CHAPITRE XIV
Le breuvage magique.
'^h bien ! madame, dit le gar^on tailleur, qui vint poser devant Ic corps 1^ pj-p^ide son ennemi un des flambeaux qui iclairaient la table, afin que U5:4^^ LutfallMi put tout i son aise verifier leresultat du duel, ne suis-jc pas vainqucur? J'aimang^ plus que mon adversaire; j'ai bu, je crois, davantage, et, nonobstant un tel excfes, ma t6te est rest^e saine, ma d-marche ferme et ma parole nette. Je vous assure que je me sens tout prSt Jl recommencer Ic d^fi, pour peu que cela soit n6cessaire, car jamais je n'ai 6te plus en soif ni plus en app6tit. Khaled osait m' accuser de I'avoir calomni^ : que devez-vous penser maintenant de cette accusation, apris le jugement qu' Allah vient de rendre contre lui ?
— du'elle 6tait juste, trois fois juste, et que Khaled m^ritait de mourir de la mort des traitres. Esclaves, emportez son cadavre, et qu'il soit donni en pitureJi mes jaguars!... Maintenant, Hakim, expliquez-moi comment vous avez pu fairc pour sortir victorieux d'une telle lutte. La idche que vous aviez
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entreprise 6tait trop au-dessus des forces d'un seul homme, — et Ic malheureux Khaled en est la preuve, — pour qu'en la proposant Ji votre rival vous ne fussiez pas d6ji sur de votre fait. Vous devez porter sur vous quelque amulette protectrice, quelque talisman merveilleux dont le contact vous aura protfeg6 contre la mort k laquelle vous vous exposiez infailliblement. Avouez-le, tout cela est fort extraordinaire !...
— Pas plus extraordinaire, aprfes tout, que Tipisode de Zorobabel!...
— Quel Episode? Que voulez-vous dire?
— Je dis que tant6t, en me livrant votre 6pagneul, vous me donniez, selon vous, droit de vie et de mort sur vous-mfeme, puisque, s'il efit fallu en croire Tinscription grav6e sur le collier de Zorobabel, votre existence 6tait attachie k celle de votre petit chien. Eh bien! madame, Zorobabel est mort, et vous fetes encore vivante ; done Tmscription a menti, et Votre Majesti a voulu sans doute se jouer de moi...
— Eh ! quand cela serait ! s'^cria la reine, aurais-tu Taudace de t'en formaliser? Voila done la belle recompense que je recevrais pour t' avoir accueilli dans mon royaume, miserable mendiant, et pour t' avoir inviti k partager ma couronne ? Tu n^es mon mari et mon associi i Tempire que depuis quelques heures, et tu trouves diji que je vis trop longtemps, et tu as le front de m'en fairele reproche en presence de mes courtisans et de mes serviteurs ! . . . Gardes, qu'on saisisse le rigicide et qu'on Titrangle devant moi avec le mfeme lacet de soie qui a dt]k servi i ses484 pr6d6cesseurs ! Pour moi la vie commune serait disormais impossible avecun homme aussi ingrat !...
La reine n'avait pas fini de parler que le Tunisien entourfe, garrottfe, biillonn6, 6tait d^jipendu par Textrimiti du lacet fatal i Tanneau d'or qui s'arrondissait au sommet de la vofite.
— Kaffah, dit la magicienne k son professeur de gymnastique, grimpe sur cette cariatide et suspends-toi par les deux mains aux chevilles du condamn6. Robuste et pesant comme tu Tes, tu forceras son corps i descendre, et de cette hqon tu Tempfecheras de soufFrir trop longtemps. Les plus courtes pendaisons sont les meilleures ! . . . Hite-toi ; ces dames et moi nous sommes fort impatientes de voir les grimaces que va faire le maraud lorsque la langue lui sortira d'un demi-pied hors la bouche!... Ah! la bonne id^e que j'ai eue li?...
Et la goule riait aux iclats, en donnant k haute voix ces sanguinaires instructions, et ce rire, aussi aigre et aussi sec que le cri d'une chouette, retentissait lugubrement aux oreilles du pauvre Hakim.
