne assidue, ne disiez-vous pas & qui voulait Tentendre qu' Aicha itait pour vous une amie, une fille et une soeur, ou plutot tout cela i la fois ? D'oii vient done que cette ardente affection s*est si vite dissipie, pour faire place i la s6cheresse et i la firoideur, et que le nom d' Aicha, ce doux nom qu'autrefois vous aimiez tant k r6p6ter, Sonne maintenant si d6sagr6ablement k votre oreille, que vous 6vitez soigneusement toutes les occasions de le prononcer?
« — Mais vous vaus trompez, mon cher Horam, me dit Safia, sans s'^mouvoir le moins du monde des reproches que je lui faisais; je n'ai jamais cess6 d'aimer ma belle-fiUe, et je vous afiirme que son bonheur est toujours le plus cher de mes voeux. Du reste, vous allez en juger par vous-mfeme.
« Ce disant, elle frappa du pied, et je vis entrer dans la chambre un nigre qui portait un plateau de vermeil, sur lequel itaient places une amphore de m6me m6tal et deux hanaps de cristal i facettes.