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CHAPITRE XVI

La girafe blanche.

ne petite boule noire aboya tout i coup, et se mit ^ japper autour de Hakim : c'6tait Horam I'ipagneul, qui venait remercier son libirateur de Texactitude avec laquelle il se trouvait au rendez-vous.

— N*oublie pas de prendre dans ce massif une ou deux toufFes de menthe sauvage, dit le petit chien ; il est nicessaire que tu attires Tattention d'Aichah avec cette plante, pour que la pauvre mitamorphos^e te laisse approcher d'elle, car, en perdant sa forme premiere, elle a perdu en m&me temps le souvenir, la parole et la pensie.

Hakim se pencha vers le massif que lui avait indiqu6 Horam, et arracha une poign^e de I'herbe sauvage.

Ensuite il marcha droit i la girafe, qui s'enfuit d'abord de toute la vitesse de ses longues jambes, puis d^tourna la t&te, comme si elle eiit flairi la senteur aromatique que les feuilles de menthe r^pandaient dans I'air ambiant.

Vraisemblablement cet arome exer?ait sur elle une influence nerveuse trfesmarquie, car, aprfes quelques secondes d'hisitation, elle revint sur ses pas, s'avan^a craintivement pr^s de Hakim, et tondit de toute la largeur de sa langue rose la verte frondaison que lui offrait le Tunisien.

— A Toeuvre! cria Horam, dichausse bien vite le pied droit... et mets ensuite la panto ufle dans ta poche.

— Bon, voilJi qui est fait !... maintenant passons au pied gauche.

— Hite-toi, hJte-toi ! si Lutfallih se r^veillait ?... si elle arrivait ici ?...

— Cost impossible, elle dort... Oh ! je t'assure qu'elle dort bien!...

— Crois-tu, Hakim ? s'6cria une voix stridente, dont I'accent fit tressaillir les deux amis.

La magicienne 6tait devant eux, suivie de son &me damn6e, le nfegre Khaled, qui, laiss6 pour mort une heure auparavant, paraissait maintenant aussi vigoureux et aussi robuste que jamais.

Malgri Tobscuriti de la nuit, les visages de ces deux fetres fantastiques brillaient d'un iclat particulier, tout k fait semblable k celui que produit sur les corps environnants la reverberation d'un brasier.

La pupille ronde de leurs yeux, demesuriment dilatie, comme celle des carnassiers k Theure de Tafffit, et leurs longues dents blanches qui se hferissaient, quand leur bouche hideuse s'entr'ouvrait pour sourire, donnaient k leur

physionomie un caractfere de diabolique ftrocit6, que le Tunisien n'y avait point encore remarqui.

— Ah ! cher6poux, tu voulais done m'enlever ma captive ? ajouta Lutfallah; il faut convenir que ton plan ^tait savamment combing pour cela ; tu tuais Khaled, tu m'endormais ensuite, et puis bonsoir ! dfenichis les oiseaux, envol^e Sa Majest^ le Tunisien, avec Sa Seigneurie i'fipagneul et Sa Hautesse la Girafe !... Heureusement que Khaled esttrfes-bien portant, et qu'ii m'artveil- I^e; sans cela!... Allons, negre, allons, partage en deux d'un coup de sabre cet abominable petit chien et prepare la belle Aichah i m^ouvrir son coeur, — son cceur, ses veines et ses artferes, — carminuit va sonner et il faut en finir!... quant i mon quatre cent quatre-vingt cinqui^me mari, son compte est

fait ! . . .

— Et le tien aussi, sorcifere abominable, exclama le gar^on tailleur, en portant i la magicienne un coup de poignard en pleine poitrine.

La lame du khandjiar se brisa comme une tige de verre, avant mfeme d' avoir effleurfe la robe de Lutfallih, et la reine, 6cartant d'un geste ironique son dibile antagoniste, fondit sur Aichah, pendant que Khaded levant son cimeterre sur le pritendu Zorobabel se priparait i ex6cuter Tarrfet de mort prononc6 par sa maitresse.