— Horam et moi nous aurions d6 privoir ce qui m'arrive maintenant, se disait I'infortunfe voyageur ; au lieu de me quitter, aprfes m'avoir fait cueillir rherbe ww/y, Tap^ritif merveilleux, le dictame souverain, bien connu des insectes et des oiseavx aquatiques et dont ils se servent pour digirer outre mesure et vivre cent ans, il aurait d6 rester cachi dans mon sein, comme il avait fait d'abord, et peut-fetre k cet instant suprfeme trouverait-il pour moi
dans sa t6.te d'ipagneul uii.moyen de saliit.. Plus d'cspoir| il.faut mou.rir!... Le sang iiffluc en bouillonnam daiis mon c-<:rv;cau, les orcillcs nie. tlntenc. afFreusement, un brouiilard 6pais. passe et repass^ dcvant mes yeux, jehe respire plus, jc ne pense plus... -
A ce moment, les doux mains du gymnasre saisircnt Ics Jamb s deHoldnfi,. en les entrainant dc haut en bas, et Tun des bras du condaain^i ca se heur-: tant coritrc'sa'ccinturc, rencoritra la m^cbe de cheveux que Safia avait remise au Tunisien, en lui faisant promettre qu'il presserait cette m^che concre scs levres s'il sc trouvait jamais en danger dc niort. . -
Prompt comme T^clair, le souvenir de cette promesse traversa Tesprit dir gar^on tailleur, et, avec cette force surhumaine quedbnne Tinstinct de liiconser\'ation, Hakim, rbmpant les liens qui retehaient ses poignets, porta rapidement h sa boiichc le sachet de taffetas qui cohtenait les cheveux.
A Tinstant m6me, I'asphyxie cessa, les sensations douloureuses se dissipferent comme par erichantemcnt, et le Tunisien n'eut iqu'i fouiller dans la poc-he de son caftan pour en retirer un yatagan bicn affile avec Icquel il coupa la corde fatale ; le noeiid coulant fut tranche, et le pendeur entrain^ par le pendi* vint tomber lourdement sur le parquet. .
LutfallAh tendit la main au gar^on tailleur pour se relcver, et, chercham h dissimuler sa stuptfaction sous une apparence d'cnjouement : . . ".
— Eh bien ! dit-elle Ji Hakim, j'espire que cette fois encore .vous avez eu bien peur ; avouez-le, vous croyiez pour tout de bon que je voulais vousfaire pendre ? J'avais donn6 le niot a Kaffih, mon gymnaste, et vous vbyez qu'il a parfaitement ex6cut6 sa consigne, en vous laissant couper la corde quekjues minutes avant le moment d^cisif. Pardonnez-moi done cette mystification ; je vous promets, foi de reine, que ce sera la dernifere de celles que j^durai organis6es contre vous. Maintenant, et pour finir gaicmem cette journie, comme aussi pour vous reposer des diffirentes Amotions par lesquelles vous avez pass6, nous allons, si vous Ic voulez bien, prendre place dans ma.salle de concerts qui joint celle-ci; h\, pendant qu'iteudu honchalammcnc sur de soyeux coussins, vous savourerez tout a votre. aise les conserves de roses ambries qui vous scront servies, mes musiciens et mes danscuscs essay jront de vous divertir en executant devant Votre Excellence leurs pas. les plus voluptueux et leurs morccaux de chant les plus passionnis. Assise i vos. pieds sur un tabouret, comme une esclave prfes de son maitre, j'^carterai avec cet 6ventail les moustiques ou les phalfenes qui auraieni Tindiscrition de venir se poser sur votre front, sur votre beau front, 6 mon sultan : venez done, car il se fait tard, venez, cher seigneur, venez...
Ce flot de caressantes paroles 6tait accompagn6 d'oeillades si iangoureuses, de gestes si enfantins, d'attitudes si dilicieusement provocantes, que le Tunisien, pour risister i Teunemi qui cherchait maintenant i Tattaquer par les sens, avait besoin de se rappeler que Tadorable creature suspendue k son bras et dont les yeux pleins de volupti plongeaient dans les siens, 6tait bien
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Hakim diichausiant h Girafc. (P.ige loi.)
cctte mfime goule, ce m6me monstre moitii femme et moilii Imure, h qui la famille de Sandjak 6tait redevable de tous scs malheurs.
