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— Pour moi seul ! riposta Lupus d'une voix sinistre.
— Quoi!... continua Marskine, ce divouement que j'ai jur6... cette reconnaissance vou6e par moi i mes trois bienfaiteurs...
Le gnome interrompit la vieille femme par un ^clat de rire efFrayant. — Divouement! reconnaissance!... r6p6ta-t-il, quels blasphfemes proftrezvous?... Dites plutdt haine et vengeance!...
La vieille femme, au comble de la surprise, regarda Lupus, qui continua :
— Qjie m'importent i moi votre insolent due de Guise, votre roi imbecile et votre libertin B6amais?... Certes ! poursuivit le gnome en brisant entre ses doigts une branche de chfene, je me soucie d'eux trois comme de ce bois mort!... Mais Tautre... Tautre!... le quatrifeme Henri!... Ah! de celui-li je me soucie, ma mfere... et c'est avec une volupti indicible que je vaisvous servir centre lui !
La sorcifere ne pouvait supposer que la haine de Lupus contre Henri de Bois-Dauphin lui fAt venue au coeur par int^rfet ou par affection pour elle. Elle jeta au gnome un regard dont le sens ne lui tchappa pas.
— Non !... non!... s'6cria-t-il en gringant des dents. Non! ce n'est point pour vous; vous avez raison, ma mfere!... c'est pour moi seul, je vous le rfepitc, que jeveux agir et que j'agirai !... Je le hais, cet Henri de Bois-Dauphin, je le hais d'une haine immense, profonde, inextinguible ! Et je ne cesserai de le hair que lorsque ma main se sera baignde dans son sang... lorsque son cadavre sera devenu la proie des vers ! . . .
En parlant ainsi. Lupus 6tait hideux de firocitfe, son ceil s'injectait de sang, sanarine se gonflait comme celle du chacal qui flaire un corps mort.
Marsiane, devant la haine du gnome, voyait faiblir la sienne...
Malgr6 elle, ce sentiment Strange, indtfinissable de sympathie qu'elle avait 6prouv6 d^jipour le jeune 6tudiant, envahissaitson coeur et lui faisait presque plaindre ce jeune homme si noble et si beau que tout lui commandait de hair.
— Quoi ! Lupus, dit-elle, en te mettant avec moi contre lui, ce n'est pas men ennemi que tu veux poursuivre, c'est le tien ?
— Oui! le mien! riposta le gnome avec rage, mon ennemi intime!... f ncore une fois, ma mfere, ce n'est pas votre cause que je veux dfefendre... Je suis igoiste, vous le savez bien, et je ne m'en cache pas!... Cest ma cause, ma cause personnelle, entendez-vous ! et, de par Satan, votre maltre et le mien, je vous jure que je saurai la d^fendre !...
Plus Texaltation du gnome augmentait, plus celle de Marsiane semblait diminuer.
— Mais que t'a-t-il done fait, i toi ? demanda-t-elle.
— Ce qu'il m'a fait?... ripliqua Lupus avec violence, vous demandez ce qu'il m'a lait?... Mais regardez... regardez-nous tous les deux! II est beau, lui, et je suis laid !... il est grand, et je suis petit !... il est bien fait, et je suis difforme !... Regardez... regardez-moi done, nia m^re... Je suis bossu,moi...
bancal... borgne... que sais-je !... fipouvantail vivant, jefais reculer d'horreur tous ceux que j'approche... etlui, lui... chactin le trouve chanxiant, chacun radmire et le f&te !... Cette nuit... trois princes ne Tont-ils pas admis i leur table ?. . . Et moi, pauvre chien galeux, si j'avais approchi d'eux, tous m'eussem repoussi du pied... Chacun me raille et m'ex^cre> moil... Mais lui, cet heureux de la terre, qui done pourrait ne pas I'aimer?... Vous... vous-m&me, n'avez-vous pas c6d6 au charme itrange de sa voix et de son regard ?... line autre que vous, enfin, ne lui a-t-elle pas livr6 son ^me ?.*.
— Une autre ! . . . riposta Marsiane.
