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CHAPITRE III

De la cour dc Screndib ct dc ce qui sV passa.

e fut une grande rumeur h la cour de Sirendib, quand on vit revenir la princesse dans I'fetat ou clle itait. La reine poussa des cris en voyant r^norme cicatrice qu'avait faite le marteau du magicien et que le baume appliqu6 par Poltronnet n'avait pas fait entiferement disparaitre.

Cette cicatrice, cach6e en grande partie sous les magnifiqucs cheveu?: blonds qui ornaient cette tSte charmante, avait I'indiscr^tion de s'avancer un peu au deli, et de projeter sa ligne rouge jusque sur la lisse blancheur d'un front puret poli comme le marbre. Le roi, qui s'inquiitait encore plus du dedans que du dehors, se tordit les bras de disespoir quand il vit que, pendant une heure de conversation avec celle qui avait m6rit6 le nom de Fleur-d'Esprit, il n'avait pu en tirer que des syllabes sans suite. Tous deux interrog^rent Poltronnet qui raconta ce qu*il avait vu, sans parler de ce que la f6c lui avait dit.

II avait ses raisons pour garder un silence prudent.

En efFet, dis son arrivie, il avait remarqu^, au milieu de Taccueil qu'on lui faisait, — accueil aussi flatteur que le permettait la douleur g6n6rale, — il avait remarqui la mine renfrognie de trois beaux jeunes gens qui le regardaient d'assez mauvais ceil. II s'6tait inform^, et il avait appris que ces trois personnages 6taient des princes Strangers, aspirant tous i la main de la princesse. Or, commc il avait I'esprit vif et ing6nieux, — sans qu'il y parflt, — il comprit tout de suite qu'il fallait laisscr croirc ;\ ceux qui le traitaient si justement comme un rival, que le mal 6tait irreparable et que la raison de Fleur-d'Esprit etait perdue sans retour.

L'ivinement montra qu'il avait sagement agi.

Dhs le jour m6me, la cour et le peuple de S^rendib, qui se composaient de gens bavards, frivoles, prompts k rire de tout, savaient le malheur arriv6 i Tillustre personne dont Tesprit et la sagesse fetaient pour le royaume un juste sujet d'orgueil. Dts le soir, on faisait des plaisanteries sur cet accident dans les cercles, 011 Ton se racontait les nombreuses preuves d'ineptie donnies par la princesse ; on riait de la catastrophe qu'on avait d^plorie d'abord, et les beaux esprits cherchaient un nom qui piit remplacer le nom de Fleur-d'Esprit, devenu tout i, coup si mal placi, de^i bien port6 qu'il itait.

Aprfes qu'on en eut repouss6 plusieurs, dont les uns n'avaient pas assez de signification, dont les autres en avaient trop et portaient atteinte au respect commands par la majest^ du tr6ne, on trouva charmant le mot d'un jeune

homme i la mode, qui d^clara qu'une princesse aussi ftlie devait fuir continuellement, et qu'on ne pourrait plus en approcher. Quand les princes firent leur tournfee dans les salons, on leur demanda s'ils persistaient h 6pouser la princesse F616e. Tous trois affirmferent que I'accident amv6 i I'objet de leur amour ne changeait rien i leurs pretentions, et ils accueillirent en riant les plaisanteries qu'on leur adressa i ce sujet. Mais ils riaient du bout des dents.

Le lendemain, un des trois pritendants demanda une audience au roi, et j annon^a son depart en disant qu'un ordre imprivu de son pfere le rappelait dans son royaume.

Le surlendemain, les deux autres pritendants se rencontrferent i la porte du palais. Aprfes une altercation assez violente, chacun voulant passer avant I'autre, ils furent introdui^s ensemble, et dirent tous deux qu'une rivolte de leur peuple les forgait i partir soudainement pour aller ritablir Tordre dans leurs £tats. Le roi remarqua cette coincidence, qui montrait clairement que les raisons all^guies n'itaient que des pr^textes, et il s'en afBigea.

Poltronnet, au contraire, se r^jouit de ce triple depart qu'il avait privu. Se voyant d6barrass6 de ses rivaux, il s'en alia dans la forfet ou g'ilevait la cabane de la nourrice. II chercha le chfene d6sign6, regarda par le trou, alia droit au rocher, le fit toumer en disant les paroles que la f6e Flammcche lui as-ait apprises, descendit Tescalier, et trouva tout ce que la ffee lui avait promis.

Poltronnet ceignit Yhphe, il prit Tare k la main, mit le carquois sur son do5, et appela Agib en sifflant doucement. Le cheval, un charmant animal blanc comme la neige, aux jambes fines et nerveuses, i Toeil intelligent, s'approcha aussit6t de lui. Le prince le flatta de la main, s'ilan^a sur son dos, et fit entendre un liger clappement de langue. A ce signal, le coursier bondit vers Tescalier, grimpa les marches au galop et s'^lanca dans la plaine, emportant le prince 6merveill6 de sa grice et de son agiliti.

