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CHAPITRE V

Comment Poltronnet fit passer Ic goAt du bl6 au grand singe qui mangeait les moissons.

je lendemain, on les riveilla de grand matin. lis mont^rent Ji cheval et partirent, accompagnis par les voeux de toute la population, qui les regardait passer en secouant la tete. On leur indiqua un grand bois ou le singe faisait sa demeure, et ils se dirigirent de ce c6t6.

A peine avaient-ils pin6tr6 sous la voutc obscure formie par les arbres, qu ils entendirent un grand bruit, et ils virent une grande forme brune, qui digringolait de branche en branche^ toucher la terre et s'avancer de leur

— C'est lui, s'6cria Dondin. II est encore plus grand qu'on nc nous a dit.

Sauvons-nous I

Et il s^enfuit eneffet. Mais Poltronnet nebougea pas. II regardait le monstre,' qui bondissait a travers les arbres en brandissant un fenorme baton qu'il tenait

k la main. A peine le prince avait-il eu le temps de tirer Flamme-d'Acier du fourreau, que le singe itait tout prfes delui et levait sa massue. Prompt comme r^clair, Poltronnet poussa son cheval en avant. Agib s'ilan^a, et V^ptc du prince s'abattit sur le flanc du grand singe. L^ monstre fit un ^norme saut en arrifere en sentant le froid inconnu de I'ipie magique entrer sous sa peau jusqu'alors invulnerable. II porta la main i sa blessure, regarda avec stupefaction le sang qui rougissait ses longs doigts velus ; puis il poussa un cri aigu, laissa tomber son biton, et, avant que le prince, qui attendait une nouvelle attaque, eiit eu le temps de le poursuivrc, il courut i un arbre, qu'il embrassa, et grimpa jusqu'au sommet. Li, il s'accroupit sur une branche et se mit k faire d'horribles grimaces en gringant des dents et menacant son ennemi du poing.

Poltronnet prit son arc et dicocha une flfeche.

Mais les traits qui ne manquaient pas leur but n'avaient pas rirr6sistible vertu dont itait doui le tranchant de Flamme-d'Acier. La flfeche toucha la poitrine du monstre, rebondit comme repoussie par une surface ilastique, et tomba i terre. Poltronnet la ramassa. La pointe ^tait emoussfee et tordue.

Le prince riflechit un instant. Puis il reprit son ipfee et frappa Tarbre i sa base. Le tronc fut tranche comme une herbe touchfee par la faux. L'arbre oscilla, puis tomba avec un grand fracas.

Poltronnet courut vers I'endroit oil les branches du sommet avaient touchi la terre.

Mais le singe ne I'avait pas attendu. Avant que le prince fiit arrivi i I'endroit oil il itait tombi, U avait diji trouvi un refuge en haut d'un autre arbre.

Poltronnet renouvela ^Fexperience et n'obtint pas un meilleur risultat, quelque diligence qu'il eflt faite. II allait recommencer encore, quand il entendit i c6te de lui la voix de Dondin, qui s'^tait rapproche.

— Monsieur, disait Ticuyer, la forSt est grande, et malgri le train dont vous y allez, vous n'aurez jamais coupfe tons les arbres d'ici i trois jours.

Poltronnet regarda autour de lui : aussi loin que son regard pouvait s'etendre, il ne voyait qu'un dome de feuillage, soutenu par des milliers de hautes colonnes.

Poltronnet s'assit sur Therbe, mit sa t^te dans ses mains et reflediit. Puis, il se releva et prit le chcmin de la ville avec Dondin, qui itait content d'avoir ichappi aux dangers du jour present, et triste quand il songeait aux dangers du lendemain.

Le peuple les vit revenir avec itonnement, et on ne s'expUqua leur retour qu'en pensant qu'ils n'avaient pas rencontrfe et probablement pas cherchi le monstre qui causait la desolation gen^rale.

Sans rien dire i personne, Poltronnet alia tout droit chez un forgeron et demanda qu'on !ui fabriquit deux grands sacs ronds ou plutot deux sphferes creuses, faitcs d'an fer ipais et solidc, avec une seulc ouverture dont il indiquii

LE MONDE FANTASTIdUE ILLUSTR^.

la dimension. Le forgeron promit que les objets demandis seraient faits le jour suivant, vers le soir.

