CHAPITRE XII
Dans lequel Tapprenti tailleur se retrouvc nvec sa fiancee, la reinc des Vampires.
orsque le gar^on tailleur, precede de Khaled, entra dans la salle du banquet nuptial, LutfalUih lefit'asseoir i sa droite, et le regardant attentivement :
— Qia'avez-vous done, ma chire ;\me, lui dit-elle, jc vous trouve p.^le et fatigu6 ; auriez-vous mal dormi dans ce palais ?
— Justement, madame, ripondit Hakim, mon sommcil a 6t6 obsede par une s6rie de cauchemars plus horribles et plus inervants les uns que les autres. J'en ai encore le crdne endolori et les membres moulus.
— Pauvre cher enfant ! s'6cria la magicienne, en pressant la main de son quatre cent-vingt-cinquifeme mari, esp6rons que ce malaise va se dissiper, lorsque vous aurez pris quelque nourriturc, et qu'au dessert il n'y paraitra plus. Mais d'abord, otez ce lourd mantcau qui vous cngoncc et doit gener vos moindres mouvements ; vous le reprendrez en sortant de table.
— Grand merci, il ne me gene en aucune fagon, et s'il plait i votre gracieuse majesti, je le conserverai jusqu'i la fin du repas ; ripondit Hakim, qui se rappela de nouveau les recommandations de Safia ; autrement il pourrait m'arriver malheur.
— Vous arriver malheur?... je ne comprends pas.
— EfFectivement, c'est une inigme assez singulicre, et dont votre ministre Khaled peut seul donner la clef.
— Et<omment Khaled saurait-il ?. . .
— Que Votre Majeste le lui demande elle-mime; tout ce que je puis vous dire a cet 6gard, c'est que tout a Theure, en m'introduisant dans Tappartement oil nous sommes, votre chambellan m'a foit h voix basse la confidence sui-
vante : Prince, si vous voulez sprtird'ici sain et sauf, n'dtez ni yotre mantieau pour manger, hi vos baboucbes pour dormir?...
— Khaled vous a tenu un pareil langage?... fit la goule, en lan^ant i son frfere de lait un regard effrayant.
: — Jamais de la vie f au grand jamais !... ripliqua le nigre, que cc bizarre incident n'avai't pas . moins stup6fit que les autres convives; le prince veut rire... ou s'il parle sirieusement, il ne salt ce qu'il dit.
— Je maintiens Texactitude de ce que j'ai avanc6, fit Hakim ; au surplus, comment auriais-je Invent^ de tels details? Bon nfegre, je-ne sais vraiment pourquoi vous vous difendez avec tant d'insistance de m'avoir donn6 cet avis officieux ; mais c'est li encore une plaisanterie que vous avez voulu me faire, dites-le-moi plut6t, et je vous promets de ne pas m'en facher, quoique dans
,, ce cas j'aurais peut-6tre'sujet de trouver que vous abusez h mon igardde votre talent pour orgapiserdes mystifications.
- — Ea v6rit6, tout cela est Strange, dit la reine, et je vois bien qu'il est temps pour moi de prfendre des mesures...
— Mais, chfere petite soeur, je vous proteste encore une fois qu'il n'ya^s ' un mot'de vrai dans les accusations que le seigneur Hakim vient de porter contre moi; il veut me perdre dans votre esprit, rien n'est plus Evident.
— Tais-toi, vil esclave, lui ripondit durement LutfallStli, je ne t'icoutc plus. Est-ce li tout ce qu'il vous a dit, cher 6poux ? ajouta-t-elle en se tournant vers le gar?on tailleur.
— Oui, i peu prfes tout... Ah ! j'oubliais pourtant... II m'a laisse entendre malicieusement que vous, la reine toute-puissante de cet oasis, vous, mon 6pouse depuis quelques heures, vous aviez formi le cruel projct de m'empoisonner; et si j'ai bien compris ses spirituelles insinuations, le present que vous m'avez fait du petit chien Zorobabel n'aurait pas d'autre biit que raccomplissement de cette tentative d'intoxication, le pelage de I'tpagneul itant imprigni, m'a dit Khaled, du venin le plus subtil et le plus prompt...
— Encore un nouveau mensonge, mugit le noir; d6cid6ment cet honime a jure ma perte !...
— Oses-tu bien rompre le silence quand je t'ai ordonn6 de tc taire, miserable ? fit la magicienne ; va, je n'ai pas besoin, en ce qui te conceme, de plus amples informations ; ton procfes est fait et tu vas mourir; je te permets settlement de choisu* le genre de more qui t'agriera davantage...
