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CHAPITRE IX

Oil la veuve du Pirate fait boire a Horam le philtre 'd'oubli.

pproche, Khaled ; oii est ton irhre Baiadzid ?

cc — En prison depuis ce matin ; la Uvre-Rouge a voulu le punif. « — Le punir, et pourquoi ?

« — Parce qu'il parlait i tort et Ji travers ; mais ma chfete Retire soeur I'a

b^illonni, et lui a riv6 proprement les fers aux jambes ; ainsi, il faudra bien k present qu'il se tienne tranquille.

<( — C'est bon; verse-nous i boire;Horam, refuserez-vous de vider cette coupe k la santfe de votre fiancee?

c< — Oui, je refuserai, i moins toutefois que vous ne m'^difiiez immidialement sur les propri^tis inofFensives de la liqueur contenue dans ce vase; ou je me trompe fort, ou c'est li quelque mixture diabolique, composie par cette Uvre-Rauge dont parlait tout i I'heure votre esclave, un surnom bizarre, avouez-le, et qui conviendrait on ne peut mieux Ji Thorrible goule dont le crime vous a rendue veuve.

« — Crois-tu ? dit Safia, en me tendant le hanap de cristal sur lequel k ce moment mes regards se portferent comme par I'efFet d'un mouvement irrfesisrtible.

« J'ignore encore quelle puissance attractive et fascinatrice recilaitle philtre dont je m'^tais didi i premiere vue, mais k peine eus-je regards pendant un instant cette liqueur maudite, que j'^prouvai les sensations les plus bizarres et les plus foudroy antes.

« Et d'abord mes yeux furent 6blouis, pour ne pas dire aveuglfes, par la richesse, par la brillante scintillation, par les fauves rayonnements de ce liquide diaphane comme I'ambre, feclatant comme Tor, ruisselant comme une nappe d'eau surlaquelle se reflfeteraient les feux du couclrant.

« Puis de ces ondes moiries, irisies, dories, diamanties, enfiammies, s'ilevaient des aromes si pfen6trants, des senteurs balsamiques si vertigineuses, qu'enivri de leurs fumies, avant mfeme d'avoir port6 la coupe k mes Ifevres, je chancelais dfejJi comme un theridki gonfli d'opium.

« Mon coeur me battait d'une force i me rompre la poitrine, et on eillt dit que. tout mon sang refluait vers les artferes temporales, k compter sur mon front leurs pulsations pricipities.

c< Je ressentais dans la region du cerveau de tels bouillonnementset des fclancements si furieux, qu'il me sembla pour un moment que je devenais fou.

« Sans hisiter davantage, je pris le hanap des mains de Safia, et j'en avaiai le contenu d'un seul trait.

« A I'instant meme j'oubliai Sandjak, les bienfaits dont il m'avait comble, I'engagement sacri que j'avais pris envers lui, les malheurs d'Aicha, mon amour, enfin tout.

« Je ne me rappelai plus qu'une chose, c'est que Safia itait belle, merveilleusement belle, qu'ellg me regardait avec des yeux pleins de promesses, et qu'i tout prix elle devait m'appartenir.

« Je m'avan^ai done et j'osai presser" dans mes bras une taille mince et flexible comme le corps d'une jeune couleuvre ; j'osai mfeler mon souffle i son souffle, et appuyer sur deux blanches ipaules un baiser retentissant.

« Au bruit de cette embrassade, la porte de la chambre s'ouvrit, et ma fiancte marcha droit ^ nous, puis, s'arrfetant devant un buste d'acier qui reprisentait

LE MONDE FANTASTIdUE ILLUSTR^,

Sandjak, elle s'icria d'un ton de voix oil il y avait encore plus de m6pris que de colore :

a — Regarde-les, mon pfere bien-aimi, regarde-les ; voilJi la temme que tu avais choisie pour fetre ma mfere; voili Thomme que tu avais choisi pour 6tre mon mari ; tous deux souhaitent ma mort : eh ! bien done, qu'ils soieut satisfaits !

« Tandis qu'Aicha parlait, je voyais luire dans sa main la lame d'un khandjiar, et diji gu6ri de mon hallucination, je voulus saisir Tarme fatale, afin de privenir un malheur ; mais une autre personne me devan^a dans Texicution de ce charitable dessein. Le buste d'acier se brisa par le milieu, comme le calice d'une tulipe qui s'6panouit, et du sein de ce receptacle magique s'ilan^a la naine, qui fit tomber i terre le khandjiar d'un seul coup de sa b^quille.

