CHAPITRE IX
Ou Ton voit comment Polironnet invenia la vapeur, et comment Dondin fabriqua
une fontaine d\m nouveau genre.
a sorcifere qu'il s'agissait de consulter se nommait Kirimiri, nom qui, dans la langue maintenant oubli^e de ce pays, signifiait M^re des mauvaises pensies. En effet, d'apris les informations qu'avait prises Poltronnet, il avait appris que tous ceux qui s'approchalent de la sorcifcresentaient leur esprit se troubler sous Tinfluence des idies les plus funestes et les plus criminelles. Cette influence agissait dfes qu'on arrivait dans le voisinage du puits hablt6 par la magiclenne. C6tait li le grand danger qu'il s'agissait de braver.
Cependant le prince n'hisita pas. Fort de son amour et de sa resolution, il se prfepara it descendre dans le gouffre qui s*ouvrait devant lui. C6tait unc ouverture circulaire, noire, itroite, et par laquelle sortait une 6paisse fum6e.
Poltronnet s'itait muni d'une longue corde. II Tattaclia par un bout h un arbre, lan?a Tautre bout dans Tablme biant. Puis, aprfes avoir fait ses recommandations i Dondin, sans remarquer que celui-ci les fecoutait d'un air distrait, il d6posa son 6p6e par terre, ivoqua mentalement I'image charmante de la princesse F6l6e, se suspendit i la corde, et disparut bientdt dans les tinfebres sans cesse croissantes du puits profond.
Dondin resta assis sur le bord, les coudes sur ses genoux, la tfete dans ses mains, et jetant de temps en temps des regards singuliers sur le beau cheval Agib, sur Tipie Flamme-d'acicr et sur le perroquet qui, de son c6t6^ le regardait avec une attention meditative.
Cependant Poltronnet descendait, descendait le long de la corde, entre les paroisrondes du puits. Diji ses bras fatiguis se raidissaient, ses mainsendolories itaient prfetes i 14cher Tappui qui les blessait, lorsqu'il s'aper^ut que Ic puits s'felargissalt. Tout i coup ses pieds touchferent une surface briilante. Par un violent effort, il se jeta de c6t6 et tomba lourdement sur le sol.
II jeta aussitot les regards autour de lui, et vit une horrible vieille, accroupie prfe's d'un feu ardent, au-dessus duquel s'felevalt une grande chaudlfere. placfee directement sous Touverture du puits. Les yeuxde Taffreuse creature brillaient d'un 6clat singulier, et un sourire 6trange crispait sa Itvre sur sa gencive fedent6e.
— Qjii es-tu ? dit-elle, et que me veux-tu ?
Poltronnet exposa I'objet de sa visite.
— Tu sais, dit la vieille, que j'6prouve une invincible rApugnance i rfepondre aux questions qu'on me fait ?
— Je sais aussi , r6pondit Poltronnet , qu'une volenti ferme peut vous forcer k parler.
— Je ne suis pas en veine d'^loquence, reprit la sorciijre. Et puis mon dernier serviteur est mort, et j'ai besoin d'en avoir un autre. Pourtant, ajoutat-elle comme se ravisant, j'ai encore plus besoin de tranquillity, et si tu veux t'en aller tout de suite par oii tu es venu, je te laisserai partir. N'as-tu pas de belles destinies devant toi? Toutes les princesses du monde seront fibres d'accepter ta main, et tu es fou d'avoir donn6 ton cceur k une idiote, qui n'est ni aussi belle, ni aussi riche, ni aussi puissante que bien d'autres.
En parlant ainsi, eile dardait sur Poltronnet le feu de son petit oeil clignotant, et le prince sentait tourbillonner dans sa t6te des id6es d'ambition qui obscurcissaient son pur amour, comme un souffle chaud temit la froide surface d'un miroir.
Pourtant il fit un puissant appel k la force de sa volont6 :
— Je ne veux que la princesse FSlie, dit-il. Quand j'aurai trouvfe ce que je cherche, je serai content.