De retour k la ville, Poltronnet demanda i Stre introduit prfes du roi. Celuici le re^ut avec empressement et s'excusa d'abord de ne pas lui avoir adressi dans les premiers moments de trouble, les remerciments qu'il devait k celui qui avait secouru et rameni sa fille. Apris quoi il lui demanda s'il pouvait lui etre agr^able en quelque chose.

— Sire, r^pondit modestement Poltronnet, je n'ai rien fait encore; mais -j'ai I'intention de faire quelque chose, et il ne depend que de vous que j'en

sois largement r6compens6 d'avance. J'adore la princesse Fleur-d'Esprit...

— H61as ! interrompit le roi en soupirant, la princesse Fleur-d'Esprit n'existe plus. Ma fille n'est plus que la princesse FSl6e, comme ils disent.

— F6l6e ou non, j'6prouve pour elle un amour qui ne finira qu'avec ma vie, et je veux savoir s'il m'est permis d'esp6rer le bonheur auquel j'aspire.

— Hdas ! dit encore le roi en soupirant de nouveau, il est trop tard ! Et il expliqua i Poltronnet stupifait pourquoi il 6tait trop tard ! Le depart des trois prfetendants avait d^solfe les parents de la princesse, en

leur faisant voir combien il serait d^sormais difficile de marier leur fille. La

reine, qui fetait une femme habile k saisir les occasions, itait revenue la premiere de son abattement, et elie avait profit^ de la circonstance pour remettre sur le tapis un projet qu'elle avait toujours secrfetement caressi. II y avait i Serendib un bossu, vieux et laid, mais qui possidait d'immenses tr^sors; ce bossu avait os6 lever les yeux sur la princesse. Or, la reine itait avare. Elle avait devin^ les pretentions secrfetes de Montendo — c'itait le nom du bossu

— et elle aurait volontiers accept^ pour gendre un homme si disgraci6 de la nature, mais si favoris6 de la fortune. Cependant elle n' avait pas os6 le dire, sachant bien que ni son mari ni sa fille n'y consentiraient. Mais Tetat present des choses changeait tout. Elle avait adroitement ameni le roi i donner un consentement que personne peut-^tre ne consentirait plus i demander. On avait fait venir le bossu, qui avait d^clari aimer la princesse pour elle-mfeme,

— c'est-i-dire pour sa position et nuUement pour son esprit, — et les paroles avaient ttk echang^es.

Poltronnet icouta toutes ces explications dans un mome silence.

— Mais, dit-il, quelque temps aprfes que le roi eut fini de parler, la princesse approuve-t-elle ?. . .

Le roi haussa les ipaules, prit Poltronnet par la main et I'emmena dans la courdu palais. La princesse itait Ik. Elle jetait des cailloux dans un puits et s'amusait i regarder les ronds qui se faisaient sur Teau, s*61argissant d'abord, puis diminuant ensuite. Ce spectacle paraissait Tintiresser vivement.

Poltronnet s'approcha d'elle. II lui parla, lui disant tout ce que pouvait lui suggirer Tamour le plus tendre. La princesse Ffelie le regardait et semblait rtcouter avecune grande attention. II se tut, croyant avoir 6veill6 en elle une lueurde raison. Mais elle lui rit tout h coup au nez, frappa dans ses mains, et se mit k courir aprfes un chien qui passAit.

Poltronnet resta interdit, les jambes 6cart6es et les yeux remplis de larmes.

— Vous voyez ! dit le roi.

— Non ! s'^criale malheureux jeune homme, je ne peux pas me r^signer i unsort si cruel. J'ai jur6 de retrouverTespritde votre fille et de le lui rapporter. Si je r^ussis, je ne veux pas que ce soit pour en faire profiter cet aflfreux bossu, qui n'est pas mfeme capable d'appricier le trisor i la conquete duquel je vais risquerma vie. Si votre fille refusait d'ipouser ce monstre, auriez-vous dessein de la contraindre ?

— Non, certes, dit le roi.

— Hh bien ! donnez-moi du temps. Si je parviens k retrouver la raison de la princesse, elle m'aimera, je le sens lb,.

Et il mit la main sur son coeur.

Le roi r^fi^chissait.

— Ce que vous demandez est possible, dit-il. Nous n'avons pas d6signi dc jour pour le mariage. Fixez un dilai raisonnable, et on attendra jusque-lJi.

— Un an et un jour, dit le prince.

— Soit ! dit le roi.

Poltronnet retourna chez lui, prit ses amies, monta sur son beau cheval et se mit en route, suivi de son icuyer.

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