CHAPITRE III
0(1 Ic tzar donne d Wanouchka c« qu*il denunde et meme ce quHi ne demande pas.
Is se remirent en route, et une fois en ville, s*cn allferent droit sur la place du palais.
n ne faut pas oublier de vous mettre au courant des usages de cene ville-lk 1 Aucun marchand ne pouvait Staler et vendre sa marchandise avant que le gouverneur, pr6c£d6 de cent gardes, ne (int venu proclamer, au son des trompettes, Touverture du march6.
Ce jour-Ui, le peloton des cent gardes ne put fendre les flots presses de la foule. La circulation itait complitement interdite. Heureusement, le gouverneur eut I'excellente id6e de se frayer passage k coups de knout. Supposez que I'idie ne lui en.fAt pas venue, ils y seraient encore. Mais le fouet ne tomba pas en vain sur ces ^paules serries ; de droite et de gauche, on se s^para en saluant, et Son Excellence put passer. Qjiie vit-iI?*-^Deux admirables chevaux de race pure avec des prunelles de rubis, des crins aux reflets d'or tombant sur une robe noire comme la plume des merles et des sabots de diamants ferr^ de perles fines.
Le gouvemeur saute de joie comme un simple moujik; il oublie sa digniti, se sigiie par deux fois comme devant une chose miraculeuse* La patrouille reste IJl, les yeux icarquill^s, le sonneur de trompe en perd Tembouchure, et Son ExcelktiC^, fecouVf dtlt enfih k pdwl^, dtfend de mettre dux enchires ces pur-sang avant que le tzar n'ait dlt S^il dil vcUt bli hort. '
11 ctttfe au paki!), va 'droit 1 Id ehdnibi^e du tzar [et se pfoslenle jusqu'i terre :
LE MONDE FANTASTiaUE 1LLUSTR6.
— Grjftid souvcrain, dit-il, ne me fais pas mourir et permets-moi dc parler. Tout gouvemeur qu il 6tait, comme tout ' le monde, il lui fallait dcmander au tzar la permission de lui adresser la parole. — Parle^ mais parle bien, ripond le tzar, aussi logique que possible, -r— Je suis gouvemeur, et je crois exercer ma charge avec fidiliti.
— A quoi bon me rappeler ceci ? Je le sais.
— Cela sen, tzar clement, i te dire que, ne nigligeant aucun ditail de nion service, je devais faire ce matin Touverture du march^. Je trouvai la place obstruie. Mes gardes ne pouvaient faire ranger le peuple. Qpelques coups de knout, justement appliquis, fendirent i la fin cette foule et j'apercjus, au milieu des chevaux attendant chaland, deux prodiges, deux merveilles. Leurs crins, aux reflets d'or, retombent sur une robe noire comme les plumes des merles et leurs sabots de diamants sont ferr^s de perles fines.
Ce discours monte la tSte du tzar : il se lave, s'habille et monte immidiatement sur son char pour repattre ses yeux d'un spectacle. II arrive sur la place au milieu des cris, des hourras ! II salue de la main son peuple vautri dans la poussifere, mais plus nigligemmcnt que d'habitude, comme un homme qui a une pens6e unique en tSte. II fait le tour des chevaux, les regarde, les examine, les loue en connaisseur et finit par demander qui en est le propri^taire.
Iwan s'avance tout fier de Tadmiration du tzar.
— La paire est i moi, Majesti, dit-U.
— Combien la vends-tu ?
— Je ne la vends pas, je la change.
— Contre quoi ?
— Contre deux fois cinq bonnets plcins d'argent.
— N'est-ce pas dix que tu pritends dire ?
— Comme il plaira ^ Votre Majesti.
— Qu'on lui compte son argent.
Les cinq bonnets doubles sont apportes, versus dans les poches du critin, et le tzar, tant il est joyeux de son aubaine, ne croit pas devoir moins faire que de donner cinq roubles de plus au moujik. Si ce n'esc pas \k de la g6n6rosit£, oil y en a-t-il ?
Dix palefreniers en veste d'or fin et ceinture de soie bleue vienncnt prendre les chevaux pour les mener i T^curie. Mais ceux-ci se dibarrassent de leur bride et de leur mors et s'en revienncnt au galop auprfcs d'lwan. Trois fois la mfeme plaisanterie se'renouvela.
EUe eiit durfe plus longtemps si le tzar, avec cette sagaciti qui fait les grands rois, ne se f6t ditermini h emmener Iwan avec les chevaux, puisqu'on ne pouvait pas emmener les chevaux sans Iwan.
— Viens-t'en dans mbn palais, dit-il au critin, tu y seras comme un coq en pite... je te ferai donner un bel habit rouge et tu seras le chef de mes icuries.
—A vos ordres! ripond Iwan. Et le voili marchant derrifere le char imp6rial, chantonnant selon son habitude, ce qui fait que les chevaux s'en allaient
12 LE PETIT CHEVAL BOSSU
cn dansant, m^me le bossu , qui captivait tous les regards autant par sa grke que piar sa bizarrerie. II n'en avair pas I'air plus fier pour cela.
II va sans dire que le critin donna de Targent h, ses frferes qui, de retour au logis, firent un 6gal partage, se marifcrent et... devinrent ce qu'ils vouiurent. Nous n'avons pas i nous inqui^ter d'eux. Si vous m'en croyez, nous les laisserons auprfes de leurs femmes et de leur pfere, nous allons chercher i savoir ce qu'il advint du cretin dans les icuries du tzar, par quclles diablcries le bossu se fit une reputation, comment Iwan s'empara de Toiseau merveilleux, comment il s'empara de Tanneau de la princesse et dc la princesse clle-mfeme, comment il alia dans la lune, comment il sut traverser une marmite d*eau bouillante sans s'y ichauder, comment- il devint beau et spirituel et... Mais il ne faut pas tout vous dire, et si ces promesses-li vous ont all^cW, lisez toujours, vous verrez comment nous savons les tenir.