CHAPITRE VII
De cc qui arriva dans le royaume des Bt^bcs.
[orsque Poltronnet, son 6cuyer Dondiii et son ami le perroquet arri- \\trQnt dans la c.api^^le du royaume d^s S^bis, it furent itonmis du singpUer aspect que preseqtaiisnt le$ habitants. Tous ^taient v&tus k peu pr^ unitorm^men; d'un gr4ad tablier i bavette ^t coiiF^s d'un bourrelet. Partout, dans les rues et sur les places, on dansait des rondes sur Tair de Girofli, girofla. Les plus s^rieux habiliaient des poup^es ou tralnaient gravement des chariots attaches au bout d'une ficelle, Qpelquesruns fai$aient la dinette. On aurait dit un peuple d'enfants g6ants dont le3 parents avaient 6migr6. J^ physionomie de U ville et dq pays rnime 6tait en rapport avec celle des habitants. La campagne i6tait fhnthQ dWbres frisks et tallies en pointe. Les maisons 6taient g^i^^rai^ment jaunes avec des toits rouges et des £en&tres brunes. Le$ boutiques , parn^i J^squelles les m#g4sins de jouets d'en&nts se distinguaiisnt par leur nombre et leyr magpific^i^ce, ^tabient aux yeux toutes sortes d'objets qui ne semblaient nuUement destines k un usage si^rieux. Enfin, tout ce qu'on voyai( ^vai^ I' air d'avoir ^tk tir^ d'une immense bolte de joujogx et d'attendre le moment d'y rentrer,
Le palais 011 demeuraient le roi Toto et la reine Zaza aurait fait, grice k son architecture d'un genre tOMt particulier, h ioie des sectat^urs les plus git^s du jour de Tan. On auraif dit que la construction ^n avait ^t^ dirigi&e par le bonhomme Noel lui-m6me, wnt U knit dicoupe, dentelfe et uiliadi, omk de verres de couleur, et surmont6 de clochetons en forme de hochiBts ; le tout ne se tenant gufere ensemble, et paraissant avoir 6t6 posi comme un dicor de theitre.
Poltronnet s'y rendit imm^diatement, press6 qu'il 6tait de voir si I'enchanteur Spavento lui avait dit la v4rit6, et il put s'en convalncre du premier coup d'oeil.
En effet, dans une salle richement garnie de meubles foizarres, qui avaient tous Tair d'etre en carton peint, Poltronnet trouva le roi et la reine. Toto hut mon^ sur un grand chicval i^ micanique, qu'il faisait courir en tournant de toutes ses forces la maniyell^ pUnt^e dans le cou de Tanimai factice. Qpant i Zaza, elle 6tait sagement assise par terre, et elle habillait avec toutes sortes de soins matemels une magnifique poup6e i t^te de cire.
Le prince etses compagnons furent bien regus, et ils virentfacilement qu'ils avaient affaire k des enfants bien ilev^s. Pourtant il faut dire que le roi ne put s'empficher de rire en voyant la grosse face de Dondin. Mais la reine se leva, fit une belle r^v^rence i Poltronnet, et resta tout debout devant lui, en tournant entre ses doigts le coin de son tablier. Eiie 6uic charmante, et an e6t
AVENTURES DU PRI^TGE POLTRONNET.
difficilement trouv^ un b6b6 plus agrfeable i voir. Elle 6tait grande, bien falte, et avait une figure des plus fraiches, avec deux grands yeux bleus 6tonn6s qui avaient Fair d'etre en faience.
Poltronnet lui fit son compliment, espirant qu'elle y ripondrait et qu'il pourrait ainsi juger de ce qu'il tenait tant i savoir. Mais Zaza garda le silence, continuant de se balancer devantle prince, portant un doigt i sabouche comme si elle avait envie de pleurer, et tenant baissis ses beaux yeux, qu'elle relev^it de temps en temps pour regarder furtivement le perroquet, percht sur Tfepaule de Poltronnet. Celui-ci I'encouragea par de nouvelles paroles, si bien qu'enfin elle se dfecida, emport^e d'ailleurs par une admiration qu'elle ne pouvait plus contenir.
— Oh ! le joli moineau ! dit la reine Zaza, est-ce qu'il parle ?
— Oui, grande reine, rfepondit lui-mfime le perroquet de sa voix la plus claire et la plus accentuie. ' -
Dfes lors la glace fut rompue, et la reine, dont le roi partagea bientot Tenthousiasme, se mit i causer avec Toiseau, ne s'arrfetant que pour sauter et battre des mains, jusqu'au moment ou un officier du palais, portant pour signe distinctif de sa charge une grande canne de tambour-major, vint annoncer au roi et i la reine que deux de leurs sujets 6taient en grande dispute, et que I'un d'eux amenait 1' autre pour en demander justice. * *
— C'est ennuyeux, dit le roi. lis sont toiijours i se quereller.
— C'est vrai, dit la reine. On n'a pas seulement douze heuresde recreation dans la journie.
