CHAPITRE X
Le Message.
I a reine mena dfes lors un genre de vie trfes-monotone. Elle se levait assez tard, et aprfes dijeuner, passait dans le cabinet d'6tude et s'asseyait dans un grand fauteuil. Elle passait la plus grande partie de sa journie k caresser son gros chat roux qui venait familiferement s'itablir surses genoux. Elle se promenait rarement, ne touchait ni i sa harpe, ni i son clavecin, ne lisait et n'6crivait jamais. Un jour pourtant elle d^plia par distraction un des jcumaux qui s'empilaient chaque matin sur son bureau, ety jetant les yeux elle lut ce qui suit :
« Notre monarque bien-aim6 vient enfin d'acquirir la preuve de la mort funeste de la reine. Les restes presque miconnaissables de cette infortunie princesse ont hth trouv6s par un berger au fond d'un precipice, non loin du lieu oil son cheval s'est emport6, lors de sadernifere promenade danslaforfet. Recueillis avec un soin pieux, ces restes ont 6t6 d6pos6s dans la sepulture royale. Toutes les personnes de la cour se sont empressies d'ofFrir leurs consolations au roi, dans une circonstance si douloureuse. Mais aucune n*a montri une soUicitude plus tendre que la jeunecomtesse Florimonde, Tamie, lacompagne des deux enfants. Le roi a ktk si touchi de ses soins divouis, qu'il I'a jugie digne de remplacer la feue reine. Aussitdt que le deuil de quinze jours que le roi a ordonni sera termini, le manage aura lieu, sans pompe, dans la chapelle du chateau. Puisse cette union assurer h, la vieillesse de notre bien-aim6 monarque des jours heureux et paisibles ! »
— Oh ! s'icria la reine en jetant le journal avec colore, mon cher 6poux m'a bien vite oubli6e ; mais, grlce au ciel, je ne suis pas morte, et je saurai bien le faire repentir de son indigne conduite. Oui, quand pour cela je devrais consentir i ce honteux mariage de ma fille cadette avec un aventurier sans nom.
Elle n'avait pas achevi ces mots, qu'une petite colombe blanche, aux pattes roses et au bee rose, entra par la fenStre ouverte, et se posa sur le bureau. EUe portait au cou un ruban rose, auquel 6tait attachfe un anneau d'or. La reine vit bien que c'itait une messag^e de la f6e. Elle se mit done i 6crire une longue lettre k son royal 6poux, annouija son prochain retour, et donna son consentement au mariage de Simplicie avec Filicio, en termes fort aigres et fort injurieux pour ces deux aimables enfants.
LE MONDE FANTASTiaUE ILLUSTr6. II9
La reioe fit un rouleau de sa lettre, le passa dans Tanneau d'or que la petite colombe portait suspendu k son cou ; celle-ci prit aussitdt son vol et disparut.
La {he ne tarda pas k envoyer la lettre au chkeau. Le bon roi de BohSme fut quelque peu surpris en la recevant, et, bien que cette missive vlnt ditruire les rfives 'de bonheur qu'il s'6tait formes, il se risigna de bonne gr^ce. Comme la reine avait diclari dans sa lettre quelle ne voulait pas retrouver Filicio et Simplicie au chateau, le bon roi les fit appeler, .et leur annonga que leur mariage aurait lieu le soir m6me. II n'est pas besoin de dire quelle fut la joie des deux amants. Apr&s la c6r6mod{e, le bon roi prit son gendre b, p||^, lui communiqua la lettre de la reine, et lui dit qu'il devait s'occuper des pjiparatife de son depart. On cacha k Simplicie les ordres cruels de sa mfere. EUe crut qu'il ne s'agissait que d'une absence momentanie, d'un voyage d'agriment au pays de F^licio.
Dfes lelendemain, les jeunes 6poux se mirent en route. Tant qu'ilsfurent en Boh feme, ils regurent partout Taccueil le plus empress^, chez les seigneurs que le roi avait fait prevenir par des estafettes. Sortis du royaume, la protection de la fie y supplia. Quand ils furent arrives en Suisse, le pays leur parut si agr table qu'ils risolurent de s'y arrfeter pendant quelque temps, Filicio vendit ses iquiqages, renvoya les officiers et les domestiques que le roi lui avait donnas. II ne r&erva qu'un cheval pour Simplicie, et lui voyageait i pied k cott d'elle. lis parcoururent ainsi les dilicieuses valines de plusieurs cantons.