CHAPITRE XIII
Lc duel A restomac.
Oils voulcz que je consomme tous ces ragouts ? vous voulez que j'avale tous ces vins, fit Khaled devenu bleme d'effroi ; mais Votre Majest^ n'y pense pas ; je serai empiflfr^, inondi, 6touff6, avaiit d'etre vcnu i bout du quart de lapitance... que dis-je, du quart?... pas seulement du dixihne, ni mfemc de la vingti^me partie !
— Tant pis pour toi, drole, ripondit Lutfallah ; si tu meurs, ce nc sera que justice, et je suis encore trop bonne de te laisser p6rir aussi honorablement. Tu as bonne grdce de te plaindre, en vferit^ ! je t'avais enjoint tout i rheure de choisir le genre de supplice que tu pr6f6rcrais, celui-ci doit te plaire par-dessus tous les autres ; car tu n'es pas seulement un incorrigible ingrat et un infame calomniateur ; mais tu passes encore, et Ji bon droit, pour le plus insatiable glouton et pour I'ivrogne le plus nausiabond qui ait jamais mange et bu sous la voute des cieux. Mange done et bois done, puisque tu aimes tant i manger et i boire sans raison ni mesure, et jusqu'i te distendre, comme une outre toute prfete h ^clater; mange et bois, jusqu'i en Stre ^coeur6, d6sorganis6, suffoqu^, jusqu'i en mourir!
Ce disant, la magicienne fit un signe de t^te h son grand majordome, et, sur I'invitation faite i haute voix par cct officicr, tous, les convives monterent dans lQ.jnbe,ou galerieen himicycle 6Iev6e d'un etage au-dessusde la salle du festin. De li, ils pouvaient voir le combat tout i\ leur aise et suivre attentiveraent les moindres Episodes de ce drame 6puIatoire, sans neanmoins gener les deux athletes. A I'endroit le plus apparent de la tribune et au centre du fer-i-cheval forme par la coupe semi-circulaire de Tappartement, Lutfallih s'assit sur une ottomane, pendant que deux esclaves tripolitaines, armies de chasse-mouches en plumes de colibri, rafraichissaient Tair autour de la reine. Au rez-de-chauss6e du salon et devant la table splendidement servie. Hakim, les bras crois6s derritre le dos, la s6renit6 dans le regard et Tironie aux Itvres, se promenait de long en large, en jetant par intervalles sur son antagoniste un coup d'oeil significatif.
Le malheureux ntgre, appuye contre le pilastre d'une colonne, ressemblait plut6t k un cadavrc qu'i un Sire vivant, et paraissait avoir perdu Ji Tavance lc sentiment et la pens6e. Tout i coup, le grand-majordome, appliquant sur sa bouche un inorme porte-voix, fit entendre ces paroles sacramentelles : Laissei ^^'^^ ^^ justice de la reitie^ et, au mSme moment, les deux adversaires, s asseyant Tun vis-i-vis de Fautre ^ la table royale, ouvrirent le feu, — c'esti-dire le repas. Quatre nfegrillons, dont le torse luisant comme le jais faisait encore mieuxressortirlacouleurdu paillon d' argent qui leur servaitde pagne,
couraient de minute en minute autour des deux duellistes, pour leur apponcr les plats ou les vins que ceux-ci leur dtsignaient. Un silence funfebre rignait dans cette chambre immense, et Ji peine etait-il interrompu par le cliquetis des assiettes ou par le glouglou des bouteilles. Six cents paires d'yeux itaient braqu6s sur notre couple gastromane et ne perdaient ni une bouchec ni une gorg^e de ce duel extravagant. Jamais peut-fetre on ne vit tant de monde rassembl6 pour voir deux personnes manger et boire ; il est vrai de dire que les proportions colossales du festin et Tissue terrible qu'on lui supposait suffisaient pour justifier tant de curiosity et d'empressement.
Hakim mit le premier la main au plat, et, saisissant par Textremit^ du grouin un cochon de lait roti dans le beurre, il 6tendit le bras vers Khaled, en imitant gracieusement avec cette rapifere d'une fomie nouvelle, le salut d'armes que font les paladins, puis il pla^a Tanimal sur son assiette, le decoupa dextrement, le frotta de.poivre rouge et Tengloutit en quelques tours de michoire; ceci fait, il attira vers lui une jarre de porcelaine, contenant au moins trois pintes de vin de Tchiri\z, et en vida le contenu d'un trait ; ensuite il posa la jarre, tete en bas, sur la nappe, afin de bicn montrer aux assistants qu'il avait tout bu, tout, jusqu'k la dernifere goutte, et il s'icria en regardant Lutfallah :
— A la santfe de la reine ma femme !
Un pareil tour de force en matifere de goinfrerie ne pouvait manquer d'exciter au plus haut degr6 Tadmiration des courtisans qui entouraient Hakim ; aussi les applaudissements 6claterent-ils de tous les points de la saUe, sitot que le gar^on tailleur eut port6 son premier toast.
— Maintenant i ton tour, bon noir, dit Hakim, en regardant fixement son adversaire; je viens de commencer I'assaut, continue-le si tu peux, en montrant i ces messieurs et i ces dames juSqu'oii peut -allcr la capacity de ton estomac.
