CHAPITRE VIII
Comment k perroquet, qui nc parlait plus, parla encore, et comment il en r^sulta que
Poltronnet sortit de la tour de carton.
oltronnet essaya en vain de protester de son innocence. On Tentraina et on le mena dans une tour isol6e qni s'^levait ^ quelque distance du palais. On ferma la porte, et on le laissa seul, libre de se promener dans toutes les chambres, qui avaient par-ci, par-li, une fenStre bien grilUe, et sur la plate-forme, qui 6tait trop haute pour qu'on craignlt une Evasion.
Pendant que Poltronnet se rongeait les ongles dans sa prison, en calculant avec d^sespoir que les heures ainsi passies 6taient prises sur les trois cent soixante-cinq jours qui lui avaient htk accordis pour retrouver Tesprit de sa belle princcsse^ une grande consternation r6gnait dans le pays des Bib^s.
On sait, en efFet, — pour Tavoir entendu plutdt que pour Tavoir vu, — combien I'humeur des souverains deteint sur leurs sujets.
Or, le palais du roi Toto et de la reine Zaza 6tait devenu Tdsile meme de la tristesse et de la dt^solation.
Le roi ne pouvait se consoler de la tin prematuric de ce merveilleux polichinelle sur lequel il avait compte pour embellir ses jours, et qu'il n'avait pas mfeme eu la satisfaction de casser lui-meme. Qjiant k la reine, elle avait un sujet d' ennui non moins grave. Depuis Temprisonnement dt Poltronnet, le perroquet itait devenu miiet.
En vain la prbcesse le comblait d'attentions et de caresses; en vain elle le suppliait de renoncer i cette taciturniti d^solante; en vain elle essayait de lui arracher quelques paroles en lui grattant la tcte ou en lui ofFrant les friandises les plus seduisantes, le perroquet n'ouvrait pas le bee, mfeme pour manger.
Enfin un jour Zaza, exaspirie par cette obstination, entra dans une affreuse colore. Elle fit retentir le palais de ses cris, pleura, trepigna, brisa tout ce qu'elle trouva sous sa main. Enfin elle se ripandit en menaces contre Toiseau ct dit qu elle lui tordrait le cou s'il persistait dans son mutisme,
— Tant mieux! dit le perroquet. Qiiand je serai mort, je neparlerai pas, et je serai content d'en avoir fini avec une existence qui m'est k charge.
— II parle ! il park ! s'^cria la priiiccsse transport^e de joie en battam des mains et en sautant autour du bkon dori ou ^cait perch^ I'oiseau, atuch^ par ed i une chaine d'or.
Oui, je parle, reprit le perroquet. Jc parle pour vous remerderde I'idce tfous avez eue en pensant i m'arracher une vie que je ne puis supporter de cet aimable prince dont on m'a injustement siipari,
Injustement, s'i:cria Zaza. Son chiriment n'est pas injuste, puisqu'il a ; une main sacrilege sur un objet que le roimon^poux avait pay^ si cher. Ce n'est pas vrai! dit avec chaleur I'oiseau Intelligent. Poltronnet est able d'une pareille conduite, et 11 a itii victimc d'une calomnie qui doit
des motifs caches!
princesse se mordit les l&vreset nenipondit pas. Mais la glace itait lue. La conversation fut reprise, et, gr^ce i sa penetration, le perroquet ient6t la v^rite. La princesse fut obligee d'avouer que, guid^e par le d^slr
approprier I'oiseau dont eltc avait admir6 I'esprit et Tintelligence , elle
brfllii elle-mSme le polichinelle du roi, et s'itaic arrang^e de maniferc a a' les soupijons sur Poltronnet. EUc diiclara en meme temps qu'elle se itait de cettc conduite coupable; maisajouta qu'elle ne pouvait la r6parer faire un aveu complet, et par consequent sans attirer sur elle-m&me la lie colore de son royal ^poux.