Tout semblait irrimfediablement perdu, lorsque Hakim adressant mentalement une dernifere oraison i Allah, et reprenant la mfeche de cheveux qui lui avait d^ji feti si utile, enfonga cette mfeche tout entifere dans le gosier de LutfalL^h, au moment m^me oii celle-ci saisissait Aichah pour la d^vorer.

La magicienne se debattit, recula, et poussa un grand cri dont le bruit se perdit aussitdt dans celui d'un d^chirement convulsif qui fit osciller la terre sur sa base.

Le ciel 6tait devenu subitement incandescent, et des millions de bulles enflammies pleuvaient du haut des nues empourpr^es.

Hakim se traina, plutot qu'il ne marcha, vers la fille de Sandjak, et lui retira promptement la deuxifeme pantoufle.

Aussitot la secousse produite par le tremblement augmenta, un gigantesque craquement, accompagni d*une detonation effroyable, retentit dans Tespace, et le Tunisien inanim6 tomba sur le sol.

Quand il rouvrit les yeux, il se trouva couch6 sur le gazon de Toasis, autour d'un monceau de ruines fumantes, et pris de lui il aper<;ut une naine dicripite, avec laquelle un jeune homme et une jeune femme causaient ^ voix basse.

Tous trois paraissaient ipier I'instant oi le Tunisien allait reprendre ses sens.

— Lfeve-toi, Hakim, dit alors la proph^tesse, en lui tendant la main ; ta tftche n'est pas encore terminfee, bien que tu aies r6ussi i dfetruire notre ennemie commune, en I'^toufFimt avec cette mfeche de cheveux qui avait regu l' ablution sainte de la fontaine de Djem-Djem, fontaine qui coule Ji la Mekke. Gr^ce

a toi, Lutfallfih n'est plus, et la ville des enchantements , ainsi que les 6tres maudits qui Thabitaient, y compris Khaled, Tindigne fr^re de mon serviteur Bajadzid, sont maintenaiit r6duits en cendre. Grdce i toi encore, Horam et Aichah, que tu vois i mes c6t6s, viennent d'etre rendus i I'existence, i la liberti, i Tamour. Plus tard, tu recevras leurs remercimeuts ; quant i present, un autre soin te reclame. Regarde autour de toi : reconnais-tu cesquatre cent quatre-vingt-quatre pierres noires, que Lutfalldh te niontra dans ses jardins, lorsque tu d^barquas chez elle ?Le feu du ciel a caking la surface de ces dalles, et Ta changie en un gril ardent, sur lequel tu dois marcher, pieds nus, en tenant ^ la main les pantoufles de Kadidjah, si tu tiens h d^livrcr les quatre cent quatre-vingt-quatre jeunes hommes qui dorment d'un sommeil momentan6 sous ce basalte. Te sens-tu dispose i tenter I'aventure ?

— A Tinstant mSme, ripondit Hakim, qui d'une main saisissant les pantoufles, et de Tautre 6grenant son chapelet, se mit k courir, pieds nus, sur le pav6 rougi i blanc. Aichah et Horam, tous deux agenouillis et levant tous deux les mains au ciel, priaient d6votement Mahomet pour leur libirateur.

A chaque pas que faisait Hakim sur la lave, r^pondait un coup de tonnerre lointain, et qui semblait sourdre des profondeurs de la terre. Les dalles disparaissaient une i une, par les fissures du sable dessich^.

— Eh ! bien, jeune homme, as-tu it6 brfil6 par la flamme celeste ? demanda la devineresse au Tunisien, lorsque le dernier coup de tonnerre eut retenti.

— Non, en viriti, et je m'6tonne mfeme de n' avoir pas ressenti en marchant la plus 16g^re douleur.

— C'est ainsi qu'Allah defend ceux qui Ic servent, fit observer sentencieusement la naine.

— Puissent du moins, dit Hakim, mes quatre cent quatre-vingt-quatre prWicesseurs fitre libres d^sormais, au moyen de cette 6preuve ! mais ou sont-ils, ct pourquoi ne les vois- je pas ?

