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CHAPITRE XI

Dans lequel il est prouve que, de par la volonte d'un magicien, les cri-cris peuvent devenir

- pctits chicns, et l&'s petits chiens cri-cris.

prfes un silence, le petit chien poursuivit :

« Je ne te ferai point ici le journal de Texistence que je dus mener lorsque je devihs insecte ; ce serait perdre en paroles un temps pr6cieux pour nous. ' .

« tJn tel ricit d'ailleurs ne t'in tires serait que midiocrement, et pour cause : brouter I'herbe, dormir le jour, sordr la nuit, et se rifugier au fond de son trou dte qu'on apercoit le museau d'un loir ou le bet d'une hirondelle, tel est le cercle d' occupation dansjequel tourne incessamment la vie d'un pau\Te col6optfere, comme j'itais alors.

« Je n'ai jamais pu me rappeler combien de temps je restai dans cet itat miserable, et tu t'expliqueras aisiment ce manque de mimoire en te souvenant que les insectes n'ont pas de cervelle, et que par consequent '^ leur serait difficile, pour ne pas dire impossible, de classer des dates ou de coordonner des faits, en un mot, de supputer la durie.

« Le seul souvenir un peu net qui me reste de cette existence rampante est

celui-ci :

«Un jour, je ne sais lequel, je me trouvai tout i coup au milieu d'un cylindre de verre fermi de tous cdtis, except^ par 1' orifice supirieur qui donnait passage k une Ifegfere cofonne d'air.

« Qjielques dibris de plantes propres k ma nourriture de scarabie, tapis-

La Goule, fort occopie A manger le coeur d'une jeune marine. (Page 8}.)

saient ma prison diaphane, du haut de laquelle )'assistat au spectacle sulvant : autour de moi s'^tendait un riche cabinet, couvert, depuis le plancher jusqu'k la voftte, d'une AtofFe d' argent tiss6, dont les mailles fines e: bruissantes refli-

taient tous les objets environnants, et formaient comme un- immense rairoir i six faces.

Auprfes d'un r^chaud creus6 dans une 6norme turquoise et montfe sur des griffes de diamant, un vieillard i barbe blanche itait couche par terre.

Sa tete m'apparuc coiffie de la tiare de ceremonie des grands pretres de la diesse Isis, en £gypte, et un manteau de lin d'une Ablouissante blancheur se drapait autour de son corps.

A c6t6 de lui 6tait assis un n^gre, v6tu de rouge, qui lui administrait, cuiller^e par cuiUer^e, le contenu d'une boite d'albitre, dont Todeurpharmaceutique imprdgnait la salle.

« — Cest la devineresse de la Mecque qui t'a enjoint de m*apporter ce merveilleux opiat ? demanda I'figyptien au noir, aprfes avoir pris le medicament.

« — EUe-m&me.

« — En se d^cidant i me secourir, elle ignorait done que je suivais une autre religion que celle de Mahomet ?

« rr Non, maitre, elle ne Tignorait pas ; mais d'un autre c6ti, elle espferait, elle empire toujours que tes yeux seront enfin dessillis par la grice et que tu abandonneras tes idoles pour le vrai Dieu.

« — Le puis-je ?

« — Qui t'en empfeche ?

« — ' Sache done que si j^abjurais aujourd'hui ce que tu appelles mes erreurs, il n'y aurait pas assez de pierres sur le bord du Nil pour lapider mon cercueil quand je serais mort, ou de gibet assez eleve pour my suspendre dans le cas oil la merveilleuse midecine de ta maitresse me rendrait la sante, Mon aieul, mon grand-pfere et mon pire ^taient comme moi grands pretres d'Isis, et m'ont transmis la survivance de cetre digniti, ainsi que toutes les recherches astrblogiques, magiques et diaboliques qui en sont comme la dipendance ; j'ai cent vingt-cinq ans bien sonnes, et depuis quatre-vingt-db: hivers j'exerce, en secret, bien entendu, i cause de la domination mahom6tane, mais au milieu de la vin^ration universelle des fidfeles, ce supreme pontificat, que dans mon for int^rieur je suis forc6 de regarder comme une jonglerie; car je ne crois pas, je n'ai jamais pu croire s6rieusement au culte que je pratique, et dont mon titre de grand pr^tre est neanmoins la plus iclatante personnification.