Vous n'y tchapperez pas davantage en gardant le silence, dit le pcrro- ; car moi, je parlerai encore une fois, et ce sera pour apprendre au roi la i. A moins, ajouta-t-il en voyant I'air constcrnii de la princesse, que vous insentiez i d^Iivrer Poltronnet vous-meme,
Mais le puis-je? dit Zaza, La prison est bien gardie.
Je puis voler jusqu'i lui, dic le perroquet, et lui poner une corde i I'aide quelle il s'^vadera.
princesse secoua la tfite. A defaut d' esprit, elle avait I'instinct des enfants svent deviner chez les autres le d6sir et le projet de les tromper.
Si tu t'envolais, dit-elle, tu ne reviendraispas. Trouve un autre moyen.
Soit! ditle perroquet aprfes avoir rcflechi. Alkz dans Ic jardin : attrape.: Durmis et mettez-les dans une boite. Ensuitc, vous vous procurcrez une ie quantity de cordes de diff^rentes grosseurs, depuis la sole la plus deliee I'i une corde capable de supporter un homme. Cette nuit, vous prendrez ce que vous aurez pripar^, et nous irons dfelivrer Ic pauvre Poltronnet. . nuit venue, en effet, et tout le monde endormi, Zaza sortit secrttement ilais. Elle avait avec elle les divers objets indiqu6s par le perroquet, et lit le perroquet lui-mSme enfermt dans une cage. Arriv^e au pied de la
de carton, elle s'arreta.
mdin, pr6venu, attendait k quelque distance avec le cheval et les armes
m maltre.
dtronnet, d6vore par I'inquiitude et I'impatiencc, n'avait garde de dormir.
promenait sur la plate-forme, regardant tristement les nuages qui pas-
LE MONDE FANTASTiaUE ILLUSTR^.
saient emportis par le vent vers le pays ou la princesse B6b6 mangeait, buvait et dormait sans penser i rien autre chose.
Tout \ coup il lui sembla entendre des voix parlant tout has au pied de la tour. II se pencha et ne vit rien : la nuit 6tait noire. II icouta, et il entendit prononcer son nom.
— Je suis IJi, dit-il.
— Bien, dit la voix. Amusez-vous i attrapper les fourmis si vous en voyez grimper le long du mur.
— VoilJi une singulifere recommandation, pensa le prince. Nianmoins, il se prepara i faire ce qu'on lui disait, ouvrant les yeux de
toutes ses forces pour voir dans Tobscurit^. Bienrdt il vit de nombreux points noirsse mouvoir sur la muraille blanche, tous se dirigeant de bas en haut. En regardant de prfes, il reconnut que c'^taient des fourmis qui toutes couraient vers lui comme s'il s'agissait de gagner le prix de la course. En effet, la princesse, selon la recommandation du perroquet, avait tir6 de leur bolte les fourmis qu'elle avait apporties et les avait pos6es sur la muraille la tfete tournie directement en haut, aprfes leur avoir prfealablement frotti la tfete avec de la graisse. Les insectes, sentant cette nourriture, s'itaient aussit6t mis \ courir droit devant eux avec le plus louable empressement.
Poltronnet en prit plusieurs, et, ^ son grand 6tonnement, il s'aper^ut que chaque fourmi tralnait aprfes elle un fil de soie. II tira les fils, et au bout de chacun, iltrouva nou6e une cordelette mince, qu'il tira 6galement. A la cordelette succfeda une ficelle plus grosse, et enfin le prince, tirant toujours, amena une corde d'une grosseur et d'une solidit6 suffisantes pour lui faire pousser un cri de joie. II s'empressa, ne trouvant rien qui pAt servir Ji attacher sa corde, de rejeter au dehors le bout qu*il tenait par Tembrasure voisine, lui faisant embrasser le large crineau qui sfeparait cette embrasure de celle par laquelle montait la corde. Au bout de quelques instants, il sentit une resistance et le mouvement d' ascension s'arrfita. En mSme temps la voix d'en bas lui cria de descendre. II enjamba la balustrade et se suspendit des deux mains. II allait se kisser glisser, quand il sentit que la corde elle-mSme descendait, et qu'il itait entraini vers la terre par un mouvement doux et 6gal, comme si sa chute 6tait r6gl6e par un contrepoids, et il vit, en effet, i un certain moment, passer i quelque distance de lui, suspendue i Tautre partie de la corde, une forme humaine qui montait pendant que lui descendait.
