‹ Le Monde fantastiqueChapitre 47 sur 104 · ET DE · texte numérisé non relu

ET DE

LA PRINCESSE f£;LEE

CONTE FANTASTIQ.UE

Par SAINT-AGNAN CHOLER ' CHAPITRE PREMIER

iment le prince Poltronjict cut peur, selon son habitude, et comment I'toiyer Dondin eut du courage comme i I'ordiaaire.

g® ar deli le royaume de Cachemyr, vers les confins du Catbai, s'itendait ^» autrefois et s'itend encore un vaste desert. La v^g^tation y est tout i ^Sgfait inconnue ; il n'y pousse absolument que de petites montagnes do e, et 1^ gens qui n'aiment pas la vari^ti des points de vue n'ont Ik qu'i rir les yeux pourse donner de la satbfacdon.

I'itait longtemps avant que I'Europe fflt dScouvene. Le soleil, brillant au eu d'un del blanc i force d'etre bleu, s'amusait tranquillement i rdtir e terre aride, afin de n'en pas perdre I'habitude. Pourtant il avait d^passi lilieu de sa course, et I'ombre aurait commenci i s'allonger sur le sol s'il 'ait eu de quoi faire de I'oinbrc.

'out i coup le sommet d'un de ces monticules, qui faisaient ressembler le lin it une mer subitement fig^e, parut s'animer. Deux tfetes, puis deux )s, puis deux chevaux, arrivirent au point culminant, restirent un instant Acs sur le fond iiincelant que leur faisait le soleil luisant derrifere euit, et :endirent la pente oppos^e i celle qu'ils venaient de gravir. £tait facile de reconnaltre que, des deux cavaliers, I'un £tait le mdtre et tre le serviteur.

e premier ^tait un jeunc homme de bonne mine, richement vStu comme lient les princes i cette ^poque : il avattune jaquette abricot, rehaussie de leries en or, des chausses coUantes et des bottes grises qui s'ivasaient en )nnoir tout de suite au-dessus de la cheville, une large icharpe bleue, broen argent, placfie presque sous les bras, comme c'itait la mode alors, sou-

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tenait une 6p6e, dont la poignie en croix itait ornie de turquoises, et dont la lame se cachait dans un fourreau de cuivre jaune. Une plume bleue, se balan^ant juste au-dessus de sa figure, s^attachait par une agrafe de saphir k sa toque jaune, dont la forme c6tel6e rappelait vaguement un bourrelet.'Cette coiffure seyaitfort bien i son visage enfantin, encadr^ de cheveux blonds.

Cette douceur de physionomie, jointe k la timiditi tranquille de son caractere, avait fait donner au jeune prince le nom de Poltronnet. Fils d'un roi puissant qui aimait la paix, il avait 6t6 hle\h par sa mfere, et avait pris, dans la soci6t£ des femmes, la douceur modeste dont toutes ses mani&res 6taient empreintes. Voyant les dames crier i, la vue d'une araignie, il faisait comme elles, et ne tuait la laide bfete qu'avec les plus grandes precautions, et en manifestant la plus vive frayeur.

On Tappelait done le prince Poltronnet, et il grandit ainsi, ne s'occupant que de prendre des plaisirs paisibles, mangeant k table, dansant au bal, et 6coutant modestement ce qu'on disait.

Pourtant, un jour que la conversation avait roul6 sur les m^rites des princesses itrangferes, et principalement sur la beauti merveilleuse et le prodigieux esprit de la fille du roi de Serendib, il devint soucieux, et son pfere fut 6tonn6 lorsqu'il Tentendit, apr^s beaucoup de circonlocutions, lui demander la permission de voyager.

Le roi, qui itait sage, et qui savait que les voyages forment la jeunesse quand ils ne la d^forment pas, apr&s en avoir confi^ri avec la reine, sa femme, d^cida que le prince partirait.

Celui-ci, avec sa modestie ordinaire, demanda qu^on lui donnjitun compagnon qui e(it les qualit^s dont il manquait lui-m&me, et dont le courage pAt lui servir de le?on et d'exemple.

