CHAPITRE XII
Comment la princesse prouva la r^alii^ du prodige ; comment la fSe Flammfeche Texpliqua,
et conmient finit Fhistoire.
,1 y avait i Serendib un statuaire cilfebre, dont le talent excitait Tadmiration de beaucoup de gejis et Tenvie de quelques-uns. Or, jamais ces deux sentiments ne s'^taient manifest&s plus vivement que dans le moment actuel. Voici i quelle occasion :
Apris la mort inopinie de Topulent bossu, qui avait si i propos fait une veuve d'unc nouvelle marine, le roi avait craint que ropinion publique ne s'imiit en voyant sa fiUe devenue k si bon march6 maitresse d'un si richc heritage. Pour couper court aux mauvais propos, il avait r^solu de donner a une partie des immenses tr^sors accumulis par Montendo une destination qui plut aux ministres de la religion, tr^s-puissants en ce pays sur Topinion publique. II avait, en consi^quence, fait prendre dans le trisor du bossu trente mille livres d'or, et les avait confines au statuaire dont nous avons parl^, en le chargeant d'en faire un lion colossal. Le lion 6tait Temblfeme de la diviniti adorie i Serendib. L' artiste s'acquitta de sa t^che avec une habilet6 merveilleuse. Au bout de tr^s-peu de temps son ouvrage itaitachevfe, et le grand linn d'or 6tait livri i Tadmiration et i la v6n6ration publiques. Le statuaire, pour comble de perfection, avait 6tabli sous cette inorme masse un systfeme ing6nieux de roues et, d'engrenages, qui permettait de le mouvoir sans grands efforts. Le lion fut promeni i travers la ville, et la foule immense accourue sur son passage se prosternait Ji sa vue avec respect et non sans terreur, croyanr voir apparaitre le dieu lui-m&me, et pensant, — tant le monstre semblait vivant, — entendre des rugissemcnts sortir de sa gueule formidable.
Le lion fut ainsi men6 au palais, et le roi fut si ravi en voyant un ouvrage si parfait, qu'il r6conipensa magnifiquement Tartiste.
On comprend que Timmense succfes obtenu par celui-ci et les honneurs dont il fut combl6 ne firent qu'exciter au plus haut degri la haine et Tenvie de ses rivaux. lis se consumaient dans leur rage impuissante, lorsque enfin le plus exalt6 d'entre cux trouva le moyen de jeter un nuage sur la gloire qui les offusquait.
II alia trouver le roi, et accusa hautement I'auteur du chef-d'oeuvre de n' avoir pas employ^ h la confection tout Tor qui lui avait 6t6 confii, et d'en avoir detourn^ une grande partie. On fit venir le statuaire, qui protesta de son innocence, dont il itait, dit-il, facile de se convaincre en pesant la statue.
Mais, si ce moyen 6tait aise h proposer, il ^tait difficile k exicuter. Oil trouver des balances assez grandes et assez fortes pour peser ce colosse ?
Tandis que Poltronnet attendait avec impatience le jour de son bonheur, le roi itait done fort perplexe. II convoqua les sages de la nation, et leur exposa la question qui I'embarrassait. Les savants parlferent longtemps sans rien dire, et ils en itaient li, les uns se grattant le front, les autres se rongeant les ongles, lorsque tout b, coup une tapisserie se souleva, et la princesse Fleur-d'Esprit apparut.
— Sire, dit-elle modestement, et vous, sages de la nation, j'ai entcndu la deliberation Ji laquelle vous vous livrez, et je crois pouvoir vous dire que vous voilk bien embarrasses pour peu de chose.
— Ma fille, s'^cria le roi, auriez-vous trouvi une solution h la difficult^ qui nousoccupe? /
LE MONDE FANTASTiaUE ILLUSTRE. 1 75
— Mon p6re, ripliqua la princesse, que Ton amine demain le lion sur la grande place, au bord du fleuve ; li je dirai ce qu'il faut faire, et le del aidant, vous saurez au juste ce que vous voulez savoir.
Les conseillers s'en allferent en secouant la tete, pcu convaincus que la princesse F616e vint i bout d'etre Ji elle seule plus sage qu'eux tous ensemble. Le roi lui-mSme n'6tait pas tranquille.
