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CHAPITRE IV

D'un singulier repas que fircnt Poltronnet ct Dondin.

j^e prince Poltronnet cheminait allfegrement sur son beau cheval Agib, ll^le faisant courir de temps, en temps pour admirer sa vitesse merveilleuse, et s'arretant ensuite pour attendre Dondin, qui vehait tout tranquillement derriire.

— Monsieur, dit Ticuyer qui n'aiinait pas a marcher saYis parler, il me semble que vous. entreprenez bien gaiement uh voyage que la fte Flamm^ehe vous a annonc6 ciofnme difficile et p6rille'?fx. Le courac:e vous serait-il vjcnu ?

— Je ne sais pas, dit Poltronnet. Je ne pense qu*i mdn but, et jc nc m'occupc pas des details. D'ailleursj* j'ai confiance dans Ics dons dc Li fee Flammfeche. . . . •

— n fijudrait voir, reprit Dondin. Voili u« cheval qui court bien, je ne dis pas lion. Mais le reste... -

Poltronnet prit une fliclie dans son carquois, banda soSarc et lan?a Ic trait dans la direction d'un arbuste groscomme le dgigt, qui s'61evait Jt' deux cents pas d^vant lesvoyageurs. La fliche se ficha dans le Bois. ■: *

— Voili pour Tare, dit I'icuyer. M»is il y a encore une ^preuve i faire.

— Faisons-la, dit le prince. Et il tin du fdurreauTipfee Flamme-d'Acier. La lame brilla au soleil et langa des Eclairs dont on pouvait i peine supporter la vue.'

— Essayez de couper en deux cette grosse pierre, dit I'ecuyer en montrant un rocher sur le bord du chemin. *

— C'est trop facile, dit Poltronnet.

II dinouason echarpe, jeta en I'air le liger tissu.qui oscilkfau'^yent cojoime s'il allait s'envoler. Poltronnet tendit Tipee. L'^charpe toucha le traMChant et tomba h terre en deux morceaux.

— A la bonne heure ! fit Dondin ^merveill6.

Apr^s avoir march<i quelque temps, les voyageurs se trouvferent dans unc plaine fertile, oii la vue s'itendait au loin. A leur droite, une large rizitre montrait un marais verdoyant oil le riz trempait ses tiges dans Teau qui miroitait par places; i leur gauche, des moissons jaunissantes ondulaient conmic une mer doree.

— Voili un beau pays, dit le prince, et les habitants y doivent vivre dans Tabondance.

Uii singe moastrucux causait dans le paj's les plus grands ravages. (Page IJ9.)|

Mais, en y regardant de prfes, Dondin s'apergut d'une chose singulifere. Tous les 6pis du h\h ^taient vides ou arrach^s, et le riz n'itait pas en meilleur itat. Cette ^lonnante fa?on de faire la ricolte surprit le prince et son icuyer.

lis arriv^rent btentot dans une ville, et ils furent bien plus surpris encore

en voyant ses habitants. La consternation et la souffrance itaient peintes sur tousles visages. A mesure que les nouveaux venus avan^aient, ils entendaiem qu'on se disait : Ce sont des Strangers! Alors un Eclair de satisfaction, tteint bientfitpar une reflexion nouvelle, venait illuminer pour un instant les sombres figures qui les entouraient. Car peu i peu la foule s'etait avancie autour d'eux. Pour ^chapper i cette curiosity importune, ils s'informferent d'un endroit ou ils pussent demander rhospitalit6, et on leur r^pondit qu'on allait les mener au palais du roi.

Poltronnet, avec sa modestie ordinaire, voulait se refuser i cet excis J'honneur; mais on lui ripondit que c'etait Tusage, et il fallut se r^soudre h entrer dans le palais. On les conduisit imm^diatement en presence du souveraio.

Le roi ^tait en train de diner. Malgri la resistance de Poltronnet, il exigea que les deux Strangers prissent place i ses cotfes. Dondin s*en r^jouit d'autant plus que la table ^tait magnifiquement servie. Un grand nombre de plats se cachaient sous les cloches d'argent, qui itincelaient au feu des bougies. On d6couvrit ces plats, et on s'ervit aux convives du boeuf r6ti, dont la couleur rose et le jus moir^ faisaient venir Teau i la bouche.