Quand le couple royal fut installs dans le salon de musique, et que les cbtturs d'alm^es el de chanteuses eurent commencfe leurs exercices, Lutfallah
fit un signe de tetc i une esclave cafre, qui pla?a sur une petite table, devant les ^poLix, une aiguiere d'argile, une tasse en porcelaine du Japon, une cuiller d'or et une boice pleinc dc conserve de roses parfumie.
La magicicnne plongea la cuiller dans la boite, ct la prisenta ensuite i son rnari, qui refusa tres-courtoisement de manger Ic premier.
-^ Vous vous defiez encore de moi, je le vois bien, men cher seigneur, dit Lutfallah, et vraiment j'ai miriti cette defiance... Vous voyez pourtant que je n'hisite nuUement i avaler cette cuillcrec tout entiire, et qu'ainsi vous pourriez m'imiter sans p^rii. Mais qu'i cela ne tienne, et, pour vous rassurer tout i fait, comme aussi pour changer le cours tacheux de vos idfees, je veux boire avant vous, afin que disormais vous cessiez de me prendre pour une empoisonneuse. Cette aiguifere contient dc Teau aromatisee de feuilles d'oranger, un melange dilicieux, et qui procure les songesles plus agriables ; je vais en verser quelques gouttes dans cette tasse, et ensuite nous y tremperons nos livres chacun i notre tour, en commen^ant par moi.
— Encore un piige, pensa leTunisien.
Et tandis qu'il se demandaitpar quel n.oyen il pourrait refuser de boire, dc m&me qu'il avait refus6 de manger, il crut remarquer que la reine, en saisissant le vase pour le porter i sa bouche, prcssait fortement, avec le petit doigt de sa main droite, un ornement plac6 en saillie sous la tasse mferae, et afFectant quelque peu la forme d'une olive colorie de bleu.
Vis-;Vvis dc cette olive, et de I'autre c6t6 de la circonf^rence formic parle fond de la tasse, Hakim observa un autre ornement de mSme structure, color6 de rouge, mais sur lequel Lutfallah semblait eviter soigneusement de poser la main.
— Buvez, seigneur, il en reste encore assez pour vous, dit la magicienne, en offrant i son mari la tasse mystcrieuse.
Hakim la prit respectueusement;puis, s'inclinant comme pour saluer la reine, il fut si malheureux ou si maladroit dans sa salutation, qu'il accrocha avec Tun de ses pieds celui de la petitfe table, et la renver^a par terre avec tout cc qu'elle contcnait.
Tumultueux incident qui emp&cha Lutfallah de remarquer que le Tunisien, en buvant, avait, i Tinstar de son Spouse bien-aimfee, appuy6 le petit doigt de la main droite sur Tolive bleue.
— Grande reine, dit Hakim, apris s'ttr^ cxcusi de sa maladresse, il reste encore au fond de cette tasse une ou deux gorgies de potion que je n'ai pas bues ; vous connaissez le proverbe qui dit que pour connaitre la pensie d'un buveur, il faut boire jusqu'i la derniiire goutte de son verre ; peut-fetrc seraitil agreable i Votre Majesti de savoir ce que je pense d'elle ?
— Mais certainement, ripondit Lutfallah, en fixant attentivement Hakim, ct en touchant de nouveau Tolive bleue.
Au moment m6me o\x elle buvait, disons mieux, oii elle feignait de boire (puisque relive cachait un ressort superposfe i un double fond), le Tunlien
LE MONDE FANTASTIQUE ILLUSTr6.
posa brusquement sa main sur la marque rouge, qui, comme il Tavait trissubtilement devin6 , 6tait plac6e li pour neutraliser TefFet de la bleue, et fermer Tissue ouverte par celle-ci.
Prise au dipourvu par ce geste, la reine se trouvaforc^e de boire, ne fiit-ce que pour dter i Hakim tout pritexte de soup^on, et en moins de quelques secondes, le gargon tailleur la vit subitement fermer Ics ycux et se laisscr tomber i la renverse sur les coussins places derriere elle.
Lutfallfih dormait, et Ic strutagtme qu'elie avait ourdi contre son ennemi s'^tait retourni contre elle-mfime.
Ce singulicr incident fit tout i coup cesser les chants et les danses, ct Hakim, aprfes avoir ordonne i quelques esclaves de joindre leurs bras en faisceau pour former i la reine une litifere vivante aussi douce que possible, se dirigea avec elle vers la chambre nuptiale.