Le lendemain, la place d^signie itait couverte d'un immense concours de peuple. La foule ondulait avec un grand murmure, comme une moisson agitie par le vent. Au-dessus des tStes en mouvement, s'&levait, immobile, Ic lion colossal, pareil h un rocher d'or battu par un oc6an humain.
Qpand le roi et la princesse parurent, le mouvement s'arr6ta, le bruit cessa, et on entendit distinctement, au milieu, la voix harmonieuse de la belle jeune fille, qui commandait au peuple ce qu'il fallait faire pour arriver i la connaissance de la v6rit6 ; s'arrStant apris chaque ordre qu'elle donnait, afin de kisser le temps de I'ex^cutcr.
Voici ce qu'elle ordonna et ce qui fut fait k mesure :
Un grand navire 6tait sur le fleuve, amarri au quai au-dessus duquel s^61cvait son flanc arrondi. On itablit d'abord, avec de fortes poutres, un passage solide, qui partait du pont du navire et s'inclinait vers la terrc, en formant une pente douce. Ensuite on fit avancer le lion sur ce passage. A chaque pas qu'il faisait, le vaisseau s'enfon^ait dans I'eau, et I'inclinaison du chemin de bois devenait moins sensible. Par ce moyen, le colosse se trouva bient6t sur le pont du navire, qui, gr^ce k I'addition de ce poids ^norme, se trouvait presque a fleur du quai. Alors on marqua sur la muraille ext^rieure du vaisseau la hauteur precise i laquelle arrivait la marge sup6rieure du rivage de pierre. Ouand ce fut fait, on fit r^trograder le lion et on le fit descendre h terre de la memo fa^on qu'on I'avait fait monter sur le navire, qui, soulagc i\ mesure, reprit sa position premiere.
Parmi les assistants, les uns exicutaicnt la manoeuvre commandfee, les autres la regardaient ; mais aucun ne comprenait oii elle devait aboutir. On voj'ait que le lion itait lourd, ce qui n'apprenait rien h personne.
— Maintenant, dit la princesse, apportez une grande quantiti de picrres, ct chargez-en le vaisseau jusqu'ilce qu'il se renfonce dans I'eau juste autantque tout i rheure, et que la raie dont il est marqu6 se trouve pr6cis6ment i la hauteur du bord.
On le fit sans comprendre davantagc. Le vaisseau charg6 redcscendit Icntcraent dans I'eau, tandis que la foule, s'interrogeant elle-mfimc, faisait entendre un murmure qui cessa subitement au moment oil la princesse reprit la parole.
— II est Evident, dit-elle, en voyant que ce qu'elle avait commandi 6tait ex6cut6, il est Evident que ces pierres riunies pfesent exactement le mfime poids que le lion, puisqu'elles ont fait enfoncer le navire justement de la mSme quantity. II ne s'agit done plus que d'apporter des balances et de peser les pierres sipariment, pour connaitre le poids de la statue d'or.
Les plus intelligents commencferent i comprendre, les autres s'y mirent pcu k peu, pendant que les pierres apport^es par lots convenables, se succ6daient dans les balances. Cependant Tattente 6tait telle qm'on regardait en silence. Mais quand toutes les pierres furent pes6es, quand on eut addttionn6 tous les poids partiels, et qu'on entendit proclamer que le total foriliait pr^cis^ment trente mille livres, alors un tonnerre d'applaudissements 6clata de toutes parts.
— Vive la princesse Fieur-d'Esprit ! criait le peuple. Vive celle dont la sagesse est la gloire de son pays !
Le statuaire accus6 fut combli de nouveaux honneurs ; son accusateur fut puni comme il le miritait, et ceux qui avaient hochfe la tfete quand on parlait de la raison revenue de la princesse, furent les premiers k maoifester une admiration sans bornes, et k dire :
— Je I'ai tou jours cru.
Mais le plus heureux, en cette affaire, c*6tait Tamoureux Poltronnet, qui, non content d' avoir joui dans son cceiir du triomphe de celle qu*il aimait, avait eu la satisfaction d' entendre le roi lui dire, en mettant dans sa main la main de la princesse :
— A present, mes enfants, vous pouvez vous marier quand vous voudrez.
— Tout de suite, dit Poltronnet.
Et, en effet, tous les pr^paratifs itant faits d'avance, on ne tarda pas longtemps.