La sorcitre haussa les ipaules, et recommenga ses efforts pour iveiller dans Tame de Poltronnet tous les sentiments qui pouvaient le dfetourner de son but. Vingt fois, le prince sentit sa raison se troubler et sa volont^ vaciller ; mais vingtfois aussi, il sortit vainqueur du combat. Mais il s'irritait de cette longue lutte, la colore envahissait son cerveau, et enfin il s'avan^a vers Kirimiri, Toeil allurat, la.narine frfemissante, les mains convulsivement itendues :
— Maudite sorcitre ! s'6cria-t-il, parieras-tu, k la fin ? Dis-moi ce que je veuxsavoir, ou sinon;..
Et il fit encore un pas. La devineresse effrayie se leva vivement :
— Ah! dit-elle, tu as une mauvaise pens6e. Tu veux itrangler une pauvrc vieille sans defense. Je suis vaincue par rnes propres amies. Je parlerai. Aussi bien, ajouta-t-elle en jetant un perfide regard du c6t6 du puits, tu ne porteras peut-Stre pas loin ce que je vais te dire.
— Parle toujours, dit Poltronnet, gardant une attitude menacante.
— Soit. Sache done que tu as eu spus la main ce que tu cherches. Tu ne trouveras jamais la raison de la princesse F616e plus que tu ne I'as trouvte jusqu'i present, et tu n'as plus qu'i t'en retourner pr^s de celle que tu aimes.
De nouyeau, le prince Poltronnet s'avan?a vers la sorci^re Kirimiri.
— Parle plus clairement, lui dit-il.
— J'ai dit, et je n'ai plus rien i dire.-. . Pars... si tupeux, ajouta-t-elle malignement.
Le prince s'ilanga vers le puits, saisit la corde qui pendait, et fit un mouvement pour s'y suspendre. II ne trouva pas de resistance. La corde glissa, vint k lui, et tomba tout entifere b, ses pieds, avec un bruit auquel ripondit un strident ricanement. I
— Je le savais, dit la sorcifere. Ton serviteur n'a pas su risister comme toi | i Tinfluence des mauvaises pens6es.Il a voulu avoir i luile chevalsans pareil, /
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A rnesure que le cheval boit par devant, I'eau son par Jerrivre. (Page 164.)
I'4p6e sans rivale, et le perroquet merveilleux. II a essayi la trempe de I'ipie en coupant la corde, et la vitesse du cheval en s'enfuyant, malgri les conseUs du perroquet. Je le savais. Maintenant I'heure va 6tre passie. Si dans cioq minutes tu es encore ici, tu seras mon esclave. Pars, si tu peux.
Et elle s'iloigna en riant encore de son afFreux rire.
Poltronnet resta anianti. Vainqueur dans son entreprise, il avait succombe aux dangers dont elle 6tait accompagn^e. II avait forc6 la sorcifere i lui dire des paroles propres h lui rendre I'espoir, et il itait son esclave, et Tespoir con^u restait enseveli avec lui au fond de cet abime.
Les jours, les semaines, les mois s'icoulferent, pendant lesquels Poltronnet, maltraiti toujours, battu quelquefois, s'occupa exclusivement k entretenir le feu sous la grande marmite dans laqyelle bouillaient les herbes nicessaires aux conjurations magiques. II se d6sesp6rait Ji calculer imparfaitement le temps qui s'6coulait, et Ji combiner des moyens d'6vasion, dont le plus facile 6tait impossible.
Enfin, un jour, il lui vint une id6e lumineusc.
Tout en entretenant le feu sous la grande marmite confine k ses soins, Poltronnet avait observi souvent les mouvements du couvercle soulevfe par le liquide bouillonnant. L'eau s'^chappait alors de la chaudifere et fombait sur le feu, qu'elle iteignait en partie, defa^on que le pauvre prince et^it oblig^ de le raviver. Une fois qu'il d&irait se livrer tranquillement k se$ pensies, il essaya d'6chapper pour quelque temps i ce travail incessant en posant une grosse pierre sur le couvercle. Quelques minutes plus tard, la vapeur comprimie lanfait, i une dizaine de pieds en Fair, le couvercle et la pierre.
A cette vue, le prince tomba dans une profonde i^verie. Quand il releva sa t^te, qu'il avait tenue longtemps dans ses mains, son parti itait pris.