« — Comment peux-tu htsiter i renier une religion pareille ?

« — Te le dirai-je ? j'ai peur de la mort, et surtout des affres terribles qui la pr^cfedent; j'ai peur du r^e et de I'agonie, mais surtout j'ai peur de... de LutfaMh, la reine des vampires et ma premiere institutrice en sorcellerie ; elle ne me pardonnerait jamais mon abjuration!... A I'heure fatale, je retrouverais i mon chevet I'affreuse goule qui me punirait, par les tortures morales ou physiques les plus raffin^es, d'avoir abandonni la cause de I'impiitc qu'elle soutient.

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LE MONDE FANTASTiaUE ILLUSTRlS.

a — En attendant, pourquoi te laisse-t-elle te consumer sur ce lit de douleur ? pourquoi n'est-ce pas elle, plut6t que ma maltresse, qui pense i te soigner et k te soulager ?

a — Tu me poses une question k laquelle je ne puis rtpondre encore ; depuis hier, j'ai envoyi k Lutfallih mon ipagneul, pour lui faire part de I'^tat fiicheux dans lequel je me trouve, et la prier de me secourir; i I'heure qu'il est, mon messager n'est pas encore de retour.

« Je ne suis pas inquiet de lui ; Zorobabel porte au cou un collier d'argent sur lequel j'ai prononc6 moi-m&me la formule d'fevocation d'Anubis, la diviniti i la tfete de chien, et cette formule rend inviolable sa trfes-microscopique personne.

« Toutefois, il devrait deji fetre rendu ici, et ce retard commence k me surprendre.

« — II n'y a pas lieu pourtant de t'itonner; entre la grande Diospolis, autrement dit Thfebes aux cent portes, oii ton palais est situ6, et le cimetifere de Spalatros en lUyrie, on compte quatre mille cinq cents lieues, dont quinze cents par mer, rien que cela !

a D'ailleurs Zorobabel a dii trouver la goule fort occupie k manger le cceur d'une jeune marine qu'elle a tu6e d'un seul coup de dent dfes la premiere nuit de ses noces.

« Sois done tranquille, il ne pent manquer d'arriver d'un instant k I'autre, et... au fait, le voici qui jappe k la porte.

« Entre, mignonne petite b6te, et tends k ton patron Amfenopht le petit sac suspendu i ton collier. . . C'est Ik sans doute que la magicienne a d6pos6 sa rtponse.

« — Lis, qu'y a-t-il ?

« — £coute !

« Ta lettre nous a fait savoir, cher frfere en diable, que tu t'iteignais de faiblesse sur ton grabat sacerdotal, et que tu serais bien aise de recouvrer, gr^ce k notre omnipotente intervention, la santi, I'all^gresse et la vigueur.

« Pour le moment, je dois t'avouer que j'ai bien autre chose h faire que de m'installer devant mes fourneaux pour te rendre service. Dans trois jours expire le.fameux d61ai fix6 par I'abominable naine de laMecque.

« Dans trois jours done, si ce petit niais d'Horam n'a pas dfelivri sa girafe de fiancee, je m'adjuge le sang de la girafe susdite, et j'ai encore cent ans h vivre ; si, au contraire, la bfete blanche s'ivade, adieu la magie, adieu le vampirisme, adieu mSme la vie terrestre ; mon lot est fait d'avance, et il faudra bien que j'aille me faire r6tir dans la grande chaudifere rouge de I'Erfebe, oil j'espfere te retrouver tot ou tard, mon vieil ami.

« Comsie tu vois, la conjoncture est int^ressante pour moi, et je dois consacrer toute ma pensfee, toute mon 6nergie, sur ce point unique : garder plus soigneusement que jamais ma captive, et an^antir Horam ou tout autre candidal que Safia peut m'envoyer pour le supplier.

taient tous les objets environnantS; et formaient comme un immense miroir i six faces.

