‹ Le Monde fantastiqueChapitre 7 sur 104 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Oil la plume de I'oiscau de feu commence A jouer un r61e. '

ous avons quitti Iwachka, Wanouchka, Iwan, notre cretin enfin j promu au grade de chef des ^curies du tzar. Nous Tavons vu suivant ' le cortege, sans plus s'inquieter de son pfere et de ses frferes. H avait bien autre chose en tfete, vraiment. Nous le retrouvons i cette heure pourvu d'une magnifique garde-robe toute d'habits rouges brodes, ainsi qu'il lui avait i iti promis. II itrille, panse, mange et dort tout son content. Cette existence- Ik lui va i merveille. II y a done cinq semaines qu'il est install^. ,

Au moment oil nous le reprenons, un chambellan remarqua.., Mais il ' faut avant tout vous apprendre que ce chambellan itait le prid^cesseur d'lwan dans les haras de I'empire. Brusquement destitu^ en faveur du cretin, il n'avait pas aval6 ce camouflet sans grimace. Toutefois la grimace avait 6t6 si bien dissimulie sous un sourire que nul ne pouvait se douter que la pene d'lwan avait itt jurie par lui. II attendait une porte ouvcrte et se faisait en apparence aveugle, sourd et muet. i

Done, au bout de cinq semaines, ce chambellan remarqua que Wanouchka ' n'avait jamais Tair de s'occuper des chevaux, et que, malgri cela, on ne voyait | jamais un grain de poussifere sur leur robe lustr6e, que leur auge itait toujours remplie de fine fleur de froment et leur seau plein d'hydromel.

— Que signifie tout cela? marmottait i part lui le rus6 chambellan. A-t-il un lutin k son service ? Que ne donnerais-je pas pour qu'il en fiHt ainsi? Ah ! mon gaillard, si je prouve h toute la cour que tu n'es qu*un magicien, un nicroman, tu n' auras plus qu'une ressource, la riviere, et du diable si c'est moi qui te repScherai !

LE MONDE FANTASTiaUE ILLUSTR^.

Pour fitre siir de son fait, le malveiUaot se glisse dans I'icurie, se cache sous le riteUer et attend. Minuit sonne. La porte s'ouvre. Iwan arrive en cassecou, sans lanteme, pousse le verrou, met has sa belle veste rouge et tire de son bonnet la plume qu'U arracha dans la forSt, on se le rappelle, sur la queue du magique oiseau.

Ahuri de cette clarti subite, le chambellan fit un tel soobresaut que sa t6te s'en alia cogner le rdtelier, ce qui fut attest^ par une bosse assez proiminente. Grke i son caractfcre ferme, le blessi dissimula sa douleur et ne poussa pas mSme un cri. Iwan, — qui n'avait rien entendu, — pose gravement sa plume en guise de chandelle, pause ses chevaux, tresse leurs crinifcres, et s'6tendant sur leur litifere, s'endort aussi profondiment qu'une marmotte.

Son rival, pendant tout ce temps, n'avait pas bougi, et lorsque certains ronflements de basse-taille lui eurent suffisamment prouv6 dans quel sommeil le cretin 6tait plongi, il se live avec precaution, enlfcve la plume, ouvre une fenfitre, et zest, le voili bien loin.

On le vit ce jour-li des premiers parmi les seigneurs attendant le lever du tzar. Qpand I'ordre fut donn6 d'introduire les courtisans, il fendit la foule, et se frappant le front au bas du lit royal :

— Grand tzar, dit-il, prete-moi I'oreille, ne me fais pas mourir, mais permets-moi de parler.

— Parle, ripond le tzar, mais ne ments pas. Qui use de mensonge avec moi n'en est pas le bon marchand. Tout en disant cela, le tzar, mal ^veill6, baillait k se dimonter la michoire.

Le chambellan prcnd le ciel i timoin de la v^racite de son dire et dinonce au tzar son premier palefrcnier qui, possesseur d'un tr^sor nonpareil, le garde pour lui plut6t que d'en faire hommage i son souverain.

— duel tr^sor ?

— Ni or ni argent, grand tzar, mieux que cela ! une plume de la queue de Toiseau de feu !

— Serait-il possible?... Un critin de son espfece posstder un semblable talisman !

— Qpand on lui a demand^ pourquoi il ne se hitait pas de te I'ofFrir : — « Au tzar, a-t-il ripondu, rien qu'une plume !... Mais qu'il me le commande et I'oiseau lui-mfeme sera en cage ^ sa cour. »

Et sur ce, notre malicieux personnage s'esquive, laissant aux r6flexions du tzar le soin de completer sa perfidie.