— Oui ! continua Lupus d'une voix sombre. Cette fille que vous avez recueillie... pour monmalheur... pourlesien, peut-fetre!...
Marsiane commen^ait k voir clair dans la haine soudaine de Lupus.
— Psychi !... s'6cria-t-elle. — Ah ! malheureux !... tu I'aimes !..*
— Eh bien !... eh bien ! oui ! je Taime !... ripondit le gnome avec 6clat. — Je I'aime d'un amour terrible, infernal ! . . .
Aprfes quelques instants de silence, il reprit d'une voix saccadic, haletante :
— Je m'^tais fait le serment de vaincre ce sentiment qui s'itait empari de tout mon 6tre et dont je rougissais. J'avais rdsolu, vous le savez, de quitter votre demeure : je voulais fuir cette femme, qui ne pouvait avoir que de Taversion pour moi, comme tout le monde ! Mais en entendant son aveu, en voyant cet Henri qu'elle me priffere, toutes mes resolutions ont changi ! Cette passion, que je serais parvenu k itouffer peut-Stre si le coeur de Psychfe n'eflt parli pour un autre, cette passion est revenue en mon ^me plus ef&6n6e, plus divorante que jamais 1... et avec elle tous les serpents de la jalousie sont venus me mordre au coeur!... — Oui, ajouta le gnome en s'enfonfant les ongles dans la poitrine, — je suis jaloux, ma mfcre, je suis jaloux!..*
Marsiane ne chercha pas mSme k calmer la fureur du gnome, et celui-ci continua avec une violence croissante.
— Ah ! vous avez pr6dit i notre ennemi la destin6e la plus belle et la plus heureuse!... A partir de cet instant, c'est moi qui me charge de la destinie de cet homme, ma mire!... Etde par I'enfer! je vous jure qu'elle ne serani heureuse ni belle !
Tout en parlant, le gnome avait tourmentfe une espfece de coutelas qui pendait k sa ceinture, et en achevant son lugubre serment, il sortit la lame de sa galne de cuir et la brandit avec une inconcevable rage.
Frappant ensuite dans le vide k coups pr6cipit6s :
— Oh! s'il itait li devant moi !... hurla-t-il, s'il itait li!...
En cet instant. Lupus et Marsiane entendirent derrifere eux un bruit lointain qui leur fit toumer brusquement la tSte. . .
lis aper^urent alors une troupe de cavaliers qui passait au galop dans une clairifere.
L'orage recent avait donn6 au sol une telle humiditi, que les pas des
LE MONDE FANTASTiaUE ILLUSTR^. 21 5
chevaux s'entendaient k peine, et la lune dardant ses piles rayons sur la petite troupe, les cavaliers semblaient une armie de fant6mes galopant sur de fantastiques coursiers.
Lorsque les deux derniers d'entre eux furent sur le point de disparaltre, Lupus poussa un cri. Il venait de reconnaltre Henri de Bois-Dauphin chevauchant i cdti du roi de Navarre.
II fit un bond vers le jeune homme en agitant son poignard; mais son exclamation avait tth entendue, et les deux Henri, enfongant P^peron dans le flanc de leurs chevaux, avaient disparu comme le reste de la troupe dans les profondeurs de la forSt.
Lupus, songeant que toute poursuite serait inutile, rentra dans sa galne Tarme qu'il tenait k la main, en disant :
— 11 s'enfuit avec le roi huguenot!... Patience! il faudra bien que je le retrouve 1
lavolontairement, Marsiane eut un mouvement de joie.
Elle ha'issait, elle devait hair le fils de son ennemi, et, malgri elle, elle semblait heureuse dele voir s'iloigner, et de rendre ainsi sa vengeance impuissante !
Le gnome et la vieille femme avaient machinalement repris le chemin de leur demeure.
Quand ils entrferent, Psychi seule 6tait dans la salle basse, rivant et soupirant.
Les quatre Henri avaient quitti la tour diabolique, presque en mfeme temps que la sorcifere et Lupus.
Le roi de Navarre avec Titudiant, — comme nous venons de le voir ; — le roi de France avec le Balafri, — comme nous le verrons bient6t.