CHAPITRE IV
Qpel homme c'etait que notre quatri^me Henri.
[e nouveau venu, qui tenait un peu de I'Hercule, comme on a pu le
[voir, tenait tout Ji la fois de TAntinoiis :
II itait grand, hardimentd6coupl6; son regard 6tait assuri, son front hautain, ombrag6 de cheveux brun-clair, ce qui n'empSchait pas sa moustache d'&tre presque blonde, ainsi que sa barbe. II avait enfin le nez au vent, et sanarine itait dilatie comme celle d'un cheval en libetti:
Pour ce qui est de son costume, il n'avait rien de remarquable : c'6tait, ou peu s'en faut, le costume de tout le monde. Comme la plupart des 6tudian£s de Paris, — qu'ils appartinssent i la Sorbonne, aux Quatre-Nations, k Montaigu,aux colleges d'Harcourt, de Cluny pu de Navarre, — notre jeune hiros portait i sa ceinture une rapifere et un poignard, et nous devons dire, avec un auteur du temps : « Qp'il en jouait si merveilleusement, que nul nc s y coraparait. »
Le roi 6tait dans une colore bleue, et son beau cousin de Guise n'itait guire
LE MONDE FANTASTia^JH ILLUSTRlfe.
mieux dispos6 h I'endroit de notre 6tudiant. Quant au B^arnais, il riait h gorge diploydc. La hideuse face de Lupus, se rclevant avec une bosse de plus, lui semblait d'un grotesque achev^. Le gnome, qui ne riait pas, lui, bien au contraire, toumait en grognant autour du nouveau venu ct roulalt ses deux gros vilains yeux dans sa grosse vilaine t&te.
Mais notre quatriime Henri s'inquiitait peu de ses mines furibondes, occup6 qu*ii 6tait ^ adresser h Psyche le plus respectueux salut et le plus amoureux sourire,
-^ L*inconnue de Blois I . . . murmurait-il avec joie. Pardieu! jc savais bicn que je la retrouvcrais icl !
La pauvre enfant ne songeait gutrie i rc*pondre au salut du jeune hommc. Elle ne voyait que la sorcifere, fixant sur le nouveau venu un oeil.hagard, insens6.,.
La haine, la fureur, T^tonnement tenaient la vicille fcmme clou6e h sa place... Ses Ifevres remuaient sans parler... - Enfin, fetendant vers I'^tudiant son bras qu'agitait un tremblement convulsif :
— Henri ! s'^cria la sorcifere d*une voix rauque et gutturale, Henri, malheur i toi ! . . .
•^ Corboeuf ! ma chfere, s'icria le jeune homme en se retournant, quelles vilaines paroles me jetez-vous ainsi i la face!... Le malheur! Est-ce que je connais ^a !
. Et comme preuve de ce qu'il disait, il partit d'un franc iclat de rire. • . La devineresse avait lanc6 ^ T^tudiant un regard oli se lisait une haine tellement p^ofonde, un besoin de vengeance tellement violent, que, nialgri lui, le jeune homme avait semi son rire expirer sur ses Ifevres. - . .
— Par le diable ! dit-ii d'un ton qu'il s'eflforijait vaineinent de rendre insouciant et joyeux, il paraU dicid^ment que vous m'en voulez, ma 'v6n6rable hdtessc.
— Je t'en veux i la mort ! ripondit Marsiane.
— A la mort ! ripliqua notre quatrifeme Henri ! Oh ! oh ! Voici qui est plus grave que je ne pensais ! Et, continua-t-il, moiti6 raillant et moitii sirieux, serait-il trop indiscret de vous demander en I'honneur de quel saint vous ra'exicrez ainsi?
La sorcifere s'avanga vers lui, pile, lugubre, effrayante.
— Henri de Bois-Dauphin , dit-elle en lui saisissant le bras d'une main tremblante, il y a seize ans, un miserable perdu de vices et de debauches, fit un jour, avec quelques libertins comme lui, le pari infime de s6duire la premifere femme qui passerait devant la taverne oi ils itaient attabl6$... L'enfcr ne fut pas long h envoyer une proie h ce monstre ! Une jeune femme sc trouva bient6t prfes de lui... Cette femme ttait Spouse et mire!... que lui importait, k ce liche ! Spouse du plus noble et du plus respectable des homnles. La .noblesse et I'honneur!... qu'itait cela pour lui?... mire du plus doux et du plus beau des anges ! Les anges ! . . . Les d6nions ne les connaissent
LA SORCIHRE, OU LES QUATRE PRliOICTIONS.
pas! et lii perte de la pauvre femme fut jurie !... De ce moment, le misirable la poursuivit sans repos ni tr^ve I . . . Repouss6 avec horreur et mSpris, il fit enfin le serment de se venger.
