CHAPITRE X
Suite de Thistoire du petit Chien, dans laquelle suite il est enfin parl^j
de la Girafe blanche.
afia, qui assistait prfes de moi Ji ce spectacle improvis6, poussa un cri
de terreur ; elle venait d'apercevoir sur la muraille une autre Safia,
parfaitement ressemblante i la premifere, vfetue de noir comme elle et
assise dans une chambre exactement pareille i celle ofi nous nous trouvions.
« Une seconde Lutfall^h se tenait derrifere la seconde veuve, et lui montrait
sur le bois de cfedre de la porte cette inscription, dont les caractferes brillaient
comme s'ils eussent kth tracts avec une encre deflamme :
« Suis mes conseils, Safia ; livre-moi ta belle-fiUe et enltve-lui TaflFection de « ce jeune homme ; je le rendrai tperdument amoureux de toi, en lui faisant « avaler quelques gouttes de la liqueur du Sabbat ;
« Si tu m'obiis, je te communiquerai tous mes secrets, et tu seras savante « comme Dieu mfeme !
« Si tu refuses, je boirai ton sang, car il m'appartient.
LE MONDE FANTASTiaUE ILLUSTR^.
« A peine venais-tu de naitre, que ta«,ifi^re, pour te §ji6rir d'une fifevre « aigue, t'a donnie i moi ou plutot t'a v«ndue; c*est ainsi qu'elle a pay6 les « services de
La Princesse des Vampires. »
« — Oui, oui, ce sont bien ses paroles, dit Safia toute haletante d'^motion.
« — Silence ! s'6cria la naine.
« Le tableau changea brusquement, et nous aper^flmes la magicienne dans son labcratoire.
<( Pehch6e sur un fourneau incandescent, elle suivait d'un oeil attentif la coction de Telixir sabbatique, tandis que son frfere de lait, Khaled le Hottentot, attisait le feu avec ses ongles, dont il se servait en guise de pincettes.
(( Far la porte du fond, l^gferement entreb^ill^e, on pouvait voir Ba'iadzid, le frire jumeau de Klialed, causant, h travers le grillage de son cachot, avec Aicha, et lui montrant du doigt la chambre ou j*6tais enferm^ avec rillyrienne.
« — C'est cela, c'est cela mfeme, dit la veritable Aicha en reconnaissant la scfene dans laquelle elle venait de jouer un role.
« — Silence done ! fit encore la naine, qui appuya de nouveau sa b^quill© sur la muraille ou passaient et repassaient toutes ces ombres famasmatiques.
« L'image changea une seconde fois, et le laboratoire fit place h une espfece de desert aride et sablonneux, qui semblait chauff6 i blanc par les rayons d*un soleil perpendiculaire.
« Qjiatre piloris, surmontis chacun d'un 6criteau, itaient dressis au milieu des sables, et sur le premier de ces 6criteaux on lisait :
a Aicha, trop ligfere dans le choix de ses amities, .trop prompte k voir sans comprendre, i condamner sans entendre, fera penitence pendant trois ans sous la forme d'un 616gant quadrupfede, chauss6 des saintes babouches que portait Kadidjih, I'ipouse du Prophfete.
« Puisse la vue de ces pantoufles t'enseigner la patience, I'oubli des injures et la tendresse conjugate !
« Si, au bout du terme fix6, Tamant n'a pas d61ivr6 I'amante, le fianci sa fiancie, alors, pauvre jeune fille, tu appartiendras i la goule, qui a besoin de ton sang pour exister cent ans de plus ! . . . »
« Le demxifeme icriteau portait ce qui suit :
« Horam, fils ingrat, coeur infidfele, rev6ts les icailles luisantes d'un scarab6e noir comme la nuit ; et si tu veux changer ton sort, commence par t'aider toi-mfeme afin qu' Allah t'aide k son tour ? »
« Enfin voici quelle 6tait la troisifeme inscription :
« Safia, veuve adultfere, mar^tre incestueuse, amieparjure, k toila vieillesse decr^pite et son cortege, la sordide avarice, la laideur et la perte de la raison jusqu'Ji ce qu un jour Allah consente k reprendre en piti6 ta misfere, et qu'il
t inspire la bonne jpenste de r^partt^jar un grand sacrifice le naal qu'a fait ta vanite !..: » , .
« Au moment mfeme oil j'ipelais ce dernier verset, I'orage sembla redoubler de violence et le vent mugit plus fortement ; le toit du bitiment s'icroula du haut en bas, les fenfetres furent arrach^s de leurs gonds, et une detonation terrible 6clata dans la salle oil nous 6tions rassembl6s.
« Plus mort que vif, je jetai les yeux autour de moi; k la place de notre maison, je ne vis plus qu'un champ dans lequel paissait une girafe blanche, que le rifegre Khaled conduisait par un licol.
« A quelques pas de IJi, une vieille femme vfetue de haillons et portant une besace i la main, se trainait, plut6t qu'elle ne marchait, sur le bord d^un ruisseau.
« Je voulus me regarder dans I'eau de cette source; malediction ! je n'^tais plus un homme; j'^tais devenu uninsecte, un scarabfee immonde, un obscur cri-cri ! »