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CHAPITRE PREMIER

Oil il est parlc de deux inconniis qui scront trop connus par la suite.

e 13 decembre de Fannie 1588, appelie par tous les astrologues judiciaires dans leurs pronostics la merveilleuse annie, les abois d'une meute formidable et le cor aux 6clatantes fanfares r^veillferent soudain les 6chos endormis de la forfet de Blois.

Depuis onze ans, nul bruit semblable ne s'etait fait entendre dans ces bois siculaires, et les bAcherons itonn^s s*arretferent aussitot dans leur rude besogne ; les cerfs dressferent au-dessus des taillis leurs tetes aux grands yeux effaris ; les sangliers s'enf uirent en grognant vers leurs bauges, et les vieux ch6nes eux-mfemes, se penchant curieusement les uns vers les autres, sembl^rent se demander mutuellement quels audacieux troublaient ainsi le silence de I'antique for^t.

Ces audacieux n'itaient autres que Sa Majestc Henri III et son beau cousin Henri de Guise.

Comment se faisait-il, que la veille encore, ennemis irriconciliables, le roi de France et le roi de Paris, — c'itait le titre que donnaient les ligueurs au BalafrA, — chassassent ainsi de compagnie ? C'est ce qu'en deux mots nous allons apprendre au lecteur.

Aprfes k fameuse journ^e des Barricades, pour 6chapper au due de Guise qui le tenait prisonnier dans son Louvre, Henri HI s'^tait vu rfeduit i s'enfuir honteusement de sa capitale. R6fugi6 k Rouen, il avait hth contraint de convoquer i Blois les 6tats-gtoeraux. La Ligue ayant 6t6 partout triomphantc dans les Elections, le roi de France, moins roi que jamais, n'avait pu tenir

* Traduction et reproduction formellement interdites.

LE MONDE FANTASTIQ.UE ILLUSTrS.

longtemps rigueur au chef que la Sainte-Union s'6tait choisi, et le matin m&me du jour oil commence notre r^cit, le dernier des Valois avait jur6 k son cousin de Lorraine « reconciliation sincere et parfaite oubliance des querelles pass6es. » Aprfcs quoi, pour sceller tout i fait leur alliance nouvelle, les deux princes n'avaient rien trouvi de mieux que d'aller courre ensemble le cerf dans la foret de Blois.

Les dignes bficherons du Bl^sois, — fort Strangers k la politique, — n'eurent garde de donner une cause aussi naturelle aux fanfares qu'ils ouissaient au loin. Ce ne pouvait fetre, i leur sens, que I'ombre de Thibault-le-Tricheur dirlgeant sa chasse infernale...

Et longtemps avant la nuit tomb^e, chacun reprit en silence le chemin de sa cabane, priant d^votement Notre-Dame-des-Bois de le garder du Chasseur Noir et de sa meute diaboliquc.

Le dernier d'entre eux avait, depuis une heure au moins, regagni son gite, lorsque, dans le sentier qu'ils venaient de suivre parut un enfant maigre et pfile, qui s'appuyait avec peine aux arbres de la route.

Le jeune voyageur avait une dizaine d'anndes i peu prfes ; toutefois son teint bilieux, son oeil profond^ment renfonci, sa Ifevre bleme et mince le faisaient paraitre plus vieux que son ige, et les mis^rables haillons qui le couvraient n'itaient point faits pour le rajeunir.

Harass^ de fatigue, Tenfant dut reprendre haleine un instant. Jetant avec humeur le bkon qu'il portait sur Tipaule et le mince bagage qui dansait follement au bout, il s'assit, ou, pour mieux dire, il se laissa tomber au pied d'un chfene et ferma les yeux, k moiti^ assoupi.

Une voix inconnue le fit bientot sortir de sa torpeur.

— Mon ami, disait la voix, je suis Stranger, et je me suis 6gar6 dans les miUe detours de ces grands bois. Indiquez-moi, pour Tamour de Dieu, quell j route il me faut suivre pour gagner la ville.

L'enfant jeta un regard defiant sur T^tranger; mais aprfes un court examen, il Ota bien vite de dessus sa tfete un petit toquet crasseux et ikpk qui completait son pifetre accoutrement.

