CHAPITRE X:i
Par quel miracle imprcvu la princcsso Fclcc rcdevicnt la princessc Fleur-d 'Esprit.
|e roi demanda pardon h, Poltronnet des soup^ons qu'il avait con^us, et, pour Ten d^dommager, il Tinvita lui-m6me h voir la princesse
L'entrevue eut lieu, elle fut mSlie de peine et de plaisir. Tout en contcmplant avec admiration ces traits charmants dont la vue lui ipanouissait le coeur, le prince songeait avec amertume k ce tr^sor d'intelligence qui vivait jadis dans cette tfete ador^e, et qui maintenant courait Ics champs sans que tous ses efforts eussent riussi i rattraper cette dme envol6e. Qaant Jt la princesse, elle parut prendre un vif plaisir k la presence de Poltronnet, dont elle ne se lassait pas d'admirer, en riant aux iclats , la brillante 6charpe et la plume flottante.
Poltronnet s'en alia tout triste, mais plus amoureux que jamais.
Cette double impression sc rcnouvela i chacune dcs friqucntcs visitcs qu'il fit k la belle princesse, dont Tinnoccnte gaieti le charmait, en mSme temps qu'elle lui brisait le coeur. II itait content de voir hcureusc celle qu'il aimait, mais il se disolait en songeaut qu'elle 6tait incapable d'aimer et qu'il n'entendrait jamais de sa bouche un doux aveu pour lequel il eiit donn6 sa vie.
Un jour qu'il racontait ses peines i son perroquet, et que celui-ci tdchait de r^gayer par de douces paroles et d'inginieuses plaisanteries, il pensa que le spirituel oiseau pourrait amuser la princesse, et il Temporta chez elle.
La belle idiote parut en effet ravie. Elle caressa le perroquet et rit beaucoup en Tentendant parler. Le prince s'en rejouit, et il excita ccttc gaictc commc on fait pour un enfant i qui on montre un nouveau joujou.
— Oui, ditla princesse. Bon i manger.
Et elle ripita plusieurs fois cette parole, avec joie d'abord, puis en donnant quelques signes d'impatience.
Poltronnet ne comprenait pas. La nourrice, habitu6e b, entendre la princesse et k comprendre le langage imparfait par Icqucl cllc cherchait h expliquer ses fantaisies, lui expliqua que la pauvre Fel6e avait envie de manger Toiseau. Poltronnet prit son perroquet avec un mouvement d'horreur et s'enfuit.
Le lendemain, il trouva la princesse livrie i une profonde m61aftcolie dont il essaya vainement de la distraire. II en fut de m&me les jours suivants, et la nourrice lui apprit que la fantaisie de sa chfere enfant s'fetait changie en un disir persistant, et que la tristesse croissante qui r^sultait de ce disir non satisfait altirait la santi de la princesse. Les roses de son visage, se fanaient d^jJt, et elle maigrissait i vue d'ceil.
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Poltronnet revint chez lui tout affligi. Le perroquet s'aper^ut de son chagrin et lui en demanda la cause. Le prince la lui dit.
— II faut satisfaire la princesse, dit le perroquet.
— Jamais ! dit Poltronnet. Je t'aime trop, et je ne me risoudrai jamais k un sacrifice qui serait un crime.
— Si vous m'aimez, reprit le perroquet, je vous aime davantage encore. Depuis le jour oh je vous ai vu, j'ai senti s'^veiller en moi des sentiraents inconnus. Si j'itais femme, je croirais que je vous aime d'amour. Mais je ne suis qu'un pauvre oiseau, et, tel que je suis, j'iprouve pour vous une affecdon qui ne reculera pas devant le sacrifice d'une vie disormais inutile. Si je vous ai rendu quelques services, je ne puis plus rien pour vous. Aussi je ressentirais une joie supreme k vous donner une demifere preuve d'affection en calmant la milancolie de celle que vous aimez et le chagrin qu'elle vous cause i vous-mfeme.
— Faire de toi une victime et te porter moi-mSme au sacrifice ! jamais, encore une fois ! s'icria le prince.
— Vous ne me porterez pas, ripondit le perroquet. Ouvrez seulement la fenfetre, et je volerai joyeusement vers la princesse.
— Non ! non ! dit encore Poltronnet.