— Eh bien! oui, r6pondit le nfegre, je leur montrcrai, et peut-fitre mfeme 5era-ce a tes d6pens. Tu viens de me tendre un piige dans lequel j'espfere que tu seras pris le premier ; au total, je suis plus robuste que toi, par consequent, je puis manger et boire davantage ; done si le malheur veut que je pferisse des suites de ce banquet, il est excessivement probable que tu p6riras avant moi, ou du moins en m^me temps.
— Cest ce que nous verrons tout b, I'heure...
— Oh! nous allons le voir tout de suite. Tu as mang^ tout un cochon roti; moi je vais avaler en son entier un mouton, celui qui repose li-bas sur cette montagne de riz au jus, et puisque tu as bu trois pintes de vin de Tchir^, j'en boirai six de vin de Beyrouth, qui est deux fois plus capiteux que le Tchir^.
Tout en parknt, Khaled, TafFami Khaled, saisissant son mouton par la nuque, le d(^pefa en morceaux 6normes, qui furent d6vor6s presque aussitdt que d^pecis; puis, il approcha de sa bouche lippue la bonde d'un tonnelet de vin deSyrie, et, cette double absorption terminie, il passa le re vers de sa man-
LE MONDE FANTASTiaUE ILLUSTr6. 93
che sur ses Ifevres en poussant du pied le fiit vide, qui roula sur le parquet JLisqu'au bas de Tescalicr.
Lcs bravos qui naguire avaient salui Hakim rctentircnt cette fois en Thonncur de Khaled, et, dc fait, ce n'itait que justice; car si Tattaque avait pu sembler grandiose, la d6fense dcvait paraitre sublime.
— A moi ces trois lifevrcs rissoles dans dcs amandes de cocos avec des grains de coriandre et des raisins de Chypre, fit Hakim, qui voulut ramener in lui Tatrention des spcctateurs.
— A moi ces quatre faisans bouillis dans la farinc dc mais et arrosis de vin dc palmier, ripondit Khaled.
— A moi cette large amphore de Syracuse !
— A moi cette grosse dame- Jeanne de vin du Cap !
— A moi ces huit chapelets d'ortolans confits dans l:i graisse !
— A moi ce buisson de cailles, de grives, de bicassines et de becfigues !
— Ec ces deux moitiis de daim marin^es dans la saumure !
— Et cette hure de sanglier farcie de piment, dc ciboules, d'olivcs et d'estragon !
— Qu'on me passe ces laitances d'esturgeon aux cipres!
— Et ce p^ti de truites au bleu !
— Et ces vingt-quatre cloycres d'hultres !
— Et ces vingt-huit pintades en daube !
— Et ces trois kanguroos en grillade !
— Moi je demande ces deux yguatics k Tituv^e !
— Et moi, ce quatuor de thons salis, vinaigrfes et fum6s !
— Et moi, cette immense platie de couscoussou au pilau ?
— Et moi, ce boeuf r6ti aux topinambours !
— Et moi, tons ces salmigondis d'oiseaux de volifere tricass6s dans Thuile I
— Et moi, cette pyramide de nids d'hirondelles chinois !
— Et moi, ce couple d'agneaux aux pistaches !
— Et moi, ces trois agoutis flanquis de laitues !
— Bon, nous voili arrives aux sucreries, je retiens cette gel6e d'ananas !
— Moi j'accapare cette crime k Tessencc de rose !
— Vite, expidions ces douze rayons de miel !
— Engloutissons ces quatorze caisses de confitures !
— Sus aux poires, sus aux pfiches, sus aux raisins de Sicile !
— fiventrons les melons, trouons les pasttques, 4crasons les grenades, ^cossons les poncires, les c6drats et les oranges !
— Esclaves, adaptez une cannelle i cette futaille dc Malvoisie, je veux en boire le contenu k la regalade !
— Et moi, je veux vider jusqu'i la lie cette triple cuve de vin blanc de Samos !
— Difoncez pour moi deux tonneaux d'hypocras !
— Et pour moi, quatre tonnes d'hydromel !
— Versez la cervoise ^picee de girofle !
— Et la grossifere eau-de-vie de dattes !
— Et I'arack incendiaire, qui brule tous les gosiers par lesquek il passe !
— Et r^pre tafia !
— Et la liqueur de gingembre !
— Et Talcooi, extrait du riz !
— Et celui que Ton distille du sue des patates!
— AUons, point de repos, versez toujours !
— Oui, versez, versez, jusqu'i ce que mort s'ensuive !
Comme si ce dernier appel fait par Klialed d'une voix qui devenait de plus en plus empSLt^e et par centre de moins en moins distincte, eut du porter malheur au nfegre glouton, i peine Tex-ministre de Lutfall4h avait-il fini de parler, qu'il tomba lourdement par terre, entralnant dans sa chute le fauteuil sur lequelil 6tait assis. Deux des n^grillons se mirent en devoir de le relever, mais ils ne purent y parvenir, et declarferent i la reine que Khaled itait sur le point derendre Time. Lemajordome descendit auprfes delui, et, apr^s I'avoir depos6 sur un sofa, constata que la figure du malheureux etait liorriblement d^composee; ses gros yeux sortaient presque de leurs orbites, et ses joues itaient marbries de taches livides; son ventre d6sordonn Anient distendu par la masse prodigieuse d' aliments et de boissons qu'il y avait accumulie, d6crivait une anormalc convexity, et lui formait comme une sorte de gibbosit6 ant^rieure; il ne parlait plus, ne voyait plus, ne respirait plus;'il etait mort.