Cependant Dondin cherchait autour de lui.

— Je vois ce que c'est, dit le roi. Vqus voudriez du pain; mais nous n'en mangeons plus. Je lis dans vos yeux que vous d^sirez savoir pourquoi. Vous le saurez plus tard; trop tot, ajouta-t-il en soupirant.

Aprfes le boeuf, on servit du veau roti, puis du mouton r6ti. L'itonnement du prince et de Dondin, qui allait croissant, se changea en stupefaction au dessert. Des pyramides de perdrix rdties s'^Ievaient dans les corbeilles oil Ton s'attendait i voir des grenades et des oranges ; des cuisses et des ailerons de volaille rotie 6taient symitriquement arranges dans les assiettes od auraient dil se trouver les patisseries et les petits fours.

Tout en grignotant ces friandises, le roi prit la parole d'un air lugubre.

— Strangers, dit-il, le moment est vcnu de vous donner une explication, que vous attendez avec impatience. Mais j'ai voulu vous laisser achever tranquillement ce rejptiS, qui pour vous sera probablement le dernier.

Dondin, qui sucait une aile de perdreau, la laissa retomber dans son assiette et fixa sur le roi des yeux icarquilUs, qui s'agrandirent de plus en plus i mesure ^ue le monarque avan^a dans Texplication annoncie.

Ce qu'il aisHitn'-ayait en efFet rien de rassurant pour ses auditeurs. On peut en juger.

Le roi qui parlait avait eu nagufere une altercation violente avec un roi voisin, h flppos d'un singe plein de gentillesse qu'il lui avait pr^ti et que ce dernier n'avait 'plus voulu rendre. Des lettres avaient hth echang6es, de plus en plus aigres et injurieuses, et I'emprunteur du singe s'itait trouvi si gravement offensi, qu'il avait risolu de se venger d'une maniire terrible. Or ce roi pratiquait la magie. « Vous voulez un singe, avait-il ^crit i son ancien ami, eh bien! vous en aurez un. » Et il avait envoy6 dans le pays ou itait mainte-

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nant Poltronnet un singe monstrueux qui y causait les plus grands ravages. H avait vingt coudies de haut, et il 6tait plus vigoureux que dix hommes. C'itait lui qui dfevastait les r^coltes, et son appfetit 6tait tel, que, en peu dc temps, il avait d6vor6 tout le h\&, tout le^riz, tous les Ifegumes, tous les fruits de cette riche contree ; au point que la famine s'^tait mise dans le pays. On n'y pouvait plus manger que de la chair, et cette nourriture allait bientdt manquer, puisque les animaux ne trouvaient plus ^ se nourrir eux-m^mes. On avait essay6 de tuer le monstre, auteur dc ces disastres ; mais le fer s'imoussait sur lui, et les entreprises tent^es dans ce but avaient dija, grlce i son incroyablc vigueur et k sa prodigieuse agiliti, cout6 la vie aux plus braves habitants. Aussi avait-on renonc6 i cette chasse trop pirilleuse. Seulement, quand des Strangers venaient dans le pays, on les envoyait combattre le monstre; si, par un grand hasard, ils revenaient sains et saufs de leur premiere tentative, on les engageait i recommencer le lendemain et le jour suivant. Le soir du troisifeme jour, on les mettait k mort. De la sorte, on 6tait sur, en les privcnant d'avance, qu'ils feraient tous leurs efforts pour reussir.

— Je suis fdchi, ajouta le roi en s'adressant h Poltronnet et a son fecuyer, que vous soyez venus; car il est impossible que vous sortiez vivants d'une pareille entreprise, et votre bonne mine m'a intiressi.

Le prince s'inclina. Dondin essaya de sourire et fit la grimace.

— Mais, continua le roi, il fciut que la loi s'accomplisse. Ainsi, priparezvous i 6tre morts dans trois jours, si, comme je n'ose Tespdrer, vous n'Stes pas morts auparavant.

Lardessus, il sortit.

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