— JV P^rirai peut-fetre, murmura-t-il ; mais ne vaut-ll pas mieux mourir que de vivre comme je le fais dans cette afFreuse demeurc ?
Alors il examina avec soin la position de la chaudiire, et vit avec satisfaction qu'elle itait placce exactement.au-dessous du puits qui servait de chemin6e. II ramassa les plus grosses pierres qu'il put trouver et les rangeii 6galement sur le couvercle ; il prit ensuite une planche ronde et la posa sur les pierres; puis il jeta une. grande quantiti de charbon dans le feu, qui devint trfes-ardent. Enfin, il monta sur la chaudiire ainsi pr^par^e, s'y assit et attendit en pensant i la princesse F61ie.
II n'attendit pas longtemps. L'eau se mit a bouillir avec violence,. rugissanf dans sa prison de fer. Une explosion terrible se fit entendre, et Poltronnet se sentit enlever dans les airs. II traversa le puits avec une rapiditi sans ifrgale, et se vit tout i coup 6bloui par la clart6 du jour. Puis il se sentit retomber. H sauta vivement de c6t6 et tomba ivanoui sur la terre, tandis que le couvercle abandonni par lui se replongeait dans Tabime et en atteignait le fond avec un fracas ipouvantable.
Quand le prince revint i lui, il se trouva couch6 sur le bord du puits. 11 rappela ses esprits du mieux qu*il put , se tita pour voir s'il n'6tait pas hlessi) et reconnut qu'il en 6tait quitte pour des contusions. II se demanda ensuite quel parti il devait prendre, et dicida que le plus sage 6tait de s'iloigner au plus vite. Mais oil aller ? Le royaumede Serendib 6tait loin, I'ipoque fataleou
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devait expirer le d^ai fix6 pour le mariage de la princesse devait fetre bien proche. Si Poltronnet avait eu seulement sous lui son bon cheval Agib ! Mais ou itait-il, maintenant, le bon cheval qui efit ramen6 si vite Finfortun^ prince au pays oii allait se consommer son malheur ? Oil 6tait I'invincible 6p6e qui eflt bris6 tous les obstacles dresses sur son passage ? Oil itait Ife sage perroquet, avec sa merveilleuse intelligence et ses pricieux conseils ? Poltronnet maudit cent fois le criminel Dondin. Mais il s'aper^ut qu'i la centifcme fois il n'6tait pas plus avanci qu*i la premifere, et il se mit en route.
II marcha longtemps. Le pays 6tait aride et desert. L'horizon reculait sans cesse ; et le prince ne voyait, si loin que se portassent ses regards, ni une maison oil il pfit se renseigner, ni un arbre qui piit offrir quelques fruits \ sa faim, ni une source oil il put itancher la soif ardente qui le d^vorait. Ce dernier supplice devint enfin intolerable. Plusieurs fois le pauvre Poltronnet s'arrftta, pr&t i s'avouer vaincu et i se coucher sur la terre pour y attendre la mort; plusieurs fois il reprit courage et continua sa marche. La nuit vint. II marcha encore dans les tinfebres ; mais le courage est plus difficile dans Tombre qu'en plein jour. Poltronnet, ipuisi de fatigue et de besoin, divori par Taffreux tourment de la soif qui dessichait en lui jusqu'aux sources de la vie, sentit la terre se dirober sous ses pieds chancelants, son coeur s'arr&ta dans sa poitrine haletante. II tomba sur un genou, et dit, croyant mourir, un dernier adieu i celle qu'il n'avait pu rendre \ elle-m&me.
A ce moment, un bruit, qu'il trouva plus doux que la voix de sa bien-aimie, retentit ^ son oreille. II entendit distinctement le murmure d'une eau tornbant dans un bassin. II icouta. Ce n'^tait- pas une illusion. Par un dernier effort, il se remit sur ses pieds, fit quelques pas dans la direction du bruit qu'il entendait, retomba ^ genoux, se traina un instant encore, et enfin, perdant toute conscience de son fetre, se coucha ivanoui sur la terre.