Auprfes d'un rfichaud creus6 dans une ^norme turquoise et mont& sur des griffes de diamant, un vieillard a barbe blanche 6tait couchfe par terre.

Sa tSte m'apparut coiff^e de la tiare de ciremonie des grands prfetres de la d^esse Isis, en £gypte, et un manteau de lin d*une iblouissante blancheur se drapait autour de son corps.

A cdt6 de lui 6tait assis un n&gre, vetu de rouge, qui lui administrait, cuillerie par cuillef^e, le contenu d'une boite d'albitre, dont Todeurpharmaceutique imprfegnait la salle.

« — Cest la devineresse de la Mecque qui t'a enjoint de m'apporter ce merveilleux opiat ? demanda Tfigyptien au noir, aprfes avoir pris le medicament.

« — EUe-mSme.

« — En se dfecidant i me secourir, elle ignorait done que je suivais une autre religion que celle de Mahomet ?

« 7-r Non, maitre, elle ne I'ignorait pas ; mais d*un autre c6t6, elle espferait, elle espfere tou jours que tes yeux seront enfin dessillis par la grice et que tu abandonneras tes idoles pour le vrai Dieu.

« — Le puis-je ?

« — Qui t'en erapfeche ?

« — Sache done que si j'abjurais aujourd'hui ce que tu appelles mes erreurs, il n'y aurait pas assez de pierres sur le bord du Nil pour lapider mon cercueil quand je serais mort, ou de gibet assez ^leve pour my suspendre dans le cas oil la merveilleuse midecine de ta maitresse me rendrait la sante. Mon aieul, mon grand-pfere et mon pfere 6taient comme moi grands pretres d'Isis, et m'ont transmis la survivance de cette digniti, ainsi que toutes les recherches astrologiques, magiques et diaboliques qui en sont comme la d^pendance ; j'ai cent vingt-cinq ans bien sonnis, et depuis quatre-vingt-dix hivers j'exerce, en secret, bien entendu, k cause de la domination mahomfetane, mais au milieu de la veneration universelle des fidMes, ce supreme pontificat, que dans mon for int6rieur je suis forc6 de regarder comme une jonglerie; car je ne crois pas, je n'ai jamais pu croire s^rieusement au culte que je pratique, et dont mon titre de grand pr6tre est neanmoins la plus eclatante personnification.

« — Comment peux-tu hisiter i renier une religion pareille ?

« — Te le dirai-je ? j'ai peur de la mort, et surtout des affres terrlbles qui la pr^cfedent; j'ai peur du rMe et de I'agonie, mais surtout j'ai peur de... de Lutfallih, la reine des vampires et ma premiere institutrice en sorcellerie ; elle ne me pardonnerait jamais mon abjuration!... A I'heure fatale, je retrouverais i mon chevet I'affreuse goule qui me punirait, par les tortures morales ou physiques les plus raffinies, d'avoir abandonni la cause de I'impiite qu'elle soutient.

a — En attendant, pourquoi te laisse-t-elle te consumer sur ce lit de dou- Icur ? pourquoi n'est-ce pas elle, plutot que ma maitresse, qui pense i te soigner et k te soulager ?

« — Tu me poses une question k laquelle je ne puis rtpondre encore ; depuis hier, j'ai envoy6 i LutfaMh mon ipagneul, pour lui faire part de Titat ficheux dans lequel je me trouve, et la prier de me secourir; i Theure qu'il est, mon messager n*est pas encore de retour.

« Je ne suis pas inquiet de lui ; Zorobabel porte au cou un collier d'argent sur lequel j'ai prononc6 moi-meme la formule d' Evocation d'Anubis, la divinity k la tfete de chien, et cette formule rend inviolable sa tr^s-microscopique personne.

« Toutefois, il devrait dh]k fetre rendu ici, et ce retard commence k me surprendre.