II y avait justement, aux environs du palais oii demeurait le roi, un paysan nomm^ Dondin, qui s'^tait rendu cd^bre par sa force et sa vaillance. C'6tait merveille de I'entendre racontdr les exploits qu'il avait accomplis. Une fois, il s'itait battu corps i corps avec un lion, et il montrait pour preuve son habit dichiri. Une autre fois, il avait tu6 un bceuf furieux d'un coup de poing. On ne Tavait pas vu, et il y avait des incridules qui secouaient la t^te. Mais, comme il ajoutait :

— Aprfcs Tavoir assommi, je Tai mangi.

Et qu'on Tavait vu en effet manger beaucoup d'aloyau, on 6tait bien forci de croire ce qu'il disait.

II fut done convenu que Dondin accompagnerait le prince, et il I'accompagna en effet.

C'^tait lui qui suait, haletait et soufHait, tout en chevauchant k cdti de son maitre.

Dondin ^tait un gfos petit homme : ses courtes jambes, cachies dans des bas chinas, avaient de la peine h. arriver au bas de la selle. II portait des chausses et un pourpoint de drap vert, et une ceinture de cuir hcru se bguclait

sur son ventre flottant qui avait toujours Fair de vouloir passer par-dessus. Sa large face rouge reluisait au-dessus d'une fraise empesie, comme une grenade dans un plat. Enfin, un chapeau de feutre k larges bords lui servait de coiflfure et omfcrageait facilement son nez qui, tout plat k la base, projetait tout k coup coup une petite pointe rouge entre ses deux grosses joues. De temps en temps, Dondin tirait de sa poche un mouchoir k carreaux et s'essuyait le front, en * jetant sur son maitre des regards de d^sespoir. Enfin, n'y tenant plus :

— Monsieur ! dit-il. I f Le prince, qui marchait absorbs dans ses pens^es, ne Tentendit point. ; |

— Monsieur ! r^pita Dondin, sommes-nous bientdt arrives ?

— Je ne sais pas, ripondit Poltronnet.

Dondin regarda m^lancoliquement son ombre qui marchait devant lui, et

remua dans son pourpoint ses ^paules qui lui cuisaient. Au bout d'un instant :

— Monsieur, reprit-il, depuis que votre illustre p^re m'a fait I'honneur de m'attacher i votre personne comme compagnon de voyage, je vous ai suivi respectueusement sans troubler vos reflexions. Mais comme ^a m'ennuie d'avaler mes paroles, qui ne calment pasdu tout la soif qui m' Strangle, jevoudrais, par mani^re de conversation, vous demander oi nous allons. J'espfere qu*il n'y a pas d'indiscr^tion. j

— Nullement, dit Poltronnet. Nous allons voir la princesse Fleurd'Esprit.

— Et sans vous commander, reprit I'icuyer, qu'est-ce que c'est que cette princesse-li ?

— C'est la fiUe du roi de Serendib.

— Et pourquoi allons-nous la voir ?

— Farce que j'en suis amoureux.

— Hum ! fit Dondin. EUe est done bien belle ?

— Jele crois, dit Poltronnet.

Et voyant que Dondin le regardait d'un air itonni :

— Je ne I'ai jamais vue qu'en songe, continua-t-il. Un jour que j'avais entendu dire des merveilles de son esprit et de sa sagesse, j'ai rhvi d'elle, et j'en suis devenu amoureux fou. Si elle est telle que le sommeil me I'a montr^e, je suis sAr que je la reconnaitrai en la voyant, — elle est charmante ! — Mais c'est son esprit merveilleux qui m'a s^duit.

— Alors, si elle a tant d' esprit, reprit I'icuyer, elle nous fera des calembours, et qa m'amusera. Je souhaite que vous r^ussissiez dans votre entreprise !

— L'amour triomphe de tous les obstacles, dit le prince.

— Hum ! fit encore Dondin. J'aimerais bien fetre i I'ombrc, et ^a nc me fait pas pousser un parasol sur le dos.

En ce moment, comme pour donner un dimenti aux paroles de Ticuyer,

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un petit nuage passa sur le soleil, et Dondin poussa un soupir de satisfaction.

— Tiens ! dit-il, on dirait que mon souhait s'est accompli. Mais tout Ji coup il poussa un cri de terreur.

— Monsieur ! Monsieur ! fit-il d'une voix entrecoup6e, regardez done ! . . . Ik ! parterre... mon ombre... II me poussedes cornes... elles viennent!