La fatalit^ lui en fournit bient6t les moyens... II itait huguenot^ celle qu*il voulait perdre 6tait catholique !... et la nuit de la Saint-Barth61emy, k k tttt d'une horde de furieux, il p6n6tra de force dans la demeure de Theureuse famille. II voulait, disait-il, venger ses frferes assassin6s!....Ses frferes ! comme si ces hommes, qui tombaient martyrs de leur foi et de leur religion^ poovaient avoir pour frfere un miserable tel que lui !..,Le voletle pillage,.. Ccst parli que commen^a sa vengeance!... Le meurtre vint ensuite! Le maride la pauvre femme tomba poignardi en la defendant!... EUe voulait mourir aussi!... Qu'6tait la vie pour elle disormais?... La vue de son petit enfant lui ordonna de vivre... car Dieu le lui avait miraculeusement conserve.
La vieille femme, en disant ces derniers mots, avait adressi au due de Guise un regard plein de reconnaissance.
Tournant ensuite les yeux vers le roi, qui, comme les autres, 6coutait le ricit avec un intirfet Strange, elle continua :
— Un coeur ginireux sauva de la misfere et de la faim la mfere et Torphelin; mais leur ennemi veillait dans Tombre, et sa main criminelle incendia leur demeure.
De nouveau, la vieille femme s'interrompit.
— *Dieu les voulut sauver encore une fois... r^pondit-elle apris un silence. Un homme, au courage indompti, arracha des flammes Tinnocente creature et la rendit h sa m^re...
A ces mots, les. yeux de la vieille femme se remplirent de lannes, et, sc tournant vers Henri de Navarre, son regard se fixa sur lui, plein d*une grati* tude profonde... .
Sa physionomie 6tait rede venue graduellement douce et afFectueuse; mais la haine et la fureur vinrent bien vite contracter ses traits, et, d*une voix vibrante et mitallique, elle reprit brusquement en saisissant le bras du quatri^me Henri:
-^ Dans son malheur, la pauvre mfere itait heureuse : son enfant, son trisor lui itait conserve! H61as! son bonheur fut de courte durie!... Un jour, elle fut forc^e de s'absenter un instant du logis... Son fils dormait... elle n'osa le riveiller et sortit seule. A son retour, elle se dirigea doucement, bien doucement, vers le berceau ou elle avait laiss^ son enfant cndormi... EUe prfeta I'oreille, croyant Tentendre gazouiller... cdl rfeve!... pensait-elle... 1^ enfants qui rfevent parlent du ciel... » Soudain, prfes du berceau, elle croil reconnaitre k terre des vfetements enfant ins... « Ce sont ceux de mon fils !... » dit-elle en pllissant... Un horrible pressentiment vient lui itreindre le coeur... Elle ramasse les vfitements... Ce sont bien ceux queTenfant portait quandelle Ta quitti... Horreur! ilssont ensanglant^s!... « Mon fils! mon fils! » s'^crie- -t-elle k moiti6 foUe de terreur et de dteespoif... Et d'une main. febrile, elle
LE MONDE FANTASTiaUE ILLUSTRE.