« — II n'y a pas lieu pourtant de t'itonner; entre la grande Diospolis, autrement dit Thebes aux cent portes, oil ton palais est situ6, et le cimeti^re de Spalatros en lUyrie, on compte quatre mille cinq cents lieues, dont quinze cents par mer, rien que cela !

<t D'ailleurs Zorobabel a dii trouver la goule fort occupie k manger le cceur d'une jeune marine qu'elle a tu6e d'un seul coup de dent dfes la premiere nuit de ses noces.

« Sois done tranquille, il ne peut manquer d'arriver d'un instant k I'autre, et... au fait, le void qui jappe k la porte.

« Entre, mignonne petite bfete, et tends k ton patron AmAnopht le petit sac suspendu i ton collier... C'est li sans doute que la magicienne a d6pos6 sa riponse.

« — Lis, qu'y a-t-il ?

a — ficoute !

« Ta lettre nous a fait savoir, cher frfere en diable, que tu t'iteignais de faiblesse sur ton grabat sacerdotal, et que tu serais bien aise de recouvrer, gricQ i notre omnipotente intervention, la sant6, Tall^gresse et la vigueur.

« Pour le moment, je dois t'avouer que j*ai bien autre chose i faire que de m'installer devant mes fourneaux pour te rendre service. Dans trois jours expire le.fameux d61ai fix6 par Tabominable naine de laMecque.

« Dans trois jours done, si ce petit niais d'Horam n'a pas dfelivri sa girafe de fiancee, je m'adjuge le sang de la girafe susdite, et j'ai encore cent ans i vivre ; si, au contraire, la bfete blanche s'ivade, adieu la magie, adieu le vampirisme, adieu mSme la vie terrestre ; mon lot est fait d'avance, et il faudra bien que j'aille me faire rotir dans la grande chaudifere rouge de I'Er^be, oil j'espfere te retrouver t6t ou tard, mon vieil ami.

« Comsie tu vois, la conjoncture est intiressante pour moi, et je dois consacrer toute ma pensie, toute mon inergie, sur ce point unique : garder plus soigneusement que jamais ma captive, et aniaixtir Horam ou tout autre candidal que Safia peut m'envoyer pour le supplier.

« Depiiis deux ans, j'ai fait faire par mes vampires familiers, et sur tout Ic littoral de TAfrique septentrionale, une razzia terrible de scarab6es noirs, famille d'animaux parmi laquelle a hh rel6gu6 le pritendu d'Aichah; j'ai tout lieu de croire qu'il aura 6t6 compris dans cette manifestation insecticide, dirigie en personne par mon fr^re de lait Khaled, le jumeau de cet odieux Baiadzid, qui m'a abandonni pour la naine, et dont je me vengerai un jourou I'autre... »

« Ici le lecteur s'arrfeta un instant, afin de rire tout haut, et reprit ensuite sa lecture :

« ... Ce qui me donne lieu de penser qu'Horam a rendu au ciel sa belle ime de cricri, c'est que j'ai re^u hier la visite de neuf cents jeunes Tunisiens, la fleur des 6cervel6s, qui sont arrives tout droit chez moi, all6ch6s par une prime fabuleuse que Safia leur avait promise s'ils parvenaient i m'enlever Aichah.

« La veuve de Sandjak espfere ainsi se r^concilier avec le Prophfete, et faire cesser la punition ridicule dont elle est affligie.

« Avec un seul coup de baguette je me suis d^livrie des neuf cents 6tourneaux, et je reserve le mfeme traitement au neuf cent unitme, s'il s'en .trouve un toutefois qui veuille risquer I'aventure. Ainsi, par tout ce que je viens de te dire, tu dois comprendre que je suis trop occup6e ici pour qu'il me soit possible d'aller te rendre service Ik-bas.

« La Reine des Vampires. »

<c — Est-ce tout ? dit Aminopht au nfcgre, quand celui-ci eut termini la lecture du post-script um.

« — C'est tout.

« — Bien ; maintenant appuie Tun de tcs doigts sur la principalc veine de mon bras ; sens-tu les vibrations du pouls ?