Quand il rouvrit les yeux, il faisait jour. Sa premifere sensation fut celle d'une douleuf aigug qui lui dfecliirait le gosier. La seconde fut un sentiment de joie, en entendant, non loin de lui, le murmure ruisselant qu'il avait entendu avant de perdre connaissance.
Mais au bruit de la fontaine, se mfilaient maintenant des voix qu'il crut reconnaitre. En prfetant I'oreille, il reconnut en effet la voix de Dondin qui se lamentait, et celle du perroquet qui rfepondait \ I'icart avec un accent de reprocbe. Poltronnet essaya de se lever et y r6ussit. H vit alors un spectacle qu'il ne s'expliqua pas d'abord.
Au-dessus de I'eau d'un 6tang, et i quelque distance du rivage, apparaissait Dondin, monti sur un objet qui ressemblait fetrangement \ la moitii d'un cheval, et qui n'itait autre chose en effet. Le cheval avait les naseaux plongfes dans I'eau et buvait. En mSme temps I'eau coulait, comme d'une fontaine, de ses entrailles nettement couples, \ Tendroit oil les hanches avaient dA s'unir au reste du corps. C'6tait 1^ ce qui produisait ce bruit que le prince avait entendu.
Au cri d'itonnement que poussa Poltronnet ripondit un cri de joie. Le perroquet Tavait aper^u. II vola rapidement vers lui, et le caressa en battant des ailes. Avant de demander aucune explication, le prince s'agenouilla au bord de Teau et but. Qiiand sa soif fut calm^e, 11 demanda ce que signifiait ce qu il voyait. '
— Oh ! monsieur, cria Dondin du milieu de Teau, vous voyez en moi un malheureux qui a ktk bien puni d'une mauvaise pens6e. J'ai voulu m'approprier Tipie, le cheval et le perroquet, me disant que si vous aviez accompli tant de belles choses avec leur aide, moi qui suis naturellement plus vaillant que vous, j en accomplirais de bien plus belles encore, et, pour y parvenir, je vous ai abandonn^ Jans le trou oil vous 6tiez descendu. Mais j'ai appris k mes dApens que ce n'est pas tout que de poss^der ces choses-lJi, et qu'il faut encore savoir la manifere de s'en servir. Je n'ai pas su profiler des avis du perroquet, qui me conseillait de ne pas couper la corde. J'ai voulu employer I'ipie k couper mon pain sur la croupe du cheval, et j'ai coup6 le cheval avec mon pain. La pauvre bfete en a iprouvi une si grande soif, qu'elle s'cst mise k courir avec la rapiditi que vous lui connaissez, et voili oil elle m'a menfe. II y a longtemps que nous y sommes, car i mesure que le cheval boit par devant, Teau sort par derrifere, et il en risulte qu'il ne pent pas se d6salt6rer. Tout brave que je suis, j'ai une horreur instinctive de I'eau, et je n'ose pas descendre. Aussi je serais mort de faim depuis longtemps, sans le perroquet, qui va me cueillir des fruits et me les apporte. Aussi je vous assure que je compte les jours avec impatience, et qu'ils me paraissent avoir plus de vingt-quatre heures chacun.
— Et combien en as-tu compti ? dit le prince.
— Le cheval a bu pendant cent trente-sept jours et cent trente-sept nuits, dit r^cuyer. L'^tang tout entier doit lui avoir pass6 au moins trois fois k travers le corps.
— Cinq mois et demi ! s'6cria Poltronnet.
Et il calcula rapidement dans sa pens6e le temps 6coul6 depuis son dfepan.
— Nous n'avons plus qu'un mois pour retourner i Serendib, dit-il. Est-ce assez ?
II raconta au perroquet ce que lui avait dit la sorcifere. Malgri sa sagaciti, I'oiseau ne comprit pas mieux que n' avait fait le prince les paroles ambiguSs de la magicienne. N^anmoins il fut d'avis de retourner au plus vite vers la princesse Ffelie.
— Partons ! dit Poltronnet.
II s'iloignait dijJi, quand il fut rappeli par la voix suppliante de Dondin, qui le conjurait de ne pas I'abandonuer, ajoutant qu'il mourrait de faim quand le perroquet ne serait plus Ik.
