CHAPITRE PREMIER
Ou commence une autre nuit qui sera toute differente de la premiere.
uatre jours s'6taient 6coul£s depuis la fameuse nuit que vous savez.
Le soleil 6tait couchi depuis longtemps, et la royalc ville dc Blois itait dans une obscuriti presque complete.
Bien que la neuvi&me heure du soir eAt k peine sonn£ k la chapelle du chateau, on ne voyait presque personne dans les rues montueuses et disagriablement percies qui faisaient i cette 6poque et font encore i la n6tre le principal oraement de la capitate du Blisois.
Par-ci, par-lJi, un bourgeois attard^ regagnait son logis d'un pas rapide, en morig^rant vertement son Spouse, qui tournait sans cesse la t^te du coti dc quelque officier en goguette qui les suivait en chantant.
Peu h, peu, bourgeois et ofEciers devinrent plus rares, les rues se firent d^sertes et les faubourgs silencieux.
Certes, en cet instant, la ville de Blois 6tait d'un aspect moins que r^jouissant. On eflt dit une ville morte.
De temps k autre, icartant le rideau de nuages sombres derrifere lequel elle se cachait, la lune penchait sa grosse tfite p^le dans la ville ; mais n'y voyant personne, elle la retirait bien vite et se dirobait de nouveau sous son voile n^buleux.
Cet astre, le plus curieux et le plus indiscret de tous les astres, semblait guetter quelqu'un.
Enfin, dans la promenade appel6e les Alices, qui aboutissait h, la forfit de Blois, parurent deux cavaliers.
Cfetait apparemment 1^ ce qu'attendait la lune, car, k compter de cet instant, elle ne se cacha plus et baigna tout de son obscure clarti.
Ainsi 6clair6e, avec ses innombrables clochers, ses tours formidables, son chateau royal couronnant le tout, avec la Loire enfin, qui la bordait d^un arge ruban d'ondes limpides, que les rayons de la lune faisaient ressembler 4 de Targent en fusion, I'antique capitale prisentait vraiment un merveilicux tableau.
Dans une itendue de huitlieues au moins se diveloppait le panorama splendide des bords de la Loire.
A gauche, les filches gracieuses et il^gantes du chlteau de Chambord pergaient les clmes de la forSt de Boulogne, et, vis-k-vis, Toeil se reposait sur les sombres massifs du bois de Russy.
Glissant k droite, entre deux coteaux couronnis d'opulents vignobles, la vuc allait se perdre, avec le cours majestueux du fleuve, dans un horizon que Yon voyait s'ivanouir avec regret.
Les deux cavaliers restaient extasiis.
— Per Diou ! dit le plus ^gi des deux, en se dressant sur ses arsons pour niieux admirer, voili, sur ma parole, un superbe coup d'oeil !
Le second cavalier, un tout jeune homme, celui-li, r^pondit aussit6t d'un ton d^clamatoire :
— Null us in orbe Blesis Locus praelucet amoenis.
— due le diable t'emporte, toi et ton latin ! riposta Tautre avec lui certain accent meridional, qui prouvait indubitablement qu'il itait Gascon • Tu sais bien cependant que depuis que je suis marii k une femme latiniste, je ne puis plus sentir ce jargon-li !
— Pardon, sire ! fit le jeune homme en s'inclinant.
— Ventre-saint-^is ! mon cher, — dit vivement le Gascon d'un air inquiet, — une fois pour toutes, je t'enjoins de te priver k moa endroit de tes «sire» et de tes « majesti. » U est clair comme le jour que tous les limiers de la police royale sont sur pied i mon intention, et cette fois je ne sortirais pas d'affaire aussi facilement que I'autre nuit.
Malgri la splendeur du spectacle, les deux cavaliers se dicid&rent i se remettre en route.
Pendant quelque temps, tous deux marchirent dans le plus profond silence.
Qiiand ils furent Ji une centaine de pas du vieux chateau, ils s'arrStferent et attendirent.
Ils ^talent Ik depuis deux secondes k peine, lorsque la dixi&me heure sonna.
Aussit6t un homme, portant le costume grossier des paysans du Blfeois, sortit du fossi qui entourait le mur d'enceinte du chateau et s'approcha des deux cavaliers*
— France ! dit-il k voix basse.
LE MONDE FANTASTiaUE ILLUSTRlS.
— Navarre ! r6pondit-on.
AussitAt, mettant pied k terre, les deux cavaliers confiferent leurs montures \ rhomme du foss^ et s'avanc&rent silencieusement vers le c6ti sud du chateau.
Devant la tour du Foix, ils s'arrfetferent de nouveau.
Au mfeme moment, un autre homme sortit du foss6, en disant :
— France !