Et il montrait du doigt la terre grise, 011 Poltronnet vit eneffet deux comes mobiles et grandissantes sortir de I'ombre allong6e produite par la t^te de r^cuyer. II leva les yeux en Fair, et il vit un char tralni par deux dragons qui passait juste au-dessus d'eux, fendant rapidement Tespace. Bientdt il fut loin devant eux.

— Tu m'as fait peur, dit Poltronnet i son compagnon. Mais ce n'estrien.

— Vous croyez? dit T^cuyer, dont la voix 6trangl6e s'entendait i peine.

— Cest un enchanteur qui va h ses affaires, reprit le prince ; ce n'est pas k nous qu'il en veut.

— Je I'espfere, fit Dondin. Quoique jene m'effraye pas facilement, jen'aime pas les enchanteurs. II n'y a rien k gagner avec eux. Puisque celui-li va droit devant nous, je crois que nous ferions bien de tourner un peu i droite.

— Bah ! dit Poltronaet, il est d6jk bien loin. Toi qui es brave, marche devant, et avan^ons. Le jour va bientfit finir.

En effet, le soleil 6tait prfes de I'horizon. En mfeme temps, le chemin changeait d' aspect. Aprfes avoir monti quelque temps, les deux cavaliers descendaient une pente rapide, qui s'enfon^ait entre des rochers, entre lesquels s'ilevaient des arbres, rares d'abord, puis de plus en plus nombreux. Dcji le soleil avait disparu derrifere le sommet qu'ils venaient de quitter, et la route allait se perdant dans I'ombre, quand, au milieu des tinfebres, s'alluma tout k coup une lueur rouge.

Dondin, qui s'^tait arrfet^ pour la faire remarquer au prince, se rangeapour qu^il pAt la voir, et en profita pour reprendre derrifere lui la place qui convenait i, sa condition.

lis avan^aient aussi vite que pouvaient aller leurs chevaux fatigues, quand tout ^ coup Dondin s'arrfeta :

— Monsieur! dit-il, j'ai entenduun cri.

— Moi aussi, dit le prince. Et il donna un coup d'iperon.

Dondin aurait bien tourni bride; mais il r6fl6chit qu'U allait fetre seul. D'ailleurs, le cheval sentait un endroit habit6 et voyait courir son camarade devant lui. II se mit k courir i sa suite. Mais plus chargi, il 6tait plus las que celui du prince, et il restait forciment en arriire. Pourtant il courait tou jours, malgri les efforts que faisait Dondin pour TarrSter, h mesure qu'il avan^ait. En effet, la lueur rouge grandissait, et Dondin reconnaissait qu'elle sortait de la fenfetre d'une maison situ6e juste au bout de la route. On entendait des cris. Une ipaisse fumie s'^lan^ait de la chemin^e, et sur le toit 6tait arrfeti le char que Dondin avait vu passer. En vain il essayait de retenir son cheval.

L'animal courait tou jours, puis il touraa subitement i droite et s'arrftta brusquement de lui-mfeme, au moment oi Dondin aurait voulu qu'il galopit plus fort que jamais. L'^cuyer, qui ne s'y attendait pas, sauta par-dessus sa tfete et resta 6tendu par terre.

Le prince itait li, frappant i coups redoubles k une porte qui ne s'ouvrait pas.

s — La fenfetre ! cria-t-il en voyant Dondin. Cours i la fenfttre, et brise un carreau. Nous entrerons par la.

— Oh ! monsieur ! s'6cria Dondin sans bouger ; allons-no'u3-eh-d'ici, vous allez avoir peur.

— J'ai assez peur comme 9a, dit le prince. Ces cris me percent Fime. Et il courut lui-m6me i la fenfetre, il donna un grand,cpup depoing dans urie vitre, Mais la vitre ne se brisa pas, et il porta sa main k sa bouche.

— Diable ! dit-il !

Le carreau itait plus dur que le diamant.

En ce moment, Dondin arrivait. Sur rordre^de-'Poltronhet, ilfrappa ison tour, tout doucement d'abord, puis plus foiat sVmtsure qu'il reconnaissait que les carreaux 6taient solides. . % ,..

Pendant ce temps-Ik, Poltronnet regardait. Ce qu'il voyait 6tait* 6trange et effrayant. ' •* f.-» .

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