arrache les rideaux du petit berceau. Puissance divine!... le berceau est vide... I'enfant a disparu!... « Oh! tout cela est un rfive tpouvantable, pense la pauvre mfere, une hallucination de mon esprit en dilire... On n'a pas pris monfils... on ne m'a pas vol6 mon enfant!... R6veille-toi... mon fils, disait-elle en secouant le petit berceau... R6veille-toi , c'est moi, ta mfere, entends-tu bien?... Ta m^re qui t'aime et qui- t'appclle ! . . . » H61as ! nul ne ripondit i sa voix 6plor6e !... Tout 6tait vrai... la couche 6tait vide ! . . . I'enfant n'y itait plus!... Qu'6tait-il devenu? Qu'cn avait-on fait?... Pourquoi ces vetements ensanglant^s?... On ne Tavait pas tui... Qui done eiit pu avoir le liche courage d'igorger une pauvre petite creature si pure et si belle?... En ce moment, un parchemin frappa les yeux de la malheureuse mfere... quelques lignes y itaient tracoes Ji la hite... trac^es avec du sang!... Son ceil hagard, insensi, s'y porta avec aviditi... Et, c'est horrible i pcnser, c'est hideux Ji dire, voici ce qu'elle kit : « Ton fils est mort... et c'est avec son sang que je t'icris... J'emporte son cadavre avec moi... je ne veux pas que tu aies la triste joie de lui donner toi-ni6me la sepulture... J'avais juri de me venger de toi, je me venge !... Adieu!... »
En achevant de lire ces effroyables lignes, la pauvre fcmnu tomba comnie foudroyfie... Le lendemain, son front 6tait convert do rides et ses cheveux etaient devenus tout Wanes. Henri!... continua la sorcicrc en arrachant de dessus sa t^te une espfece de voile noir qui lui servait do coiffure, regardc ces cheveux... compte ces rides profondes qui me sillonncnt la f:ice... Je suis vieille, i tes yeux, n'est-ce pas ?. . . bien vieille ? Non ! . . . tu te trompes, Henri ! je suis jeune encore! Je suis cctte femme qu'on a faite veuve, je suis cette mfere dont on a tu6 I'enfant I . . .
— Mais I'assassin, interrompit le jeune hommc, qui scniblait en proie i une Amotion violente, le meurtrier!... quel 6tait-il?...
— Le meurtrier!... s'icria Marsiane d'une voix tvlatante, I'assassin! c'itait le sire de Bois-Dauphin, c'i^tait ton pere!
— Mon ptre !... murmurale jeune hommeavec horrcur.
Pendant quelques instants, le quatrifeme Henri resta muet et accablc, la tete baissie, les yeux humides de larmes...
— Pauvre mere!... murmura-t-il cnfind'unc voix attendrie, je vous plains, je vous en donne ma parole, et jo pleure avec vous!... Mais, continua-t-il, sanschcrcher ici i cxcuser ou a disculper mon pere, bien que dans nos guerres de religion, teaucoup d'infamies se soient commises de part et d'autre, je vous prierai seulement de songer que j'6tais enfant encore quand j'ai perdu mon pire, et que je no puis, que je ne dois pas ^tre responsable du mal qu'il vous a fait !
— II dit vrai, maltresse! murmura doucement Psyche Ji I'oreille de Marsiane.
La vieille femme semblait irr^solue. Son regard se fixait moins haineux sur le jeune homme.
Mais Lupus s'itait gliss6 auprfes de Marsiahe, et sa voix rauque couvrii celle de la jeune fille :
— Vas-tu done pardonner ?. . . dit-il.
Ainsi plac6e entrelebon et le mauvais g6nie, lasorcifere hisitaun instant... Enfin i'esprit du mal Temporta :
— Tu te trompes, Henri ! reprit-ellc implacable, les fautes des pferes doivent retomber sur la tSte des fils !
— Vous le dites, ripliqua le jeune homme, dont la gaieti native, on instant obscurcie, pour la premiere fois de sa vie peut-fetre, rcvenait peu k peu. Vous le dites et vous vous efForcez de le croire; mais en se fixant sur moi, vos yeux d^mentent vos paroles. lis me disent que, malgri tout, malgr6 mon nom qui Sonne si mal i vos oreilles... et je le comprends!... malgri ma religion qui vous est antipathique, ce que je comprends moins, vos yeux me disent que vous ne me voulez pas de mal et que vous ne m'en ferez jamais... lis me disent que vous fetes naturellement bonne, et que vous avez beau faire", vous ne serez pas moins bonne pour le fils de votre ennemi, tout huguenot qu'il est, que pour votre saint-pfere le pape, s'il lui prenait fantaisie de vous rendre visite!...
Marsiane fit un mouvement pour interrompre le jeune homme, dont la physionomie fetait redevenue aussi franchement joyeuse qu'i son arrivie; mais il ne laissa pas i la vieille femme le temps de parler :
— Ne me dites pas le contraire!... continua-t-il en souriant. Ce que j*avance li est aussi Evident que Forage qu'il fait, que la fraicheur de cette jolie enfant- 1^ et que la laideur de ce petit monsieur, qui, depuis mon entree ceans, grince, grogne et grouille dans mes jambes.