Tout 6mu de surprise, le tzar, en se caressant la barbe, se hite de serrer la plume dans son nicessaire, puis il appelle i lui tous ses boyards, qui, nous avons oublii d'en faire mention, s'itaient retires pendant I'audience du chambellan.

A la voix du tzar, on s'empresse, et la porte n'itant pas assez large pour les laisser passer tous k la fois, les voili qui s'emp^trent et tombent les uns sur les autres.

LE PETIT CHEVAL BOSSU

Peut-ferre qu'en tout autre mom«nt, le tzar aurait vu li sa dignit^ compromise ; mais il itait de si bonne humeur, grice k la plume-chandelle, que la bousculade de ses boyards le fit rire, mais rire Ji s'en donner la colique. Naturellement heureux de voir leur maltre si gai, tous ces messieurs ne ixianquirent pas de recommencer la m&me digringolade, en ayant soin que tous ceux qui la premifcre fois se trouvaient pardessus se trouvassent par-dessous la seconde. Histoire de varier les plaisirs de Sa Majesti. Toutefois, quand le tzar eut repris son s6rieux et leur edt commands d'aller qu^rir Iwan , ils crurent ne pas s*y faire mordre et s'en allferent pfele-mMe, mais sans chute. II ne faut pas abuser.

On arrive k, T^curie, on trouve Iwan endormi. — Cris, bourrades, rien ne le reveille. Chacun s'arme d'un balai, et le sommeil du critin prend terme.

— H6 ! crie-t-il en se frottant les yeux, Jt quel jeu joue-t-on par ici ?... Si je prends mon fouet...

— Ne te fiche pas, fr^re, ripond-on en chceur, c'est Tordre du tzar.

— Qpe me veut-il ?

— Te voir.

Iwan ttait probablement habitui i ces messages, car il ne prit que le temps de se laver la barbe, d'endosser sa plus belle veste rouge et suivit sans d6semparer les envoy^s du tzar.

— Pourquoi done me riveiller si matin ? dit-il en entrant dans la chambre.

— Tu vas le savoir. N*es-tu pas honteux, vermisseau, de poss6der un trisor tel qiie ton souverain n'en rfeva jamais de pareil. Et faut-il que je me mine en huile et en chandelle quand tu peux, toi, t'iclairer i si bon compte ?

Le cretin tombe aux genoux du tzar et implore son pardon.

— Cest bon ! c'est bon!... j'ai eu une bonne digestion, je suis de bonne humeur, je te fais grslce. Mais k une condition cependant: tu t'es vanti de m'amener ici I'oiseau de feu lui-mSme; je te donne trois semaines pour pendre sa cage devant ma fenfetre. Va !...

Plus interdit qu'une bftche et tout larmoyant, Iwan s*en va droit k T^curie de son bossu. Celui-ci Tentendant venir, allait au-devant de lui, mais il reste la jambe en Fair, les naseaox ouverts, Toreille dress6e en voyant son maitre pleumichant et tout d6fait.

— Qn'as-tu done ? dit le cheval, es-tu renvoyi de ta place ?

Iwan se jette au cou de I'intelligent animal et lui dit en Tembrassant :

— Malheur! mon pauvre bossu. Sais-tu ce que le tzar vient de m'ordonner ?... de lui mettre en cage un de ces oiseaux de feu que le diable confonde!

— Toutes les espirances ne sont pas digues, il y a des remides pour tous les maux, — riplique d'un ton sentencieux le bossu. — Mais vois ce qu'il t'en coiUte pour m'avoir disob^i ! Ne t'ai-je pas pr^dit le malheur si tu arrachais cette plume ? Enfin ! Songeons h, te tirer du danger et nous ferons aprts notre harangue.

Disait-il cela d'apr^s La Fontaine ou La Fontaine I'a-t-il dit d'apr^s lui? Je

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ne saurais le decider. Toujoiirs est-*il que Tun et I'autre ont dit la m^me chose.

Achevant de donner au critin ses instructions, le petit cheval parvint k ramenerle calme dans I'esprit deson maltre. — Sans perdre un instant, Iwan retourne chez le tzar et lui demande deux auges pleines, Tune de fine fleur de froment, Tautre de vin de Ciiampagne.

Le tzar lui fait donner ce qu'il demande, le ftlicite de sa resolution et lui souhaite un bon voyage.

Le lendemain matin, le bossu vient 6veiller son maltre.

— Assez dormir, lui dit-ilj nous avons du chemin i faire; partons.

Galvanisi par I'ardeur de son ami k quatre pattes, Iwan s'habille, prend ses auges, son froment et son champagne ; se coupe, suivant son habitude, une inorme miche de pain, cnfourche son bossu, qui, se toumant vers TOrient, part comme un trait.

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