— Mais aucua.ne m'agr^e, croyez-le bien, trfes-gracieuse majesti, s'icria le condamni en se precipitant aux giej(icaix>de la'goule ; je vous jure par Astaroth et par Eblis que le seigneur Hakim vous trompe ; sans doute il aura tih mis par quelqu'un de vos ennemis au courant de vos secrets, et il essaye maintenant de vous faire cro're que ces revelations viennent de moi, afin d'exciter votre defiance contre votre plus utile auxiliaire. . .
— Hideuse creature, tu ne crains pas de joindre la calomnie i ringratitude, et de me faire passer pour ta complice en crimes et en infamies... Ah ! e'en
LE MONDE FANTASTiaUE ILLUSTRi.
' Le duel d restomac. (Page 91.) . -
est trop, qu'on le biillonne, il va payer en un instant toute sa detie de forfaits. . ,
— Grande reine, dit alors le Tunisien, excusez-raoi si j'interromps le cours rigulier de votre justice, mais I'observaiion que j'ai h vous faire vaut, je crois.
la peine d'etre 6cout^e. Ce m^cr^ant vous a calomniie en vous chargeant d'un crime dont Tid^e seule 6tait bien loin de votrc pensie, rien n'est plus certain; mais cequi aggrave son d^Iit, c'est qu'il m'a oblig^, enquelque sorte et sous le coup de ses confidences calomnieuses, k lui livrcr votre 6pagneul, cette innocente bete, qu'il a ttranglie d'abord en un tour de main, ct jetee ensuitc dans le feu de votre cuisine...
— II a fait cela ?
— Mensongc sur mensonge !... grommela Khaled.
— Oui, madame, il a fait cela, mais puisqu'il le nie, et qu'il m'accuse i son tour, j'ai recours au seul moyen capable de faire luire la vcrit^ dans tout son jour, j'en appclle au jugement de Dieu !
— Que dites-vous ?
— Je dis que je suis pr6t i prouver mcs allegations, les armes i la main. II , est f^cheux sans doute que notre repas de noces debute par un cartel, surtout
avant qu'aucun des aimablcs convives qui nous entourent ait commence i manger le premier morceau, mais la force des choscs le veutainsi. D'ailleurs, si Votre Majeste I'a pour agriable, le duel que je propose, et dont I'issue sera n^cessairement fatale i Khaled ou i moi, ou meme i tous les deux, peut, ce me semble, ^tre r6gl6 dans des conditions insolites, qui le transformeront en objet de divertissement pour vous et pour votre cour. : — Expliquez-vous...
— C'est bien facile i concevoir. Tous les plats dresses sur cette table sont encore remplis des mets et des sauces qu'y ont d6pos6s vos marmitons ; les bouteilles et les gargoulettcs sont pleines jusqu'au col des vins exquis que les sommeliers y ont versus ; eh bien ! en presence de cette montagne de victuailles et de cet oc6an de boissons, plus que suffisants pour empiter et enivrer six cents personnes, voici I'^preuve que j'ofFre i Khaled : lui et moi nous allons ingurgiter toutes ces viandes, toutes ces liqueurs, et le premier de nous deux qui succombera sous 1' effort d'une aussi monstrueuse absorption, le premier qui crfevera par excfcs de nourriture et d'imbibition, sera reconnu publiquement par vous pour un faussaire et pour un calomniateur ; en consequence, ses restes mortels seront train6s sur la claie, et honteusement abandonn^s ensuite aux outrages des betes de proie. Un duel au cimeterre ou au kandjiar serait chose trop ordinaire pour une cour aussi extraordinaire que celle de Votre Majest(^; j'invente, moi, le duel a l'estomac, une sp6cialit6 d'escrime tout i fait originale, et c'est i ce nouveau genre de combat que je convie maintenant mon contradicteur.
— L'idee est fantasque, dit la reine, et puisqu'elle 6pjane de vous, puisque vous paraissez si siir que sa realisation doive tourner aii profit de la v^rite, je consens k ce que ce duel ait lieu, et mfime j'ordonne k Khaled d'accepter ce defi. Place au tournoi, messeigneurs et mesdames, continua la goule ; laissons les deux combattants se ruer k qui mieux mieux sur les aliments et sur les bouteilles.
LE MONDE FANTASTiaUE ILLUSTRE.