Lupus, furieux, jeta Ji I'itudiant un regard haineux et mauvais,
— Pourquoi me faire ainsi la grimace, cher ami? poursuivit le jeune homme en partant d'un grand iclat de rire; vous n'avez pas besoin de cela pour ressembler k un singe !
A cette saillie,*le Biarnais ne put s'empfecher de filiciter chaudement son homonyme :
— Ma foi, mon jeune ami, dit-il, recevez mes compliments sincferes ! Vous n'avez certes pas manqui monsieur du premier coup !
— Enchanti de votre suffrage!... ripondit T^tudiant, qui itait loin de se douter que celui qui lui avait adress6 la parole itait le roi de Navarre, c'est-idire le chef du parti protestant. Mais assez causfe ! reprit-il en se dirigeant gaillardement vers la table servie. Voici un souper qui me semble tout d^sol^ qu'on le laisse ainsi se morfondre tout seul ; ct, comme il ne peut venir i nous, je crois que le plus simple est d'allcr i lui !... Qui m'aime me suive !...
Les trois princes fechangtrent un coup d'oeil. Le roi n'ttait que trts-peu satisfait de souper en soci6t6 de I'fetudiant ; mais le due de Guise comment ait i le trouver plus agreable que diplaisant. Quant au Biarnais, il itait littiralement ravi. Ce caracttre lui paraissait le plus heureux du monde.
le, due de Guise,
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La sorciere et Psyche firent quelques pas vers le jeune homme, comme pour lui faire connaitre les noms de ceux qu'il iraitait si cavaliferement et l'emp6cher ainsi de s'asseoir i la m^me table que les trois princes. Ceux-ci ordonnirent aux deux femmes de garder le silence.
LA SORCI^RE, OU LES aUATRE PREDICTIONS.
— Ma chfere eiinemie, dit Tetudiant en s'adressant i la sorcifere, et en lui d^signant Lupus, dont les yeux brillaient dans Tombre comme des escarboucles, soyez done assez aimable, je vous en conjure, pour commander k ce gracieux Cupido, qui ne me quitte pas de Toeil, je ne sais pourquoi, de placer pour moi sur cette table un quatrifeme couvert. Je vcux faire honneur i ce repas!... J'ai une faim splendide, corboeuf! et une soif iL avaler la mer et les poissons!
Marsiane, malgre elle, malgri sa haine, semblait dominie par le jeune homme....Une puissance Strange, dont 11 lui 6tait impossible de se reodre compte, la faisait agir et rendait sa volenti esclave de celle de notre quatriime Henri. Elle avait beau lutter contre ce sentiment incomprihensible, une force supiricure rendait sa luttc vaine et ses efforts inutiles...
Aussi ne put-elle faire autrement que.d'obiir, lorsque, pour la secondc fois, r^tudiant la pria de donner ses ordres au petit gnome.
Celui-ci, tournant brusquement le dos, alia se jcter en maugriant sur son ^ternelle peau dc loup. L'6tudiant niourait d'envie d'aller caresser Tichinc de cet ours mal 16ch6, mais Psych6 s'6tait empress6e de placer le quatrifeme couvert, et son regard sembla supplier Ic jeune homme d'6pargner le hossu,
— Soit ! dit-il, qu'il rcste en son coin !... Au surplus, nousygagnons grandement, pu^squ'^ la place de sou triste et maussade visage, c'est le vdtre, ma belle, que nous contemplons !
Ce disant, il prit place h table entre le B6arnais et le due de Guise.
Le roi faisait la mine la plus rijouissante qu'il lui 4tait possible; mais quoi qu 11 Ht, il se sentait mal k Taise en presence du jeune itudiant.
S. M. Henri m n'avait pour ces messieurs des icoles qu'une Admiration trfes-restreinte ; il n'avait pas oubli4 les sarcasmci lancis contre lui cc ses favoris par cette tumultueuse jeunesse.
Ce qu'il ne pouvait leur pardonner surtout, c*6tait d'avoir os6 tcumer en ridicule les costumes qu'il avait adoptis, la fraise empes6e dont il revendiquait 'invention comme un de ses litres de gloire.
Les icolicrs nommaient cela en riant : « des plats k la Saint*J«aft-Baptiste. » Et le surnom n'itait paB mal tfouv6. Cette fraise sufmontie de ces t^tes peintes comme 6tait celle de Henri de Valois et de sa cour, figurait on ne peut mieux un plat dans lequel une tfete couple aurait 6t4 placie.