— Ce serait une juste punition de ton crime, dit le prince. Nianmoins, comme Dondin pleurait et priait, I'excellent jeune homme sc
sentit imouvoir. II entra dans I'eau, prit Dondin sur ses ipaules et le rapporta
clarinette, tandis que le troisiime chantait une chanson en I'honneur des nouveaux 6poux. Entrain6 par un petit sentiment de vengeance, il se dit que c'^taient li les dignes chanteurs du ridicule manage qui venait de s'accomplir. II s'approcha des trois bossus, les dicida i le suivre en leur donnant de Targent, les mena droit au palais qu'habitait Montendo, et leurordonna dedonner une s6r6nade au msurii. lis obiirent, mSlant Ji leur symphonie les accents les plus comiques et les contorsions les plus grotesques. Bientot cette ipigramme vivante, dont Poltronnet avait cru d'abord pouvoir se r^jouir, Tennuya, et, les ayant bien payis, il les laissa li gagner leur argent comme ils Teiitendraient.
Au reste, Poltronnet avait complitement manqu6 son but. Montendo n'^tait pas dans sa maison. L'imb6cile avare, trop indigne du bonheur qui lui 6tait 6chu, n'avait pas voulu sacrifier, m^me i cette heure oil il efit du oublier tout le reste, un petit plaisir qu'il se donnait tous les soirs, et qui consistait i aller voir si son tr^sor, enfoui dans une grotte connue de lui seul et situ&e a quelque distance de sa demeure, 6tait encore *Ji sa place. Une fois rentri dans son palais avec sa charmante Spouse, il en 6tait ressorti au plus t6t par une petite porte du jardin, laissant la princesse FSl6e seule avec sa nourrice.
Celle-ci s'affligeait de la tristesse de sa chfere enfant, qui, malgrfe son peu de raison, semblait avoir conscience du triste sort qui lui itait r6serv6, et soupirait au lieu de s'amuser de toutes les distractions que lui offrait la bonne femme. Tout Ji coup la nourrice entendit la musique enragie que faisaient les trois bossus sous les fenfetres de la salle ou elle se trouvaient. EUe la fit icouter k la princesse, qui bient6t se dferida et se mit i rire en montrant ses jolies dents blanches. Malheureusement les fenfetres de la maison de I'avare 6taient hautes, et, si on entendait, on ne voyait pas.
La nourrice descendit.
En voyant les musiciens :
— VoilJi bien ce qu'il faudrait pour amuser ma ch^re princesse, se dit-elle. Mais le seigneur Montendo m*a bien d6fendu de laisser entrer qui que ce soit.
— Bah ! ajouta-t-elle ensuite, il ne reviendra peut-fetre pas de sitdt, Et elle fit entrer les trois bossus.
Qiielques minutes aprfes, la princesse F6l6e riait aux idats.
La bonne nourrice se rijouissait de cette gaieti, quand, par la fenfetre qui donnait sur le jardin, et qui permettait de voir mieux que celles qui donnaient sur la rue, elle aper^ut le maitre qui revenait. Elle n'eut que le temps de faire cacher les musiciens dans trois grandes caisses qui se trouvaient 1^, rang^es contre le mur. Aprfes quoi, elle s'empressa de faire passer la princesse FSlfee dans une autre chambre, de peur qu'elle dit quelque sottise.
Montendo avait oubli6 une des nombreuses clefs qui lui servaient k ouvrir les nombreuses serrures de son coffre-fort, et il revenait la chercher. II jeta autour de lui des regards soup^onneux, et huma Fair comme s'il flairait quel-
que chose de suspect. La nourrice, qui rentrait en ce moment, essaya de dfetoumer son attention, en iui annon^ant que la princesse 6tait dijJi dans Tappartement conjugal ety attendait son ipoux. Cette flatteuse nouvelle parut faire quelque impression sur le bossu. Mais Tavarice Temporta encore :
— Je cours et je reviens, dit-il. Ce sera Taffaire d'un instant. Surtout, ajouta-t-ii en sortant, que la porte reste bien fermie, et que personne ne puisse entrer.