Cependant on introduisit les plaideurs, et le plaignant exposa les motifs de la contestation. II raconta qu'il itait marchand de joujoux de son 6tat, et qu'il avait expos6 i son 6talage un polichinelle d'un remarquable travail, qui remuait les yeux, les bras et les jambes. Cette merveille attirait devant sa boutique un grand concours de monde.
— Or, ajouta-t-il, j'ai remarqud parmi les autres, ce grand petit gar^on qui s'arrfetait tous les jours, restait li longtemps, les yeux ^carquillis, et finissait toujours par marchander le beau polichinelle. Je lui en disais le prix, — prix assez 61ev6, par parenthfese, pour qu'un roi seul puisse payer cette ceuvre d'art, — et il s'en allait en soupirant. Ce matin, il est pass6 comme i Tordinaire, mais il ne s'est pas arrfeti. Et, comme je lui criais : Hi bien! fetes-vous d6cid6 Ji donner les mille sequins? il s'est mis k se frotter I'index de sa niain droite, en me disant : Je t'en ratisse ! je I'ai vu en rfeve, ton polichinelle; j'ai jou6 avec lui tout la nuit, et j'en ai assez !
' — Hi bien ! ou est le mal ? dit le roi.
— Dame ! reprit le marchand, puisque ce faiseur de rfeves a joui avec mon polichinelle et qu'il a joui assez pour en fetre rassasii, je pritends qu'il me le paye.
— Et moi, je pritends ne pas le payer, dit I'autre.
Toto fourra ses doigts dans son nez en riflichissant profondiment, tandis que Zaza su^ait son pouce d'un air miditatif.
LE MONDE FAITTASTiaUE ILLUSTRS. 153
Cependant Poltronnet descendait k long de la corde. (Page 159.)
— C'est difficile i juger, dit Toto.
— C'est impossible, dit Zaza.
— Rien n'est plus aisi, dit Ic perroquet. Qp'on apporte seulement une table, un miroir et un gros sac d'argent. — A combien ^valuez-vous votre
polichinelle ? continua-t-il en s'adressam au marchand, pendant qu' on apprC-
'■'''' '"' ""'■' avail demands.
lie sequins, rfepondit celui-ci.
bien. — Vous, reprit-il en s'adressant au d^fendeur qui s'occupajt
er sur sa rnanche, venflz ici, et comptez niille sequins li, sur k
)-bient — A pr6scnt, vous, ninrchand de joujoux, vous pouvez
tre argent.
He le marchand tout joyeux avan^ait la main vers les mille sequins :
istant I dit le perroquet, pas ceux-li. Prenez ceux que vous voyez
'oir, et allez-vous-en avec. Vous Scespay^.
ors que la reine Zaxa sauta de joie et frappa dans ses petites mains
dmira aussi la sagesse et 1' esprit du perroquet, mais avec moins isme. Le polichinelle dont 11 avait 6t6 question ne lui sortait pas de jeu ii peu le d^sir de voir cetle merveille dcvint si vif qu'il sonit, ient6t rapportant le beau joujou dom il avait domii lepiix demaiidc rchand. II se mlt k le falrc mouvoir, ne s'occupant de rien autre Bsayant de faire partager I'ivresse de aa joie i la reine. Mais Zaza, ageait qu'au perroquet, et ne se Inssnit pas dc \e faire parler et dc racontcr des histoires.
[in de la journie, elle en ttait venue li ce point, qu'il lul semblait
ne pouvait ofFrir d'autre bonheur que la possession d'ua ai char- )quet, et elle se d^cida ^ dcmander h Poltronnet s'il consentlrait h r,
icun prix, r^pondit ie prince,
nfeme si le roi vous donnalt en ^change cc polichinelle qui lui pro- I'amusement.
! veux pas donner un polichinelle pour un oiseau ! s'icria le rot. nime quaiid il me donneralt Bon royaume avec tout ce qu'il rente prince.
lit moue. Nianmoins elle contlnua h. trailer Poltronnet avec amiti^ le s'il n'eflt ith question de rien.
mflin, Poltronnet, qui avait log6 dans le palais, fut AtOWii, en se d'entendre un grand bruit autour de lui, et de at lentir gftrrott^ de cmbres. Il regarda, et se vit entouri par les gardei du roi, qui k
ou plut6t le porttrent devant le souverain des B6b6s. arque n'^tait pas de bonne humeur. On voyait qu'il avait beaucoup la colore respirait dans les coins de sa bouche, qui se contractaieni m, comme si des larmes et des sanglots allaient encore lui ^cliapper
:e, s'6cria-t-il d'une voix irritie dfes qu'il vit Poltronnet devant lui, commis un crime infilme!.., ! s'icria Poltronnet.
LE MONDE FANTASTiaUE ILLUSTRE.
— Vous ! reprit Toto. Pendant cettc nuit fatale vous avez vole et briili mon polichinelle. Ne dites pas non. La reine vous a vu de ses yeux, et on a retrouvc le corps du d^lit : un sabot rouge et les fils de fer. Pour vous punir, vous serez enfermi dans la tour de carton, etvous y restercz prisonnier toute votre vie, Ce ne sera pas long ; on ne vous donnera rien i manger.