‹ Le Monde fantastiqueChapitre 62 sur 104 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

La prediction.

cndant le souper, la sorciire ctait retournce a sa place favorite. Sa main tremblante avait ouvert les grimoires cabalistiques qui encombraient la table prfes de laquelle elle 6tait assise, et elle avait consider^ les quatre Henri d'une fa^on Strange.

Henri de Navarre fut le premier qui Taper^ut-

— Ah ! ventre-saint-gris ! s'ecria-t-il en s'approchant curieusement, que faites-vous li, ma chfere h6tesse ? Allez-vous, par hasard, nous tirer notre horoscope ? Pardious ! il ne nous manquait que cela pour terminer cette soirfee aussi gaiement que nous I'avons commcncie !

— Notre horoscope ! r6p6ta le roi d'une voix ou per^ait une Icgfere emotion, qui ressemblait i s'y m6prendre a de Teffroi. Chez qui sommes-nous done ici ? ajouta-t-il en promenant, pour la premiere fois depuis son arriv^e, un regard inquiet sur le diabolique ameublement de la salle basse. Et niachi-

LA SORGIERE, OU LES aUATRE PREDICTIONS.

nalement il prit enure ses mains le chapelet h. t^tes de more qui pendait ^ sa ceinture et niarmotta une oraison.

— Vous ^teschez Marsiane la-Sorcifere ! r^pondit la vieille femme. ficoutez done, mes maitres ! ajouta-t-elle avec un accent prophitique. C*est la destin^e qui parle ! A toi... i toi d'abord, Henri de Bois-Dauphin !

— Corboeuf ! riposta le jeune itudiant en s'approchant de la devineresse, je ne sais si je me trompe, mais j'ai le pressentiment que, pridite par vous, ma destin^e ne peut &tre que belle ! je vous ^couce, ma cb&re ennemie 1

Pendant quelques instants, Marsiane, solennelle et recueillie, consulta les cartes magiques. EUe semblait en proie i I'^motion la plus violente ; enfin^sa voix irritee vint rompre le religieux silence que chacun observait :

— Heureux ! toujours heureux ! s'ecria-t-elle. Le sort est pour lui !

— J'eix ^tais sQr ! riposta Titudiant, je ne me trompe jamais 1

En entendant les paroles de la sorciire, Psyche n'avait pu s'emp6cher de pousser une exclamation de joie et Lupus un grognement de colore. II ne connaissait Henri de Bois-Dauphin que depuis quelques heures k peine, et d^jji il le ha'issait du fond de Time. Bien qu'il n'eiit pas grande foi, nous Tavons dit, dans la science surnaturelle de la sorci^re^ il eut souhait6 que la prediction tut tout autre.

La vieille femme aussi Teiit souhaiti !... EUe eiit donni de bon coeur une part de son sang pour que la destinee fut avec elle contre le fils de son enn<:mi !... Mais non !... il itait dit que le ciel etait pour lui... Elle courba la tete et se soumit !...

Si le dcstin ne voulait pas se mettre de moitie dans sa haine, elle esperaitdu moins qu'il scrait de moitii dans sa reconnaissance et dans son devouement... Aussi, chassant loin d'elle toute idie d'animosif^ et de colcre, elle consulta de nouvcau les cartes magiques, tout en fixant sur le due de Guise un regard ardent et inspire...

Bicntot son regard se voila... son front pilit horriblement, et sa main crispec repoussa loin d*elle cartes et grimoire.

— Oh! non I non! dit-elle d'une voix halctantc, c'est impossible!... et C'v pendant ccs cartes... ces cartes fatales ne peuvent mentir...

— Que discnt-elles done ? questionna le due en s'avan^ant d'un pas hardi vors la sorcierc ! je veux le savoir! Parle !

Et la vieille femme, obfeissant ;\ Tordre du prince, repondit d'une voix sombre et lugubre :

— Henri de Lorraine, due de Guise, tu mourras assassini ! -^ Lc due de Guise ! ripita r^tudiantstupfefii.

Un profond silence avait suivi les funestes paroles de la sorciere, et le roide France avait jcti ;\ la d^robde un singulier coup d'oeil k son cousin de Guise. S'approchant cnsuite de la devineresse :

— A mon tour ! dit-il.

La vieille femme voulut refuser.