Cette deference, Tinconnu la devait ^ son costume. Costume bien humble cependant, consistant en une longue robe blanche, un scapulaire et un capuchon de m^me couleur, que recouvraient un manteau et un second capuchon noirs. A la ceinture 6tait suspendu le rosaire, marque distinctive des moines jacobins. L'6tranger itait, en eifet, un religieux de cet ordre.

— Las ! mon frfere, dit Tenfant en se levant, vous me voyez grandement marri de ne pouvoir vous mettre en votre chemin ; mais, comme vous, je suis itranger, et, comme vous, j'aurais besoin d'une ^me charitable pour me renseigner.

Pendant ce temps, la nuit 6tait venue graduellement et la vieille forfet se remplissait d'ombre. Les grands arbres decharn^s prenaient des formes ttranges, et le vent qui sifBait i travers les branches ressemblait a des plaintes

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et ^ des g^missements. Pour comble de tristesse, de gros nuages noirs s'6tendirent peu i peu comme un drap mortuaire au-dessus de la forfet, et bientdr un effroyable orage vint s'abattre en hurlant sur le bon pays Blisois.

Nos deux voyageurs s'6taient remis en marche sans parler, allant au hasard et maugriant int^rieurement de ne pouvoir rencontrer, dans cette for&t maudite, un toit pour s'abriter et passer la nuit. Enfin, au bout d'un long temps, une lueur rougeitre qu'ils aper^urent k travers les arbres leur fit pousser i tous deux une exclamation de joie. Leur fatigue sembla disparaltre comme par enchantement et, d*un pas rapide, ils se dirigferent vers cette bienhcureuse . lumi^re.

Peu aprfes, nos voyageurs se trouvaient devant des mines k moitii ensevelies sous le lierre. Au milieu s'61evait, noire et lugubre, une tour solitaire, d*ou s'ichappait, par une 6troite fenfetre, perc6e a dix pieds du sol, la lueur dont nous avons parli.

L' aspect de ces mines, nous ne vous le cacherons pas, ne pamt pas des plus catholiques au religieux et i son jeune compagnon. Toutefois, n'ayant pas la licence de choisir, ils se dicidferent k mettre en dferoute une armie d'oiseaux de nuit qui semblaient les gardiens de Tendroit, et se fray^rent tant Men que mal un chemin k travers les dicombres.

lis frappferent ila porte une fois.... deux fois.... Pas de riponse. A la

troisi^me fois, ayant heurtfe plus vigoureusement, ils entendirent comme un grognementde mauvaise humeur. Puis un verrou grin^a dans sa g^iche rouillie, la porte massive roula sur ses gonds, et se referma sur nos deux voyageurs, d^s qu'ils en eurent franchi le seuil.

Si Textirieur de la tour leuravaitpam peu rassurant, Tint^rieur n'itait point de nature h, leur inspirer grande confiance : — Aux murailles d6grad6es, aux poutres vermoulues itaient appendus des monstres empaillis. Dans les coins, gisaient des ossements d^pareill^s, des squelettes incomplets, des cr4nes aux yeux absents, aux michoires 6dent6es. A droite, k gauche, partout, 6taient 6parpill6s cornues, alambics, creusets, cucurbites, athanors, livres de cabale, cartes magiques, figurines de cire ; en un mot, tous les accessoires obUgis des alchimistes et des astrologues judiciaires de ce temps-Ik. Un feu de sarment pitillant dans Yitre iclairait ce tohu-bohu de ses lueurs capricieuses et projetait sur les murs de grandes ombres fantastiques qui se livraient aux valses les plus extravagantes, aux rondes les plus d6sordonn6es.

— Que voulez-vous i cette heure de nuit ? demanda d'un ton rauque «mx voyageurs celui qui venait de leur ouvrir.

Et tout en parlant, il alia s'itendre sur une peau de loup 6tal6e devant le feu.

L' enfant et le jacobin consid6raient curieusement celui qui les traitait de si discourtoise maniire : — un peu borgne, un peu bancal, un peu bossu, le dr61e semblait i lui seul un ^chantillon de toutes les imperfections humaines. Ajoutez k cela des cheveux d'un rouge brique se dressant en brosse sur sa tite

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et un peu sur son front, des sourcils plus rouges et plus rotdes que ses cheveux, de grosses moustaches plus roides et plus rouges que ses sourcils, et vous aurez une id6e i peu prfes complete du personnage. — Sur la riponse que lui fit le moine qu'ils itaient Strangers , morts de fatigue, et qu'ils imploraient un abri jusqu'au jour :

— Prenez-vous done cette maison pour une h6tellerie? interrompit le gnome. Vous fetes chez Marsiane-la-Sorcifere ! Ne k savez-vous pas ?