« — Faiblement, assez faiblement.

« — Voyons, dis la chose comme elle est : ks pulsations sont presque insensibles ; la mort s'approche, peu k peu elle m'envahit, et, je le sens bien,

je n'ai que I'espace de temps n6cessaire pour prendre un parti Q.uelles

conditions dois-je remplir pour rentrer dans le giron du vrai Dieu ? quellcs formules ai-je i prononcer ?

« — Aucunes ; renonce seulement de coeur au culte des idoles, et crois fermement qu'il n'y a d'autre Dieu que Dieu, et que Mohammed est son prophite.

« — Oui, je le crois.

« — II suffit; te voilk mahomitan.

« — Oui, mais avant de rendre mon ime k Dieu, il me reste vm acte de justice k accomplir. Cet homme devenu scarabie, cet Horam que Lutfallih fait chercher depuis si longtemps par ses affid6s, je sais oil il est, moi...

« — Ah ! tu le sais ?... eh bien oil est-il ?

« — Li-haut, sous ce globe de verre; un naturaliste m'en a fait cadeau comme d'un insecte rare.

« J'avais projet6 d'abord de le livrer ila magicienne, mais aujourd'hui je me garderai bien de mettre k execution une telle idie.

« Monte sur cet escabeau d'ib^ne, et prends le cylindre oil est enfermi mon prisonnier.

a Tu sais qu'Horam ne peut prendre sa premiere forme avant Texpiration du terme que lui a impost ta maltresse.

tt Cons^quemment> il m'est difendu de rien faire pour lui dans ce sens, mais du moins je puis I'aider k quitter la figure d'animal qu'il porte aujourd'hui, et lui en faire rev^tir une autre, sous laquelle il ne sera point suspect b, Lutfallah.

« Apporte-moi ce livre, dont la., reliure de cuivre rouge brille comme un lingot chauff6 dans une cornue.

« G*est le recueil des pr6ceptes d'Hermfes Trism6giste ; quand j'aurai lu k haute voix un des merveilleux passages qu'il contient, T^me d'Horam passera dans le corps de Zorobabel, tandis que T^me de Zorobabel ^migrera dans le corps d'Horam.

« Ce sera un chassez-croisez d'imes et de corps, qui va s'opirer subitement et simultaniment par lavertu des paroles divines... hke-toi, car le peu de forces qui me reste s'ipuise seconde par seconde. »

a Baudzid apporta le globe et ensuite le grimoire qu'il mit sous les yeux du moribond, h la page que celui-ci indiqua.

« Tout i, coup, et pendant qu'Aminopht murmurait entre ses livres quelques paroles dont le son n'arriva pas jusqu'^ moi, je semis mon ^me transportie dans la fr^le enveloppe canine que tu vols aujourd'hui, tandis que r^me de I'^pagneul venait habiter par force le corps d'insecte que je laissais inoccup^.

« Par I'ordre du grand prfetre, Ba'iadzid ouvrit la fenfetre et donna la liberty au scarabie Zorobabel, qui me parut prendre assez philosophiquement sa metamorphose, et s'enfuit i travers les herbes du jardin de toute la vitesse de ses huit pattes.

« Pendant ce temps, Aminopht avait traci, k I'aide du pinceau, quelques caractferes sur une feuille de papyrus ; ensuite il plia cette feuille, I'introduisit dans le sachet attach^ h, mon cou, et me dit :

« — Horam, voici ma lettre d' adieu k Lutfallah ; cours bien vite la lui porter; sous cette forme nouvelle la goule ne te reconnaitra pas, et ainsi, sans qu'elle s'en aper^oive, tu pourras aider de tes conseils le lib^rateur que Mohammed ne va pas manquer de susciter k la fille de Sandjak. Pars done et t^che de riussiiiji Baiadzid va rester prfes de moi pour me fermer les yeux. »

«' Je remerciai le grand prfetre par un aboiement aussi respectueux et aussi p6n6tr6 qu'il me fut possible de le trouver daas mon larynx de chien, et instinctivement je m'ilan^ai dehors, sans trop savoir ou j'allais.