— Je le veux ! continua le roi d'une voix impirieuse. Et la sorcifcre dut ob6ir.

Peu aprb, de scs Ikvres frimissantes, $'6chappa cette pr6diction*slnlstre :

— Henri de Valois, tfoisifeme du nom, roi de France, tu mourras assassini !

En ce moment, le religieux que nous avons vu au commencement de notre rtcit avan^a doucemcnt sa tfite hors de la soupente oh Marsiane lui avait permis de dorrair.

Le roi 6taic devenu pile comme un mort ct n*avait rien fipondu ; mais sa main avait cherchi de nouveau son chapelet, et pour la scconde fois, il s'itait pris iL marmotter une pieuse oraison.

En entendant prononcer le nom du roi, I'itudiant n* avait pu retcnir un cri de surprise : son 6tonnement fut au comble lorsque la devinetcsse, qui s'itait remise h Toeuvrc comme pouss6e par une force irresistible, dit au Biamais d'un ton fiivreux et saccadi :

— A toi... i toi maintenant, Henri de Navarre I

L'enfant p^lc et maigrc que nous connaissops, sortit, k cet instant, de Tobscur rMuit oii il avait pass6 la nuit.

— Le roi de Navarre : dit-il.

— Le roi de Navarre ! r6p6ta Tttudiant.

— Pour vous servir, camarade, ripondit le Biarnais. — Dites-moi, ma digne amie, continua-t-il en s'adressant i Marsiane, vous n'avez pas la main heureusc aujourd'hui. Remettons Tiioroscope k une autre fois.

Mais il itait dijJi trop tard :

La devincrcsse avait eu le temps d'interroger la destinie.

En prole i un indicible disespoir, elle s*6cria :

— Henri de Bourbon, prince de B6arn et de Navarre , tu mourras assassin6 !

— Li ! ... je Tavais blen dit, s'exclama le Biarnais, il fallait remettre la partie i un autre jour ! N*est-il pas vrai, ma gentille payse ? ajouta-t*il en se retournant vers Psyche.

Mais la jeune fiUe ne ripondit que par ses larmes. Et elle ne pouvait comprendre par quel miracle cette prediction lut avait d^chire le coeur, lorsque les deux autres I'avaient laiss6e presque indiff6rente.

— Vcux-tu que je te dise mon opinion, sorcifere ? poursulvit en riant le roi de Navarre : tes cartes sont des radoreuses, et ce qu'elles annoncent ne s'accomplira pas ! Eh ! qui diable, je te le demande, aurait I'audacieuse pensie de nous frapper.

La \ieille femme ripondit d'une voix solcnnelle :

— En v^rite, je vous le dis...

Le Biarnais Tinterrompit en riant plus fort :

— Ah ! bon ! la parole de Tfivangile ! « En viriti, je vous le dis, celui qui mettra samain dans le plat... »

208 LA SORCIHRE, OU LES QUATRE PREDICTIONS.

— Non ! reprit la sorci^re, celui qui mettra la main dans la v6tre I

Le moine avait, sans fetre remarqu6, descendu Tfechelle de la soupente, et s'itait doucement approcht de Henri HI. Tendant son aum6nifcre entr'ouvene, il iraplora humblement pour son convent la chariti royale.

Les jacobins, comme on sait, ^talent des moines mendiants.

Quant i Tenfant, il 6tait venu s'incliner devant Henri de Navarre.

Non moins humble que le 'religieuxj le jeune voyageur avait sollicite du Bearnais quelque menue monnaie pour ses frais de route.

— Tenez, mon frire !... s'empressa de dire Henri III en jetant une ou deux piices d'or dans Taumdnifere du moine; Tenez ! et priez pour le roi.

— Que Dieu vous le rende, Sire ! s'6cria le jacobin en s'agenouillant presque devant Henri de Valois et en baisant sa main qu'il venait de saisir.

De son c6t6,le Bearnais avait donn6 au petit mendiant les dermers 6cus qui lui restaient en poche ; et I'enfant, comme le religieux, avait saisi la main de son bienfaiteur et la couvrait de baisers.

— Celui qui nous frappera, as-tu dit, — s'icria Henri de Navarre en se retoumant vers la sorcifere, — sera celui qui pressera notre main dans la sienne... A ce compte, mon issassin serait done ce pauvre petit diable de mendiant ! ... II est bien jeune encore pour si vilaine besogne ! . . .