A ce mot de « sorcifere, » le religieux et I'enfant se signferent au plus vite, et firent d'un commun mouvement quelques pas vers la porte ; mais Forage, en cet instant plus violent que jamais, les fit riflichir et insister.

— Eh ! mort de ma vie ! riposta le gnome impatient^, cherchez fortune ailleurs, vous dis-je !

— Silence, Lupus!... dit d'une voix impirieuse une femme vfetue de noir, qui venait de descendre dans la salle basse et se tenait depuis quelques secondes sur les derni^res marches d'un escalier digrad^ conduisant aux Stages supirieurs. C'6tait la sorcifere.

A la voir, il 6tait malais^ de dire au juste son ige. Ses cheveux argent^s et les rides profondes de son front indiquaient la vieillesse ; mais son ceil plein defeu, sa voix ferme et haute, sa taille majestueusefaisaient d'elle une femme jeune encore et d'une singuli&re beauti.

Sans parler, elle conduisit les voyageurs prfes d'une table servie, et quand ils eurent soupi, ce qui fut Taffaire d'un moment, elle indiqua au religieux une soupente h, laquelle on arrivait au moyen d'une ichelle ; i I'enfant un vaste placard rempli de paille.

Quelques secondes plus tard, chacun, dans son giie respectif, dormait d'un profond sommeil.

— Tu es michant. Lupus ! dit la sorcifere quand elle fut seule avec le gnome.

— Pourquoi serais-je bon ? r6pondit-il brutalement.

— Quand, il y a dix ans, tu es venu frapper k cette porte, si je t'avais refusi Thospitaliti, comme tu viens de la refuser k ces pauvrcs hferes, que serais-tu maintenant? dis!

— Et que suis-je done ? dites ! riposta Lupus avec insolence.

— Lupus!... continua Marsiane, tu lasseras ma patience!... Prends garde ! Le drdle haussa les ^paules :

— Pensez-vous, par hasard, m'intimider? reprit-il. Vous savez bien que je ne crois pas i vos sorcelleries, moi ! Votre pritendue science infemale ne me fait pas peur.

— Tais-toi, malheureux ! . . . s'icria vivement la sorcifere en saisissant la main de son fils adoptif. Par aflfection pour moi, par piti6 pour toi-mfeme, pour toi que j'aime malgri tons tes difauts et tous tes vices, malgri ta hideur et ta difFormit6, ne raille pas cette science terrible, que tu ne peux coitiprendre, et dont Nostradamus, mon pfere, m'a ligui en mourant I'effroyable secret.

LA SORClfeRE, OU LES QUATRE PREDICTIONS.

— Folic! foUe! muraiura le gnome en riant d'un rire incridule. Tenez, reprit-il, laissons cela. Au surplus, vous n'aurezpaslongtempsivous entendre contredire par moi.

— Que signifie ?

— Cela signifie que, depuis trop longtemps , je suisenterri ici et que je veux vivre un peu de la vie des autres.

— Tu veux me quitter?... dit Marsiane emue.

— Pas plus tard que demain !

— Mais OU iras-tu?

— Le monde est grand ! .

— Que feras-tu ?

— Je n'en sais ricn !... mais le diable doit le savoir... C'est tout ce qu'il me faut ! * . —

Marsiane ne ripondit rien ; mais deux larmes coulferent4e long de ses joues. Lupus s'en aper^ut :

— Pourquoi vous desoler? dit-il; vous ne rester'ez pas seule!

Ce disant, il retourna s'accroupir i sa place favorite, montrant du doigt unc belle jeune fiUe qui itait descendue dans la salle basse presque en meme tenaps que la sorcifere, et qui avait tout entendu.

— Psyche !... s'ecria Marsiane. Oui, c'est i elle maintenant de me consoler.

Et elle tendit la main i la jeune fille qui vint s'agenouiller aupres d'elle.

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