« A la fraise on connait le veau ! » avaient dit encore ces endiablfc fenidiants en poursuivant de leurs huies les mignons de Sa Majesti Tris-Chrilicnne.
C'itaient eux, enfin, — et qui salt si ce n'itait pas Henri de Bois-Dauphin lui-mSme? — qui, les premiers, avaient compost avec les lettres de « Henri de Valois » I'insolente anagramme de « Vilain H^rodes. »
Malgr6 tons ses griefs,* le roi eut le bon esprit de dissimuler sa mauvaise humeur; et comme aprfes tout, il tombait d'inanition, il prit le sage parti d'oublier momentaniment messieurs les 6coliers ou leurs mfichantes plaisanteries et ne s'occupa plus que de son souper.
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Nous devons avouer une chose, c'est que Ics trois autres convives fircnt exactement comnie le roi, si bien que pendant quelques minutes ce fut un veritable cliquetis de coutelas et de fourchettes. Le fameux jambon n'avait pas perdu pour attendre. En moins de rien, il avait subi la plus complete metamorphose.
— Tudieu!... le d^licieux gibier!... s'icria Henri de Bois-Dauphin en rompant le premier le silence. Lucullus et Balthazar, ces deux illustres goinfres des temps passes, n'avaient point, j'en jurerais, mets pareil 2i leur table !.. . Quel dilicicux fumet 1 quel parfum savoureux !
Tout en parlant, I'^tudiant se servait une troisi&me ou quatri&me tranche.
— Ventre-saint-gris ! s'icria joyeusement le Biarncais, voili un mer\'eilleux convive!... Quel Age avez-vous, jeune homme?
— Dix-sept ans.
— Dix-sept ans !... r6p6ta le B6arnais, bravo 1 vous promettez!... Si votre appitit augmente avec les annies^ vous divorerez h cinquante ans un boeuf h chacun de vos repas !
— Pardieu ! ripliqua Titudiant, je vous conseille de parler... Vous vous en acquittez, que je crois, aussi bien que moi-mfeme, seigneur Gascon ?
Ce disant, le jeune homme donna une bourrade au B^arnais, qui se prit a rire de tout son cceur.
Psyche iit un mouvement comme pour engager le jeune homme ^ plus de respect envers le roi de Navarre ; mais celui-ci, riant toujours, dit vivement k la jeune fille :
— Laissez! laissez, ma belle enfant!... Je n'ai jamais ri de si grand coeur. La gaieti du B^arnais 6tait si franche et si communicative ; le vin que ver-
sait la gentille Psyche 6tait si capiteux, que peu k peu tous les visages s'ipanouirent, que tous les fronts se dferidferent.
II n'y avait plus ^ table ni princes, ni rois, ni 6tudiants; II y avait quatre joyeux compares, et voili tout.
— Je bois aux beaux yeux de notre gentille H6b6 I s'icria le Biarnais en vidant d'un trait sa coupe, que Psyche venait de remplir.
Et, tout en buvant, le galant monarque essayait de prendre la taille de la jeune iille, qui se d^fendait tant bien que mal. L'^tudiant, qui s'en aper^ut, tapa vivement sur les doigts du Biarnais :
— A bas les mains, Gascon ! dit-il ; respect k I'innocence !
— Monsieur I'^tudiant !... s'tcria Psyche, effrayie de ce que venait de faire celui qu'elle aimait.
— Mais laissez done ! laissez done ! interrompit le roi de Nfliranr«« *-* Btde QQuveau il iclata de rire.
Lc$ plaisanteries reconunenc^rent, It viti ^oula plus fort qM jamaU, ft les rires 6clat^rent plus sonores...
-^ Ventre-saint-gris 1 payscl s'^cria le Biarnaij, qui en voulait i Psych^, plus je vous regarde, plus je vous trouve channante 1...
- — --" I I f - --firr -|-|ii| - | r " i m m^g— ) ■!— JMMlif'TnrT'-"'*'^
204 LA SORCIHRE, OU LES aUATRE PREDICTIONS.
— Certes ! dit i son tour le due de Guise en pressant entre ses mains les mains de la jeune fille, charmante n'est pas le mot : c'est adorable qu'U faut dire!
— Par la mort-Dieu ! c'est bien plutot ador^e ! s'exclama le roi.