— Et mon assassin, i moi, — dit h son tour le roi de France que TinsoucianceMu Biarnais gagnait peu h peu, — mon assassin, i moi, serait ce reverend fr^re ! Avouez, mon beau cousin, continua-t-il en s'approchant du due de Guise, que la chose est plus qu'invraisemblable !

Tout en parlant, le roi avait machinalement saisi la main du prince lorrain. Le due s'en aper^ut :

— En ce cas, fit-il, le meurtrier que le sort me destine ne serait autre que Votre Majeste.

Et le Balafre se prit i rire d'un air» de bravade.

-— Quand le diable y serait,' dit Titudiant, je veux avoir aussi mon assassin ! Allons, donne-moi ta main, laideron ! continua-t-il en s'adressant i Lupus.

— Ma main ! jamais ! riposta le gnome en se reculant.

— Allons! poursuivit le jeune homme, il est d6cidi que je serai seul Apargn6. Ce n'est pas ma faute !

— Ventre-^int-gris ! camarade, s'6cria le Bearnais en frappant cordialement sur r^paule de I'^tudiant; des quatre Henri, le veritable roi, c'est toi ! A la sant6 de ta majest6 !

Et lorsque les coupes se furent vidies, chacun se retourna vers Marsiane. Mais la vieille femme avait disparu.

LE MONDE FANTASTiaUE ILLUSTr£. 2O9

C'lhait le spectre evoqui par elle, (Page jio.) CHAPITRE VI Le Spectre.

^^g'orage avait cess6 et la lune iclairait U fortt de sa pSle dart^. ^ ^£m Dans les semiers deserts, une femme raarchait d'un pas rapide, ct ^E^^ses longs cheveux d^nou^s qui flottaient au vent semblaient les serpents couronnant le front d'une Euminide.

C'itait Marsiane.

EUemit enfin un terme i sa course furieuse. L'endroU o{i die s*arreta fetait le plus triste et le plus lugubre de la forfit, et sou nom itait le Cjirrefour maudit.

Suivant une antique tradition, c'est Ih que Thibawlt le Tricheur, comte de Blois, surnommi le Chasseur Noir, avait vendu son ime au Diable. , , et depuis nombre de sitcles, sorciferes et alchimistes avaient choisi le Carr^four maudit comme le lieu le plus propice h leurs sombres Evocations.

— Cestici ! dit Marsiane.

Tournant ensuite les yeux du c6t6 de sa demeure :

— Heureux ! toujours heureux ! murmura-t-ell§ sourd^ment. Et c^s nobles coiurs qui m'ont arrachie i la misfere et h la honte, qui oiu sauv6 men fils bien aim6, n'auraient pour recompense qu'un hideux tripaa ! Non ! non, cela nc doit pas fetre, cela ne sera pas !

Le visage de la sorcitre prit alors une expression presque aumaturelle, Ses traits se contractures d'une inconcevable mani^re. Ses yeux d^vinrent fixes et hagards,

— Puissances infernales ! s'6cria-t-elle enfin d'une voix formidable qui sembla faire tressaillir les vieux chSnes du somniet k la base, venez k won aide ! Monde des tombeaux, entr'ouvre-toi ! Et vous, mon pfcre, vous qui m'avez ligu6 votre fatal pouvoir, venez i moi,., Vene? me dire que vous m'avez trompie ! venez me dire que cette science est une science menteuse, et qu'il n'est pas donn^ ^ des yeux mortels de lire dans le llvre mystirieux de la destinie. L'ombre de Samuel, 6voqu6e par la pythonisse, est apparue h Saul; ombre de Nostradamus, je t'6voque k mon tour ! Quitte ^ ma voix les invisibles espaces ! apparais ^ mes yeux, je te Tordonne,

En ce moment, U June sembla prendre une teinte sanglante, le vent souffla plus furieux, les arbree gigantesques entre-choquferent leurs branches dipouillEes, et les oiseaux de nuit, Ecarquillant leurs yeux flamboyanu sous le disque eMi de leurs plumes, agitferent en silence leurs ailes obtuses.