II ne fut pas plus t6t parti, que la nourrice courut k une des trois caisses, et souleva le lourd couvercle qu'elle avait laiss6 retomber sur le pauvre bossu couchi dans cette itroite prison. Qjael fut son efFroi, quand elle vit que le musicien, trop pressi dans sa cachette, et d'ailleurs Qompl6tement privi d'air, ne donnait aucun signe d' existence. Elle Tappcla, le toucha, le secoua : il ne bougea pas. Elle mit la main sur le coeur, et ne le sentit pas battre. II n'y avait pas k en douter; le malheureux 6tait complitement 6touff6. Elle souleva d'une main tremblante le couvercle de la seconde caisse, et vit un spectacle tout pareil : les coffres oh elle avait cach6 des bossus vivants ne contenaient plus que des bossus morts.
Le premier mouvement de la nourrice, en voyant ce iriste malheur, fut de s'enfuir et de laisser les musiciens tripassis s'arranger avec Montendo comme ils Tentendraient. Mais elle songea k sa chfcre et innocente princesse, sur qui I'avare ferait peut-Stre retomber sa colfere, et alors elle eut envie de pleurer. Puis elle se dit que les larmcs ne servaient k, rien, et, comme c'itait une femme de tSte, elle se mit ^ examiner tranquillement ce qu'elle pourrait faire pour que Montendo ne s'aper^At pas de ce qui itait arrivi. Le meilleur parti i prendre, vu que d'ailleurs c'6tait le seul, consista ^ faire disparaltre les cadavres. La nourrice essaya d'en soulever un, et ne put y riussir ; elle n'^tait pas assez forte.
— Ce que je ne peux pas faire, se dit-elle, il faut le faire faire par un autre. Si j'avais un portefaix sous la main... mais je n'en ai pas, et, quand j'en aurai un, je n'ai qu'une seule pifece d'argent dans ma poche, et jamais un portefaix, si peu exigeant que je le suppose, n'emportera ces trois corps pour une seule pifece. Pourtant, se ripondit-elle encore, il n'y a pas d'autre maniire d'en sortir, et il faut tkher d'employer celle-lJi.
Elle descendit done, ouvrit la porte, et attendit si elle ne verrait pas passer quelque homme k qui elle p6t demanderle service dont elle avait besoin. Elle regardait au loin, cherchant i percer les tin^bres qui s'6tendaient sur la rue silencieuse et disette, lorsqu'elle tressaillit en entendant une voix plaintive qui parlait tout k c6t6 d'elle, et qui disait :
*— O ciel injuste 1 il est done dit que je ne souperai pas faute de trouver i gagner une pi&ce d'afgent, fiit-ce k porter des fardeaux !
La nourrice regarda, et vit tout prfcs d'elle un gros homnie qu'elle n'avait pas aper?u d'abord. II 6tait assis sur une borne, tout prfes de la porte, dans une attitude qui annon^ait le d6sespoir.
— Voili mon aflfaire, pensa-t-elle. Brave homme, dit-elle tout haut, si vous cherchez quelqii'un qui vous fasse gagner une pifece d'argent, je cherche quelqu'un qui veuille bien la gagner. Venez avec moi.
Et elle rentra, suivie du gros homme. Quand ils furent en haut, dans la piice oil itaient les trois coffres, et qu'iclairait une chandelle fumeuse, ik se regardferent et tous deux jetferent un cri de surprise. La nourrice reconnaissait dans celui qu'elie avait ameni I'icuyer du prince Poltronnet. Dondin, de son c6i6, reconnaissait la. nourrice, quil avait vue jadis devenir fte en brfllant toute vive. II allait mariif ester son fetonnement de cette rencontre, quand ia bonne femme TarrSta net.
— Nous n'avons pas le 'temps de causer, lui dit-elle. Vous avez besoin d'une pifece d'argent pour souper : la vqici/ .
Dondin itendait d6ji la main. La nourrice remit la pi^ce dans sa poche. -^ H faut la gagner, dit-elle.
— Tant pis! fit Dondin en soupirant. Enfin! ajouta-t-il philosophiquement, c'est aux malheureux qu'On .netdtjifflfe rien pour rien. Que faut-il faire ?