Et tout en parlant, Toeil de Henri III brillait de convoitise, conime i son arrivie.
— Et moi... moi..., dit Henri de Bois-Daupliin en s'avan?ant aussi vers la jeune fille, moi je trouvc...
Devant le regard suppliant de Psyche, Titudiant s'arreta.
— Pardieu ! pensa-t-il 6tonn6, me voici pris d'elle tout muet et tout tremblant ! Que diable ai-je done ! C'est la premiere fois que semblable timidit6 me prend au coeur.
Le Biarnais s'itait Icve et de plus belle avait recommence i assaillir la tremblante enfant de ses galanteries.
— Voyons ! voyons, pas de sauvagerie, ch^re fille ! Nous sommes quatre ici, et nous t'aimons tons les quatre ! . . .
Loin de rassurer la jeune fille, les paroles du Btarnais ne flrent qu'augmenter son pudique effroi :
— Tous les quatre ! r6p6ta-t-ellc.
— Oui mordi ! tous les quatre ! continua le roi de Navarre ; mais, ajouta-t-il, comme il en est un qui doit te plaire un peu plus que les trois autres, il faut i celui-lk, ma chfere 1 que tu accordes un gentil baiser ?
Et la jeune fille rtptu rougissante :
— Un baiser !
— Ah ! tu es notre prisonnifere, ma belle ! reprit le B^arnais, et c'est k ce prix seulement que tu obtiendras ta liberty.
— Oui ! oui ! s'ecriferent le due de Guise et le roi, qui, eux aussi, avaieni quitte la table ets'itaient approchis de la jeune fille : un baiser i celui que tu prifferes ! que ton choix se fasse ! nous attendons !
Seul, le jeune fetudiant restait discr^tement k I'icart : ce qui ne I'etonnait pas peu, je vous jure.
— Que diantre est-ce done qui me tient aujourd'hui ? pensait-il; moi d'habitude si harJi et si os6, je me sens, cette nuit, plus craintif qu'un enfant?
Les trois princes qui ^taient loin de ressembler au quatrifeme Henri brilaient d'impatience et pressaient la belle Psyche de se prononcer.
Et la naive enfant, voyant qu'il lui fallait obiir qnand mfeme, pr^fera s'excuser de bonne grice, ct se dicida a considirer d'un oeil inquiet chacun des quatre Henri. Quand son regard vint i s'arrfeter sur I'^tudiant, Psyche devint plus tremblante encore, et, par un brusque mouvement, elle se ditourna de lui.
Le jeune homme, qui n'itait pas fort expert en matifere d'amour, murmura i part lui avec un profond dipit et un chagrin veritable :
— )e lui fais'peur ! c'est clair!... je lui fais peur, elle ne pent me souffrir! Et malgr6 lui, il feprouva un violent serrement de coeur.
LE MONDE FANTASTiaUE ILLUSTR^. 205
— Eh bien ? dirent les trois princes i Psyche, qui ne se pressait pas de faire son choix.
Enfin, sur un nouveau geste d'impatience des trois Henri, eile s'approcha doucement du B^amais et baissa le front devant lui.
Le roi et le due fetaient furieux ; le Btarnais ne se sentait pas d'aise :
— Miile grkceSy machfere compatriote ! s'icria-t-il radieux,en effleurantde ses Ifevres le front d'albitre de la jolie enfant.
Regardant ensuite d'un air narquois et goguenard ses trois rivaux 6vinc6s, il se prit k chantonner un refrain navarrois d'un petit ton vainqueur et triomphant.
Le choix de la jeune fille avait cependant une cause bien naturelle. Enfant du Biam, elle avait accordd ce baiser, qu^on exigeait d'elle, i celui dont la famille d' adoption lui parlait sans cesse et pour lequel elle la faisait prier chaque soir.
— Elle ne m'aimc pas, murmura tristemcnt le jeune etudiant. Diable de Gascon, va ! ajouta-t-il, en jetant un regard d'envie au B^arnais qui continuait son refrain en se pavanant.
— Par la mort-Dieu ! dit i voix bass^ Henri III au due de Guise, dfes dcniain, cette petite sera demoiselle d'honneur de notre mere, et tons les B6arnais du monde n'y pourront rien !
— Approuvi, Sire ! ripliqua vivement le Balafre. Id6e cxccllente ! Et il ajouta mentalement : ExccUente... pour moi !