. « Notre grand prophfete le savait pour moi, et, tout eu me conduisant vers le but qu'il m'avait disign6 dans sa pens6e divine, il avait encore ringinieuse bont6 de supprimer en ma faveur toute espfece de distance, car, quoiqu'il y ait fort loin de Th&bes k Toasis de Lutfall^lh, au bout de quelques instants j'6tais dh]k dans ie palais de la magicienne.

« Elle se mit h rire aux iclacs en lisant la lettre d'Aminopht, et dit i Kaled qui Taccompagnait :

« Enfin, nous voilJi dibarrassis de ce paien ! II doit fetre mort k I'heure

qu'il est, et en mourant il me ligue ce chien, un cadeau qui vaut son pesant d'or, ou plutot d' argent ; lis Tinscription que porte le collier de cette petite bfete, et en mSme temps jette un coup d'oeil sur la lettre du vieil Aminopht.

« Khaled prit la d6p6che, la lut h, demi-voix, et la finesse d'ouie dont les animaux de ma race sont tons dou^s, ou presque tons, me permit de saisir au vol les phrases suivantes :

« Am6nopht ii LutfaMh, reine des Vampires, salut.

« Je te prie d'accepter le petit chien porteur de cette lettre, et qui . pourra t'6tre singuliferement utile ; voici comment :

« La derni^re observation astronomique que j'ai faite ces jours-cim'a appris qu'un neuf cent uni^me champion de Safia et d'Ai'chah, beaucoup plus redoubtable d'ailleurs que les neuf cents premiers, vient de se mettre en marcbe pour d^chausser ta girafe.

« Quand ce jeune homme sera arriv6 chez toi, pour pen qu'il te timoignc quelque defiance, offre-lui g6n6reusement comme un otage T^pagneul en question, et persuade k ton hdte, en lui montrant le sixain gravi sur le collier de Zorobabel, que sa vie est attachie k celle de ce petit chien.

a II ne manquera pas d'accepter ton offre, et de conserver pricieusement sous son bras, ou dans son sein, cet animal en miniature.

« Mieux vaudrait pour lui dormir h I'ombre d'un mancenillier, ou avaler plusieurs fers rouges.

« Au lieu du lait de sa m^re, mon chien a recju de moi, comme premifere nourriture^ un melange savamment compost, et dans lequel le venin de la crotale, le sue lithiffere de I'upas et le frai monstr ueux du crapaud entrent i proportions 6gales.

« Tu comprends quelle force de conjurations il a fallu employer pour mettre Zorobabel k mfeme de supporter une aussi terrible alimentation.

« Aujourd'hui, le pli est pris, le poison est instill^ dans les veines, incorport k r^piderme, adherent au pelage, de telle sorte qu'en caressant ce joli animal, et en passant la main dans ses flottantes oreilles, en un mot, en le gardant pr&s de soi pendant un temps plus ou moins long, on est siir de mourir empoisonn^. ^

« C'est le destin que je souhaite de tout mon coeur k ton ennemi, et comme il est impossible qu'il soup^onne un tel stratag^me de guerre, je ne saiwais trop t'engager k le mettre en pratique. » .

LE MONDE FANTASTiaUE ILLUSTR]^. 87

« — Voili, mon cher Hakim, continiia le petit chien Zorobabel, ou piutAt lemir Horam, voili sous quels auspices je mc suis introduit dans le palais de la magicienne.

« Tu sais le reste.

« Cest i toi maintenant de miditer sur le r^cit que je viens de te faire, et de voir si tu es bien d^cidi i exicutcr la grande oeuvre, dont tu connais aujourd'hui le programme tout entier.

« Je t'aiderai de tout mon pouvoir de quadrup^de dans Tachfevement de cette entreprise, et tu comprends combien je suis int£ress6 i ce que tu la mfenes a bonne fin, puisque ma propre metamorphose, et celle de ma belle mfcre, ainsi que le salut de ma fiancee, dependent de ta victoire. »

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