« — A chacun selon $es oeuvres, c'est la loi divine, dit la petite fte ; Aicha a p^cht en voulant attenter k sa vie, et en disesp^rant de la bonti d' Allah ; Aicha sera livrie k sa plus cruelle ennemie, k Tassassin de son pfere, k lagoule mtcriante ; et justement la voici qui arrive, k point nomm6, pour saisir sa proie. »

a Eflfectivement, i c6t6 de la naine, parut aussitdt Lutfallih, non pas la svelte et fringante creature qui t'a accueilli tout k Theure, et dont tu as pu admirer Tiligance et la gentilless^.

a Celle-ci n'est qu'une Lutfalllh de convention, une ombre, une fantasmagorie, un mirage, cr66e par les esprits dcs t^nfebres pour tromper tes seift, et n'ayant pas plus de r^alitfe vitale, elle, ses courtisans, ses sujets, son palais et sa ville, que les personnes et les choses qui nous paraissent en rSve.

« Quant k la veritable Lutfallih, quant k la veritable goule, je puis t'assurer que son ext^rieur n'a rien d'aussi siduisant, et si elle a dk]h kth marit^e quatre cent quatre-vingt-quatre fois comme elle s'en est vantfee en ta presence, ces quatre cent quatre -vingt-quatre maris, dont elle a du reste bel et bien bu le sang k pleines gorgies dfes la premiere nuit des noces, ont 6ti amends i contracter ces tristes manages par une s6rie de ruses et de tours pareils i ceux qu'emploie une araign^e pour attirer les mouches dans ses toiles.

« Du reste, reprit le petit chien Zorobabel, tu verras ce soir la magicienne sous ses v6ritables traits, et tu jugeras alors si le portrait que je viens de t'en laire est exact ou charg6.

« Mais je reviens k mon liistoire.

« LutfaMh, faisant signe i son frfere de lait, cet odieux Khaled, que tu as si bien accommodfe tantdt, se disposait i partir, aprfes avoir entrain^ la pauvre Aicha, presque morte de frayeur, lorsque la naine la contint d'un geste :

« — Pas encore, lui dit-elle, il faut d'abord que ceux qui sont tomb^s dans tes piiges apprennent k te connaitre entiferement, et qu'ils sachent ce qui leur en coAtera pour avoir consenti i te servir d'auxiliaires. Attends done, maudite, attends encore, et surtout ne r&iste pas, car tu sais que je pourrais t'^craser

la tfete sous mon talon, toute petite que je suis, et tu n'ignorespas non plus que si Allah ne t'a pas aniantie depuis longtemps, comme tu I'aurais m6rit&, c'est que les m^chants sont quelquefois nicessaires pour feprouver les bons et pour rafFermir les douteux. Mais patience, ton tour viendra, et Theure de ta fin est inscrite d*avance sur la Table de lumiire placie dans le paradis, et ou sont inscrites les actions de tous les hommes.

« En entendant prononcer cette dfedaigneuse sentence, la goule rugit et voulut s'^lancer sur son ennemie, mais presque au mfeme instant elle s'arrfeta, demeura muette, immobile et comme pitrifiie.

« — Regardez la muraille, nous dit la naine, en touchant Tun des panneaux du bout de sa b^quille.

« Ala voixde la fee, le jour avait subitement disparu, le tonnerre commen- ?ait Jigronder," et j'avais beau ifecarquiller les yeux sur le parol du mur, je ne distinguais absolumcnt rien que les t^nfebres.

« Tout i coup, sur ce fond obscur, se ditacha une image lumineuse, peu visible d'abord, k cause de Tiloignement et de I'extreme tinuiti des figures dont elle se composait, mais qui ne tarda pas i grandir et Ji s'ilargir, de fa^on i former un veritable tableau, ou chaque objet repr6sent6 avait ses dimensions reelles et naturelles.

« On eut dit le reflet anim^ d'une lanterne magique colossale, car les personnages de ce tableau marchaient et gestitulaient ; il itait seulement impossible d'entendre leur conversation. »

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