La sorcifere, apris son Evocation, ne semblait plus appartenir ^ la vie rEelle. Son esprit planait dans les spheres inconnues. Son regardi d'une fixitE de plus en pbs Etrange^^per^ait le voile du monde invisible,

Et, devant elle, se dressa lentement une ombre p^e, enveloppEe d'un Wane linceul.

Marsiane poussa un cri.

C'Etait le spectre Evoqufe par elle. CEtait Nostradamus. C'fetait son pfere!

L'ombre parla.

— Comme Samuel, tu m^as fait quitter le monde des tombeaux ; commc Samuel, je te di*: « Pourquoi as-tu trouble monrepos? »

Et quand Marsiane lui eut tout r6v6l6 :

— La science que je t'ai l^guie en mourant ne peut mentir, ripondit le

spectre. Ta prediction se rialisera, et la destinie des quatre Henri suivra son infaillible route !

La sorci^re gimit sourdement, et Tombre continua :

— Regarde li-haut... Vois ces quatre itoiles! La sorcifere leva les yeux vers le ciel.

Quatre itoiles y brillaient d'un feclat extraordinaire, et toutes quatre fetaient j:approch6es Tune de Tautre.

Bient6t Tune d'elles s'&teignit. Le spectre indiqua du doigt k Marsiane r^toile filante.

— C'est celle de la premiere victime, n'est-ce pas? murmura la devineresse.

L'ombre rfepondit :

— Oui.

Quelques instants aprfes, une seconde 6toile disparut du ciel. Marsiane fr^mit, et son regard se fixa avec une indicible anxi^t^ sur les deux autres.

Un cri de rage et de d^sespoir s'6chappa de ses livres : une troisifeme itoile venait de s'^teindre i son tour, et des quatre une seule restait.

— Cest la sienne ! s'6cria-t-elle ; la sienne !

— La sienne ! dit le spectre.

— Oh! malheur! malheur! g^mit Marsiane. EUe reste et son 6clat augmente. Oh! faiblesse maudite! impuissance execrable! Et ne pouvoird'un souffle la faire 6vanouir ! Ah ! mon pfere ! mon pfere ! continua la sorcifere en se retournant avec fureur vers l'ombre immobile, malediction sur vous, qui ne m'avez donn6 qu'une science inutile! sur vous qui n'avez pas craint d'entr'ouvrir devant moi les portes du monde inconnu, quand vous saviez qu'il m'fetait dfefendu d'en franchir le seuil !

La vieille femme, a ces mots, se prit k ripandre des larmes de rage. Bient6t elle releva le front. Essuyant par un mouvement brusque les pleurs qui sillonnaient ses joues :

— Eh bien ! non! s'6cria-t-elle. Non! je ne me soumettrai pas l^chement i ces dicrets injustes du sort ! Cette destinfee aveugle, insens^e, je la difie, je la brave ! Je lutterai avec elle sans trfeve ni reliche I Ceux quelle a condamnis, je les protigerai, je serai leur ange gardien, j'tcarterai le poignard de leur poitrine! Et cet autre Henri, cet autre que je hais, dont Texistence doit s'^couler insouciante et joyeuse... cet autre dont la vie doit fetre une longue suite de bonheurs... cet autre, je le poursuivrai partout! Je serai son mauvais g^nie, je me placerai sans cesse entre lui et ses joies! Et ce poignard, dont le sort ose menacer ceux que j'aime, qui done emp&chera ma main d'en frapper celui que je hais ?

Un triste sourire erra sur les livres glacies du spectre.

— Je te Tai dit, murmura-t-il ensuite. Ta prediction se rialisera. La destinies des quatre Henri suivra son infaillible route. N'entreprends pas une tSiche impossible... Renonce i cette lutte inegalel

212 LA SORClfeRE, OU LES aUATRE PREDICTIONS.

— Jamais! ripondit la sorcifere. J'en sortirai triomphante.

— Adieu done ! dit le spectre.

— Adieu! rtpondit Marsiane.

Et lorsque Tombre se fut ivanouie :

— De ce moment, reprit la sorciire avec exaltation, je voue mon kme k ta perte, Henri de Bois-Dauphin ! et seule contre toi, je te vaincrail...

— Seule! repondit unc voix derri^re la vieille fcmme; non pas, ma m^re, nous serons deux !

Marsiane se retourna.

C'6tait Lupus.

Le petit gnome Tavait suivie dans la for6t, et, cach6, il avait tout entendu.

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