Les noces furent c616br6es avec une magnificence extraordinaire. D y eut des r^jouissances de toute sorte auxquelles, cette fois> le peuple tout ender s'associa de boii coeur, car Poltronnet 6tait aiiiii de tout le mohde.
Une partie de la pompe deploy 6e en cette circonstance solennelle rejaillit sur un autre hymtnie qui se c616brait en mfeme temps. Le jour oil Poltronnet 6pousait Fleur-d'Esprit, Dondin 6pousait la nourrice.
Ce mariage n'itait pas aussi surprenant qu'il pent le paraitre au premier abord. La nourrice avait racont6 au prince les 6v6nements qui avaient ameni le tripas de Montendo. La part qu'avait prise Dondin k ce bienheureux accident avait eflfac6 les torts ant^rieurs de Ticuyer. Poltronnet, reconnaissant, Favait repris k son service et avait mfeme manifest^ Tintention de lui prouver sa gratitude. Dondin avait demands pour recompense la main de la nourrice. Celle-ci, consult&e, s'6tait trouvie flattie de la recherche de ce gros petit homme, assez sensi pour didaigner les vains avantages de la beaut^ et de la jeunesse, et avait diclari fetre toute dispos6e k couronner ses voeux. L'affaire, convenant ainsi aux plus intiressis, avait 6t6 conclue sans d'autres obstacles.
Malgri les fdicitations , les discours, les festins, les chansons et les danses, la joum6e des noces avait paru longue k Timpatient Poltronnet, dont les yeux allaient sans cesse de la princesse k I'horloge, et de Thorloge k la princesse. Dondin lui-mime avait donni plusieurs fois des signes d'un empressemeat
Les deux i^poux vicureot^heureux, s'adoranl I'un
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propre i chatouiller doucement ie coeur de son ^pousde. Mais les choses les plus longues om une fin, et I'amoureux Poltronnet vit enfin arriver I'heure oil itlui fut permis d'entrainer Fkur-d'Esprii loin de la foule importune. Dondin et la Dounice avaient diji disparu.
Les jeunes ipoux approchaient de leur appartement, lorsque la princesse s'arrfeta, et supplia Poltronnet de modirer sa ligitime impatience et de lui permettre d'accomplir k Tinstant mfeme un devoir qu'elle considferait comme sacr6. Elle voulait, disait-elle, donner une marque de sa reconnaissance k une personne dont elle avait re^u tant de preuves d'attachement. Les agitations de la joumie ne lui avaient pas laiss6 le loisir d'ofFrir i sa nourrice le present de noces qu'elle lui destinait, et elle disirait rfeparer cette omission.
Le prince, qui ne savait rien lui refuser, comprit ce sentiment, ct tous deux se dirigirent vers la chambre occup6e par leurs serviteurs. lis frappferent i la porte, et on ne r^pondit pas d'abord. lis frapp^rent de nouveau. Dondin demanda qui ^tait li, et un peu de temps se passa encore avant qu'il se d^cidit k ouvrir.
II ^tait seul. Sa contenance 6tait embarrass^e, et il jetait des regards inquiets Vers la cheminie, ou brfllait un grand feu.
— Ou est ta femme? lui demanda le prince.
— Je... je ne sais pas!... balbutia Dondin. — Ah ! la voili, reprit-il en montrant le feu, oil comment ait b, se dessiner vaguement parmi les flammes mouvantes la figure d'une dame en robe rouge, tenant une baguette i. la main.
Poltronnet reconnut la ffee Flammfeche.
— Malheureux ! s'icria-t-il en s'adressant it Dondin, comment cela est-il arriv6?
— Ah! dame! r^pondit I'icuyer, vous pensez bien que je n'ai pas &pous£ cette vieille nourrice sans avoir mon id6e. Je me suis rfeservi le droit de la faire devenir f6e chaque fois que cela me conviendra. II n'est pas mauvais d' avoir une f6e i ses ordres, sous la main, dans un minage.
Le prince lui jeta un regard de m6pris. II s'apercevait, non pour la premiere fois, que Dondin n'fetait dicidiment pas exempt de quelques perits travers. II allait lui faire de graves reproches, quand la f&e prit la parole.