Le lendemain, le prince et Dondin quittferent de nouveau la ville de grand matin. Dondin 6prouva un certain soulagement quand il vit que son maltre, au lieu d'entrer dans la for6t, se contenta de faire le tour, examinant avec soin les moissons ravagfees, et ramassant un i un les grains isolis de bl6 et de riz qui avaient ichappe i la voracit6 du singe. Poltronnet commanda k I'icuyer de Timiter, et, le soir, ils rentrerent i la ville, portant avec eux une grande quantity de grain produit de cette patiente ricolte.

Dondin s'itait demand^ tout le jour quel 6tait le but de ce qu'il voyait faire et de ce qu'il faisait lui-meme. II avait fini par se figurer que son maitre avait I'intention d'acheter la climence du roi en lui offrant un petit pain et un plat de pilau au riz.

Mais tel n'fetait pas le projet du prince, car, au lieu d'aller chez Ic boulanger, il alia chez le forgeron, et demanda si ce qu'il avait commande 6tait prSt.

Les vases creux 6taient faits et Poltronnet les emporta. II mit dedans le bl6 et le riz qu'il avait ricoltes, puis se coucha, et s'endormit.

Le lendemain, ce fut un grand itonnement, quand on vit sortir Poltronnet, suivi de Dondin, portant les deux boules de fer.

Arrivt k 1' entree de la forfet, le prince posa h terre les deux vases ronds, ripandit une petite quantity de grain autour de I'ouverture de chacun, et se retira h. quelque distance avec son icuyer.

Bient6t le grand singe parut sous le couvert. II les vit, et sembla se disposer i s*61ancer de leur c6t6; mais il s'arreta, leur jetant des regards furieux. Puis il se mit k courir de c6t6 et d'autre, jusqu'au moment 011 il apergut les deux globes de fer. II suspendit sa course sans but, regarda longtemps les vases, tourna tout autour, s'approcha d'un air indifferent, en toucha un du bout des doigts, et se recula d'un bond.

Encouragt par I'immobilite des objets qui attiraient son attention, il s'en approcha une seconde fois, les flaira, ramassa un grain, qu'il mangea, puis un autre. Enfin, aprfes une nouvelle hesitation, il plongea vivement ses deux mains dans les deux ouvertures.

Un instant aprts, le prince et Dondin le virent s'agiter avec fureur, en poussant des cris inarticulis. II sautait de cote et d'autre en agitant ses longs bras auquels les deux gros globes faisaient comme une paire de gantelets enormes. II les heurtait I'un contre I'autre, essay ant de les briser.

— Allons, Agib ! dit le prince en flattant son cheval ; void le moment de courir, et de bien courir.

Agib s'61an^a. Le singe fit un bond prodigieux, arriva au pied d'un arbre, et essaya d'y grimper. Le fer glissa sur le tronc que ses mains ne pouvaient embrasser. Alors, il sc mit i fuir. Mais, quoiqu'il franchit h chaquc enjamb6e une fenorme distance, Agib courait plus vite que lui. Se sentant sur le point d'etre atteint, il tenta encore I'escalade, battit avec fureur de ses poings d^me-

suris Farbre qui glissait sous sou itreinte. Puis il se retourna, leva en Tair cette masse de fer, prSt i la laisser retomber sur la tete de Poltronnet. Mais le prince passa sous le coup formidable qui TeAt certainement 6cras6, et son 6pee s'enfon^a tout entifere dans le corps du singe. Le monstre toniba. Poltronnet sauta vivement b, terre, et d'un second coup, lui trancha la tfite.

Dondin fut aussi 6merveill6 qu'enchanti de voir revenirson maicre^ portant pendu k sa selle le laid trophie de son itonnante victoire.

Le prince lui raconta ce qui s'itait pass6.

— II s'agissait, dit-il d'emp^cher ce fleau vivant de se mettre, en fuyant en haut d'un arbre, hors de I'atteinte de Flamme-d'Acier. Or, le singe ayant mangi tout ce qu'il pouvait manger dans les environs, comme nous I'avons observ6 hier, devait nicessairement etre afFam6, et sa defiance de vait cfeder i Tappit d'une nourriture facile. De plus, j'avais remarqu6 que les singes ne lichent jamais ce qu'ils tiennent. Cet horrible animal devait done enfoncer son bras dans Torifice des vases assez large pour laisser passer sa main vide et itendue, mais trop itroite pour lui laisser rctirer sa main ferm^e et pleine. L'6v6nement a justifife mes previsions.

lis rentrirent triomphalement i la ville.

Le lendemain, Poltronnet, suffisamment comble de binidictions par le peuple, et d'embrassades par le roi, reprenait son voyage en pensant i la princesse Ffelie et aux moyens de lui rendrc ce qu'ellc avait perdu.

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