Ce contre-poids vivant, c'6tait la princesse Zaza. Comme elle se pr6parait i retenir la corde de toutes ses forces pour faciliter la descente de Poltronnet, le perroquet lui avait repr6senti que ses petites mains ne suffiraient pas \ une telle tSlche, et qu'elle ferait mieux de s'attacher la corde autour du corps. Elle Favait fait, et le poids du prince, naturellement plus lourd, FaVait enlev^e sans qu'elle pAt s'en d6fendre.
Le perroquet, timoin de Tivenement qu'il avait pr6vu, riait \ sa mani^re quand Poltronnet toucha \ terre tout prfes de sa cage.
— Cest moi, lui dit-il. Nous n'avonsle temps ni de nous ^touner ni de nous expliquer. Attache vite le^bout de la corde au pied de cet arbre et sauvons-nous.
— Mais qui est li-haut? dit le prince.
— Quelqu'un qui Ta meriti, rfepondit le perroquet. Partons. Poltronnet prit la cage, monta i\ cheval, et gagna la campagne, suivi do
Dondin, tandis que la princesse Zaza restait pendue en Fair, pleurant, enrageant, n'osant appeler ni crier, et attendant avec anxi6t6 le jour qui devait mettre fin k ses angoisses, maisnon sans amener une explication difficile.
Poltronnet, de son c6t6, tout satisfait qu'il itait d'avoir recouvri sa liberie, n*itait pas extr^mement gai. L'ann^e qu'il avait demandee comme d61ai auroi de Serendib avait d6ji accompli plus de la moitii de son cours, et le seul resultat qu'il eAt obtenu, c'itait la conviction r^cemment acquise que la fille dc Spavento n' avait pas re<;u le present que lui destinait son pfere, et que ce n'etait pas k elle qu'il fallait redemander Tesprit de la princesse FSl^e. Si elle I'avait possede, elle ne se fClt certes pas trouv6e dans la position oil elle se trouvait i cette heure, i moiti^ chemin entre le ciel et la terre.
Mais si ce n'itait pas elle qui avait ce trisor, ou 6tait-il, et oil fallait-il Ic chercher ?
Quand il se faisait cette question, Poltronnet ne trouvait rien k se repondre, et le perroquet, consult^, ne pouvait, malgr6 toute sa sagesse, aider .en rien k la solution recherch^e.
Poltronnet se frappait le front pour la centifeme fois en se demandant ce qu'il devait faire et i qui il devait s'adresser, quand Dondin, se grattantlenez d'un air capable, dit que, pendant son s6jour chez les B6b63, il avait entendu parler d'une sorci6re tr^s-renomm6e dans le pays, laquelle expliquait Ics songes, pridisait I'avenir, et r^solvait les questions les plus difficiles.
— VoilJi mon affaire, dit le prince, allons-y.
— Malheureusement on n'y va pas comme 5a, reprit Dondin. Cette brave femme n'aime pas k exercer ses fonctions, et il faut Ty contraindre.
— Je la prierai, dit le prince.
— Ce n'est pas sans danger, dit I'icuyer. Elle demeure au fond d'un puits. II faut y descendre seul, sans armes, et, si, au bout d'une heure, on n'a pas r^ussi i lui arracher la parole qu'on voulait d'elle, on devient son esclave a perp^tuiti, et il n'est pas permis de revenir.
— N'importe ! j'irai, dit le prince. A moins que tu ne desires me prouver ton dfevouement en y allant i ma place.
— Ce serait avec plaisir, monsieur, repliqua Dondin. Mais vous savez que les enchanteurs, les magiciens, les sorcieres, ce n'est pas mon fort.
— J'irai done moi-mfeme, dit encore Poltronnet. Cest r^solu.
On prit les itiformations n^cessaires, et Ton arriva bient6t sur le bord du puits habit6 par la c6lfebre nfecromanciennc.