. La nourrice ouvrit un des cofFres.
r • — Vous allez, dit-elle, prendre ce bossu mort, sur votre dos, descendre au jaislin, et ouvrir la petite porte en face. Dix pas plus loin.coule la rivifere. Vous jetterez le corps dedans, et, quand vous reviendrez, vous aurez Targent. Dondin ne goutait pas fort cette manifere de gagner k souper. Mais il avait faim. II fit ce qu'on lui disait de faire, chargea le corps sur ses ipaules, et sortit.
Dfes qu'il fut dehors, la nourrice. se mit i r6fl6chir. Ce n'^tait pas le tout que de s'etrjctd^arrassie d'un des trois cadavres; ce n 6ta!t,m'feme rien.. Elle entendait d6jJi le pas lourd de Dondin qui s'en revenait, quand enfin elle se frappa le front comme si elle avait trouvi ce qu'elle cherchait. Puis elle se hiita de.fj^rmer le cofiire vide, et d*eh ouvrir un autre.
Dondin. entrait.
— C'estfait, dit-il. Payez-moi maintenant.
— C'est trop juste, ripondit la nourrice. Et elle tirait d6ji I'argent de sa poche, quand elle s'arrSta tout k coup, mohtrant du doigt le coffre ouvert.
— Qu y a-t-il? fit Dondin.
— : Regardez ! reprit la nourrice. Ou vous ne Tavez pas.'emportfe, ou bien il est revenu. : , .1 i
Dondin regarda, et parut tr^s-6tonn6 :
— Voil^ un bossu qui n'aime pas Teau, dit-il. Mais c'est votre affaire et nan la mienne.
La nourrice tenait encore Targent. Dondin sentait crier ses entraiUes. Aprfes une vive discussion, il mit le second bossu sur ses ipaules, et reprit le chemin qu'il avait d6jJi suivi.
La dispute fut plus vive encore, lorsque, I'ex-icuyer 6tant revenu une
seconde fois, il entendit dire encore que son second voyage n'avait pas tnieiuc T^ussi que le premier.
- — Enfin, disait Dondln, si ce bossu s'obstine k revenir toute la nuit, il
faudra done que je soupe i I'heure du dejeuner? fois dans la rivifere, i! n'est pas seulement mouiU
Mais la nourrice teiiait bon. Elle riussit enfin i I fois aminerait un r^sultat plus satisfaisant, et D troisitme tpreuvc.
Quand la nourrice le vk dehors, die respira retour avec impatience. Tout cela avail it& lonj ment revenir avant pen, ct Dondin restait dclioi temps que les deux autres.
Enfin, il arriva. I! avait I'air triompliant.
— Je vous I'avais bien dit, dit la nourrice; il n vcz aller souper.
— Ah! fit Dondin en prenant I'argent, cetti i'avais pris mes precautions. Apris Tavoir jet^ i pr&s de la porte du jardin, ct j'ai attendu. Voi fait. Au bout d'un instant, j'ai vu mon cntet6 q rure pour s'en revenir encore. Jc I'ai bien recor une grosse pierre, je lui en at appliqui un bon < report^ dans la rivifere. Apr&s quoi, j'at attendu a profit^, comme vous le voyez. Je peux dire qi ajouta Dondin en s'en allant, pendant que la no
Elle avait tout compris. Dondin avait pris i bossu vivant pour un bossii mort, et il avait co! en y ajoutant le bossu Montendo. La princesse
On imagine facilement quelle ruineur se fit I'ctrange disparition de Montendo. Chacun met sans que, de toutes les opinions contraires, il satisfaisante. On fit les recherches les plus .ictives, les cada\Tes des quatre bossus. Cette dicouvert plus inexplicable encore. Le roi ordonna une en n'amena aucun r^sultat.
Poltronnet avait appris la nouvelle par le bri couru au palais du roi, Le roI le re^ut un peu qu'il pritau prince, il ne pouvait s'emp&cher, d; cet axiome de droit qui present dc chercber le < crime profile. Poltronnet s'apergut des soup^o demanda avec indignation les moyens de se jus fut pas difficile de prouver devant les juges qu'h se commettre, i! itait depuis longtemps rentr^ Ji
LH MONDE FANTASTiaUE ILLUSTR^. I7I