— Prince, dit-clle, et vous ma ch^re princesse, ne dites rien i ce micliant homme. S'il s'est conduit cruellement envers sa femme, s'il lui a inflig6, dans des vues d'intirfet personnel, le terrible supplice d'etre brftlie vive, je lui pardonne en pensant que je lui dois le bonheur de vous apparattre dans ma puissance et de pouvoir exercer cette puissance en votre faveur. Parlez, que voulez--vous?
— Madame, dit le prince, jevous remercie de vos bonnes intentions, mais je suis parfaitement heureux et je ne desire plus rien. — Pourtant, ajouta-il en se reprenant, vous me feriez plaisir de m'apprendre comment mon bonheur est arriv6, et par quel prodige la pauvre princesse- F616e est redevenue la belle princesse Fleur-d'Esprit.
— C'est facile, dit la fie. Le magicien Spavento t'a raconti jadis comment un rat avait d6vor6 Tesprit d6rob6 k la princesse. Ce rat, devenu tris-spiritucl, n'en fut pas moins mangfe parle perroquet, dont tu as si bien appricii I'intelligence. Voili pourquoila sorcifere Kirimiri t'a donni i entendre que Tesprit de la princesse ctait en ta possession. Plus tard, la princesse a mangi le perro-
LE MONDE FANTASTiaUE ILLUSTR6.
quet, et voili comment elle a recouvr6 sa raison : voili pourquoi son premier acte d'intelligence a ktk de te reconnaltre et de te dire qu'elle t'aimait.
— Je comprends, dit Poltronnet.
— Maintenant , ma chfeVe fiUe , dit la f6e en s'adressant i Fleur-d'Esprit, d6sires-tu quelque chose que je puisse te donner?
— Non, dit la princesse; je suis heureuse. Et elle jeta sur son ipoux un regard qui fit bondir le coeur du prince.
— Hi bien! dit la f6e, je penserai pour vous k un avenir auquel vous ne pensez gufere, et je vous donnerai quelque chose qui complfetera votre bonheur. Vous aurez des enfants qui vous ressembleront. Ds auront la beaut6 et I'esprit de leur mfere, la bonti de leur pire, son courage modeste et sa Constance invincible.
Ici Poltronnet serra la main de Fleur-d'Esprit, qui r^pondait i cette douce fetreinte en rougissant et baissant les yeux. La fiamme pMissait dk]k,
— Et moi, s'icria Dondin. Je suis votre mari, et vous devriez bien me faire un don quelconque.
— Soit ! dit la fte. Je te donne une vertu que tu ne parais pas avoir. Tu aimeras ta femme h Tadoration.
La ffee Flammfeche devenait de moins enmoins visible. Comme la premifere foisque Poltronnet avait assist^ i cet 6trange spectacle, la flamme s'feteignit peu k peu, et on ne vit plus dans la cheminie qu'un moncpau de cendres sur lequel gisait la nourrice ^vanouie.
On la fit revenir k elle, et elle rouvrit les yeux pour se voir entourie de soms. Dondin surtout se distinguait par son empressement.
— Ma pauvre femme ! disait-il k tout moment.
Et comme la nourrice, tout k fait remise, prenait un flambeau pour 6clairer au prince et k la princesse qui se retiraient :
— Ciel ! s'6cria-t-il, prends garde ! tu vas te brdler.
A peu de jours de la, Poltronnet et Fleur-d'Esprit prirent cong6 du roi et de la reine de Serendib, pour s'en aller au pays oil rignait le pfere de Poltronnet. La princesse y re^ut un accueil enthousiaste, et I'amitife qu'elle inspira d'abord ne fit que s'accroitre par la suite. Aussi les deux 6poux v6curent-ils heureux, s'adorant Tun Tautre, et adoris de tout le monde.
Quant k Dondin, il n'6tait ador6 de personne, mais il adorait sa femme, la comblait d' attentions et criait comme un paon chaque fois qu'il la voyait s'approcher du feu.
II en fut ainsi tant qu'il plut au ciel, et, quand ce fut fini, I'amour 3e Dondin pour sa femme prit place dans Thistoire k c6t6 de la sagesse de celle qui avait htk pendant quelque temps la princesse F616e, et de la perseverance courageuse du prince Poltronnet.
LA SORClfeRE, OU LES QUATRE PREDICTIONS.