CHAPITRE II
Psyche.
I'itait, nous I'avons dit, une belle jeune fille que Psychi, et Ton en conviendra comme nous quand on saura que sa bouche itait petite et rose, que son nez avait le type grec le plus pur, que sa chevelure 6tait des plus noires, et que ses yeux 6taient des plus bleus.
Elle portaitle costume pittoresque des filles de la Navarre, et sous ses vetements modestes, la dilicieuse enfant avait bien plutot Fair d'une reine que d'une paysanne.
N6e aux environs de N6rac, Psyche ignorait quels ctaient ses parents. Elle avait hh jet6e tout enfant devant la porte d'une pauvre cabane qu'habitait un vieillard, qu'on appelait Job le Damni, parce que, comme Marsiane, il lisait dans les astres et pridisait I'avenir. Ce bonhomme I'avait recueillie et lui avait donni le nom qu'elle portait. Aprfes avoir eu soin de ses premiferes ann^es, il I'avait confine, sur leur prifere, i de braves meunicrs du Biarn, qui s'etaient empresses de traiter I'orpheline comme une fille et comme une soeur.
Mais, plus tard, Ps3'ch^ comprit qu'en I'ndopcant, cette famille s'^tnit impos6 des sacrifices, et ellc voulut du moins les leur ^pargner pour ravenir. Comme il ink d'usage alors que toute jeune fille ayant atteint comme elle sa quinzlime annie allilt cherclier fortune en France, elle demanda i son pire adoptif
de la laisser partir. II refusa d'abord; puis, voyant que toutes les bonnes raisons que lui sugg6rait sa tendresse pour Psyche ne parviendraient pas h la retenir, il consentit en pleurant.
Marion, sa femme, apporta k Torpheline son petit trousseau; Aurore, leur fiUe, lui glissa dans la main une bourse pleine de monnaie, puis elle se mit en route.
Elle vit bient6t se perdre k I'liorizon les clochers de N6rac ; elle envoya de loin un dernier baiser i ses chores montagnes ; et un mois aprfes, ladevineresse rencontrait non loin de sa demeure la petite paysanne , et consentait, en ^change de ses soins et de ses services, k la laisser dormir sous son toit et partager son pain.
Cette histoire, Psychi I'avait dite k Marsiane le premier jour de son arriv6e, et la vieille femme s'^tait senti une sympathie subite pour Torpheline, qui, de son c6t6, avait vou6 i la devineresse une affection veritable.
Aussi fflt-ce de sa voix la plus aimante qu'elle s'empressa de lui dire :
— Oui, ma bonne maitresse, je resterai toujours auprfes de vous pour vous consoler et vous ch6rir.
— Toujours!... r6p6ta Marsiane en la regardant fixement. Cest bien long!...
Et, machinalement, elle 6tala devant elle ses cartes magiques. Muette et recueillie, elle les interrogea longtemps, bien longtemps. Puis, rompant enfin le silence :
— Tu penses rester pris de moi, dit-elle; tu le disires sans doute?... Et cependant ces cartes m'annoncent que cela ne sera pas.
— Eh ! qui pourrait jamais me s6parer de vous? s'6cria la jeune fiUe. De nouveau, Marsiane interrogea les cartes. Puis, elle reprit :
— Une puissance devant laquelle tout cfede et s'humilie, qui est la loi suprfeme de ce monde et des espaces invisibles : I'amour !...
— L'amour! r6p6ta la jeune fiUe, dont les joues se couvrirent d'une soudaine rongeur qui n'ichappa pas Ji Marsiane.
Et celle-ci poursuivit en souriant d'un triste sourire :
— Enfant, les cartes ont dit vrai, car tu aimes diji !...
A ces mots. Lupus, dans son coin, dressa brusquement Toreille. Psyche confuse et baissant les yeux, sembla faire un violent effort sur cUemfeme, et, d'une voix fr^missante, elle murmura :
— Oui, j'aime... j'aime de tout mon coeur, de toute mon ime I
Lupus, qui avait rampi jusqu'auprfes des deux femmes, devint pile comme un mort et rugit sourdement.
— Qui done aimes-tu ? interrogea la sorcifere.
— Un beau et brave jeune homme, au regard doux et fier, k la voix franche et sincere.
— Quand I'as-tu vu? et en quel lieu ?
— II y a quinze jours, k Blois. Citait la premifere fois que j'allais, sur votre
ordre, chercher des provisions k la ville. Prfes de la porte Chartraine, quatre soldats avin^s rddaient hors des murs, riant et chantant. A ma vue, leurs rires redoublferent, et s'approchant de moi, ils voulurent, malgri ma resistance et mes larmes, m'entrainer avec eux. En cet instant, un jeune homme passait de Tautre c6t6 de la route. Entendant mes cris, il vole k mon secours, met r6p6e k la main et fond sur mes ravisseurs, qui, eux aussi, tirent Ytptt hors du fourreau. Le combat fut de courte durde. : un moment aprfes. Tun des soldats tombait pour ne plus se relever; les trois autres, blesses ou disarmis, 6taient forces de demander grJtce... Et mon sauveur, s'approchant de moi:
— Ma gente petite, dit-il, vous pouvez maintenant poursuivre votre route.
— Et comme je le remerciais, il se prit k rire et m'interrompit bien vite en me disant : — Ce sont IJi menus services, ma boUe, qui ne valent pas la peine qu'on en parle. Sur ce, me saluant courtoisement, il prit congi de moi, et je regagnai la forfet, ravie de tant de simplicity et de courage.
Malgr6 elle, Marsiane avait pris int6r&t au rdcit de Psyche. — Et ce jeune homme, dit-elle, tu I'as revu?
— Une seule fois... le jour de la Toussaint. En sortant de Tiglise Saint- Martin, oil vous m'aviez permis d'aller prier, je vis dans la fbule un jeune homme qui me souriait de loin. C'6tait lui!... II fit quelques pas vers moi, comme pour m'adresser la parole ; mais des amis Tappclferent, il disparut avec eux et je m'61oignai... en murmurant son nom.
— Et ce nom, interrogea Marsiane, quel est-il ?
— Henri.
La sorcifere tressaillit.
— Est-ce li son seul nom ? dit-elle.
— Le seul que je lui connaisse. Scs amis, en Tappelant, n'en ont pas prononc6d*autre.
Lupus n' avait pas perdu un seul mot de la confidence :
— Henri! grogna-t-il; je me souviendrai de ce nom-li! Ce rival priferi, il le haissait d6ji sans le connaitre.
— Henri ! dit Ji son tour la devineresse, dont le visage avait pris une expression singuli&re.
Puis, comme se parlant i elle-mfeme, elle ajouta :
— Trois hommes existent qui portent cenom, et ces trois hommes ont droit k la reconnaissance de toute ma vie.
Psychi, attentive, se rapprocha de la sorcifere, qui continua d'une voix sombre et mena^ante :
— Un quatrifeme s'appelle de ce nom, et ce dernier, au contraire, je le hais!... Je le hais depuis son enfance, et ma haine doit le poursuivre jusqu'i sa mort.
Psych6 nc pouvait croire que cet Henri si profond6ment abhorrt ftlt le noble et hardi jeune homme qu'elle aimait, et cependant elle ne put s'cmp6cher de frissonner et de pdlir*
1 88 LA SORCIERE, OU LES aUATRE PREDICTIONS.
En ce moment, on frappa violemment k la porte... Les deux femmes et Lupus se retournferent 6tonn6s, ct, sur un signe de la sorciere, le gnome sc leva tout maugr^ant, et alia lentemcnt tirer le verrou.