— Tu les rejoindras tout Ji Theure, lui dit la naine, et ce sera li ta recompense. Maintenant, rends-moi ces pricieuses pantoufles, qui doivent rester d6pos6es dans le vestibule de la Kaaba, comme de saintcs reliques provenant de la premiferefemme de notre grand prophfete, et regois en ^change cet anneau d argent. Aussitot que tu I'auras pass6 au quatriime doigt de la main gauche, — celui qui correspond directement au cceur, — dis aux deux enfants de Sandjak de s'appuyer chacun sur ton 6paule; en quelques secondes, vous serez transport's tous trois i Tunis, chez Safia, qui vous attend et que j'ai privenue. Mon intervention vous devient inutile maintenant, vous ne me verrez done plus, adieu !

.Pendant que la naine parlait encore, sa ch6tive personne semblait se dissoudre en vapeur, et bientot mSme cette vapeur cessa de devenir visible.

Qjjelques instants plus tard, nos trois voyageurs se trouvaient transport's dans la maison de Safia, aussi rapidement que par la pens'e, et, tout d'abord.

ils virent aux alentdurs,de la ville une foule immense de peuple, qui agitait en I'air des branches 'de -palmier, en criant : ^^ " * — Gloire et j>posp6rit6 Ji notre nouveau sultan !

• Quatre k cing cents jeunes soldats, armis de casques, de lances et de cuirasses d'or, formaient la haie de chaque cdt6 de la route, au milieu de laquelle on apercevait le palanquin royal, doucement balanci'sur le-dos d'un 616phant Wane. •' "• : -• . ■''•"- '

Une femme rayonnante de beauti, de jeunesse et de parure, descendit de ce palanquin : c'itait Safia.

Apr^s avoir longuement et tendrement embrassi sa belle-fille, eUe prit le diad^me que.ragha portait sur un coussin bleu, brodi d'argent, et le tendit i Hakim en disant : , . ^ - ♦* • •

— Ami, les quatre cent quatre-vingt-quatre mi!l\ilmans que tu as sauvfa, et * que tu vois ici riunis en armes, t'ofFrent la couronne de ce royaume, aujour-

d'hui vacarite par la mort du sultan Abd-el-Azis. Prends-li d(ftic, et reg ois en mfeme temps, avec ma main, le milliard d'or que j'ai promis de payer k celui qui merendrait mon Aichahhfen-aim^e. .- -

— Je garde la main, mais jeiis present du milliard aux pauvres, ripondit *Habhri ; quarit' it la coifironne, les Tunisiens voudront-ils me permettre de la

paitager avecmon cher Horam?... De cette fa?on, au lieu d'un seul chef, Tunis en aurait deux, suivant le vieU adage : « Deux bons sultans valent mieux qu'un. »

— OuiJ oui, vivat pour Hakim ! vivat pour Horam ! s'6cria la foule enacclamant ses nouveaux maitres.

Les doubles noces furerit^616br6es, dfes le lendemain, avec une splendeur toute royale, et les r^jouissances publiqties qui suivirent ces deux mariages durirent prfes de trois mois.

Ce fut, dit-on. Tun des. sultans tunisiens de la dynastie d'Hakim et d'Horam, qui fonda, trois sifecles aprfes notre sainte h6gire, le fameux pilerinagc des pantoufies de Kadidjahy qui pendant longtemps a compte parmi les plus grandes soleiinit^s de la liturgie mahom6cane.

riK DES PANTOUFLES DE LA GIRAFE.

La prochainc livraison commencera :

FfiLICIO ou LA FLUTE ENCHANTfiE.

LE MONDE FANTASTIQUE ILLUSTR^. lOJ

FfiLIClO OU LA FLUTE ENCHANTEE

CONTE FAVTASTiaUE

Par L.-A. BOURGUIN

A pdae eui-oa uniendu les sons de la flQce, que pages, valets, et le roi lui-in£me, se tnirent i danser. (Page no.)

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FfiLICIO, OU LA FLUTE ENCHANTfiE

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