Mais le perroquet reprit la parole, et il park si 6loquemment, que le prince, persuade, se leva, alia vers la fenfitre, recula, revint, et enfin ouvrit la fenfetre. A peine 6tait-elle ouverte qu'il s'61an?a pour la refermer. Mais I'oiseau 6tait d6ji dehors.
— Adieu ! cria-t-il. Et il disparut.
Poltronnet sortit vivement et s'dan^a i sa poursuite. II arriva au palais tout courant.
— Ofi est mon perroquet? cria-t-il du plus loin qu'il aper^ut la nourrice.
— A la broche ! r^pondit celle-ci.
Poltronnet trouva la princesse toute joyeuse du repas qu'elle allait faire. H voulait se retirer pour s'ipargner la douleur d'assister i cet horrible festin. Mais la princesse se mit en colore en le voyant s'iloigner. II prit done son courage Ji deux mains, s'assit tristement en face d'elle et la regarda manger.
Pendant que la belle idiote su^ait d61icatement, tout en donnant des signes d'6vidente satisfaction, les ailes de sa volaille prialablement dfecoupte par la nourrice, le prince se livrait k des reflexions dfecourageantes. 11 se demandait s'il faisait sagement de persister dans un amour si mal plac6.
— Elle est bien belle, disait-il, mais qu'est la beautt sans esprit? C'est sa reputation de sagesse et de haute raison qui a fait naltre en moi la passion que j'ai pour elle. Maintenant que Ticlair de la penste n'anime plus ces beaux yeux, maintenant que cette charmante tfite est vide, et que rien n'y survit plus k la raison perdue, si ce n'est une sorte d'instinct animal qui pent conseiller les actions les plus insensies et mfime les plus cruelles, ne suis-je pas aussi priv4 de raison que peut Tfetre cette joUe poup6e, de songer i unir mon
LE MONDE FANTASTIQ.UE ILLUSTRlS. 1 73
existence k la sienne? — Que le del est injuste ! ajouto-t-il, et que lui ai-je fait pour qu'il m'inflige de pareils tourments? Elle est belle !
Et, relevant sa tfete, qu'il avait tenue jusque-lJi cach6e dans ses mains, il regarda la princesse. Celle-ci ne mangeait plus. Tenant d'une main sa fourchette, de Tautre un couteau, elle considirait le prince, et lorsque spn regard rencontra le regard de Poltronnet, celui-ci crut voir dans ses yeux une singulifere expression d'intelligence. La commotion qu'il en ressentit futsi vive qu'il poussa un cri et itendit la main vers la princesse. Mais la princesse F616e le regarda de nouveau avec itonnement et se remit h manger sans rien dire. Elle acheva son repas silencieusement, malgr6 les efforts que tenta Poltronnet pour la faire parler. Puis, quand elle eut fini, elle inclina gracieusement sa jolie tfete blonde sur sa petite main blanche, et s'endormit sans avoir prononc6 une seule parole. La nourrice se disposa k la coucher, et Poltronnet s'en alia plus songeur que jamais.
Seulement Ticlair qu'il avait surpris dans les yeux de la princesse, si fugitif qu'il eflt 6t6, avait complitement changi le cours de ses idies. II se disait maintenant que s'il renon^ait i ipouser la princesse F6l6e, il serait aussi l^che que les trois pritendants dont il avait vu la conduite en arrivant i Serendib, conduite qu'il avait profond6ment m6pris6e tout en en profitant. D'ailleurs les paroles incomprises de la sorci^re Kirimiri ne lui avaient-elles pas donn6 i entendre que la raison de la princesse n'itait pas perdue k jamais.
— Un jour viendra peut-fitre, s'6cria-t-il, od mon amour et ma Constance triompheront de la destin^e, et oil j'entendrai cette bouche que j'adore prononcer le mot divin pour lequel je donnerais ma vie.
II s'endormit par 1^-dessus, tranquille commeun prince qui a pris une bonne resolution. Le lendemain, de bonne heure, il se presenta chez le roi.
II fut re^u immidiatement par le monarque et lui exposa la resolution qu'il avait prise. La princesse Ffelie, dit-il, avait porti assez longtemps le deuil d'un man qui Tavait si peu ipousie que ce n'itait pas la peine d*en parler. Elle pouvait maintenant conclure une autre union sans blesser les convenances. Poltronnet conclut en suppliant le roi de Tagrier pour gendre et de conclure sans deiai une alliance quicombleraitle plus cher de ses voeux.