Et les deux cavaliers ripondirent encore :
— Navarre !
Le second paysan, muet et mystirieux comme Tautre, leur fit signe de le suivre, et tous trois, s'engageant dans le fossi sanseau, se trouvfcrent, au bout d'un instant, au pied m6me de la muraille d'enceinte, juste au bas de la tour du Foix.
Ladite tour, dominant tout le faubourg dont elle avait re^u le nom, 6tait la partie la plus ancienne du royal chateau. — Selon toutes les apparences, elle existait d&s le dixi^me si^cie. — Cela faisait que, depuis longues anhies, la vieille tour ^tait compl^tement abandonn^e.
Catherine de Midicis, elle-mfeme, qui avait fait jadis de cette tour son observatoire, et qui maintes fois itait venue li consulter les astres, en compagnie de Nostradamus, de Ruggieri et de plusieurs autres astrologues et alchimistes, Catherine elle-mfeme, disons-nous, malade depuis son arriv^e k Blois, n'avait pu se rendre une seule fois k la tour, sa retraite favorite, sur la plate-forme de laquelle la vieille reine avait cependant fait b^tir une assez disgracieuse baraque, oh se lisaient ces deux mots latins : « Urania sacrum^ » et qui ser^ vait de chambre magique.
Aprfes avoir jet6 de tous c6t6s un regard interrogateur, le second paysan frappa doucement dans sa main trois fois.
A la troisifeme, le soldat de garde aux cr6neaux interrompant brusquement sa faction, se pencha vivement vers eux, en murmurant i son tour I'^etmel mot d'ordre : France !
— Navarre! ripondirent le Gascon et son jeune compagnon.
Tout aussit6t, une ichelle de corde glissant le long de la muraille, descendit jusqu'aux pieds de nos deux cavaliers-
Sans perdre de temps, le plus ^gh des deux saisit Tichelle d'une main vigoureuse et se prit i en gravir les Echelons avec une rapiditi extraordinaire.
Balancfe dans le vide par I'ichelle vacillante, notre homme se mit i rire :
— Perdiou ! dit-il en s'adressant ^ son compagnon d'aventures qui attendait au bas de Tichelle la fin de son ascension pferilleuse ; perdiou ! mon fils, je dois avoir Fair ainsi d'un lizard en bonne fortune.
Peu aprfes, il mettait le pied sur les crineaux, aidi par le soldat de garde. Qiielques secondes plus tard, il aidait Ji son tour son compagnon, qui avait •gravi rtchelle aprfes lui, i mettre le pied sur la muraille.
— Mille grkes, sire, dit le jeune homme pn saiitant lestement sur la plateforme.
— Mais, mordiou ! ne m'appelle pas « sire, » maitre 6tourdi ! — r^pondit vivement le Gascon. — Veux-tu done me faire pr^cipiter sur rheuredu ham de ces murailles ? * • > M.. * - : -
Pendant ce temps, le soldat de garde avait vivement retiri Tfechellc de corde.
Apris I'avoir roul6e, il la dissimula prestenfent dans une cachette pratiqufe dans la muraille digrad^e.
II indiqua ladite cachette au Gascon.
— Grand merci ! mon brave ! riposta ce dernier en serrant la main du soldat.
Le soldat manqua s'6vanouir de joie et couvrit de baisers cette main qu'on venait de lui tendre. . . - ^
— Sentinelles, veillez ! — cria en ce moment une voix doign6e.
Le cri se rfep6ta de distance en distance, et le soldat de garde, reprenant vivement sa faction, psalmodia k son tour : « Sentinelles, veillez ! »
Et le mfeme cri se continua en s'6teignant graduellement.
Le soldat de garde, indiquant ensuite aux deux Strangers le coaimencement d'un escalier pratiqui dans le coin le plus obscur de la plate-forme, leurfitun geste qui signifiait :
— Soyez prudents, et parlez bien bas, surtout !
Et nos deux aventuriers, d'un pas si Ifeger qu'ils semblaient ne faire qu'effleurer les marches de pierre, se mirent i descendre sans parler et sans voir.
A la fin, le Gascon murmura doucement i Toreille de celui qui persistait i Tappeler « sire » : ..
— Sais-tu, mon fils, qu'il fait ici noir comme dans un four, et que le metier que nous faisons cette nuit nous mfene tout droit k nous rompre les os ou i nous faire fusilier ? D'hCnneiir ! jem'en veux de t'avoir assocife k cette aventure !
— Je vous ai enchaini ma vie ! rApondit le jeune homme. Que je la perde pour vous et je serai heureux !
Le Gascon lui serra la main pour le reihercier.
Au meme instant, une autre 'main qui n'ctait pas celle du jeune homme, saisit dans Tombre la main du Gascon.
— Qui va li ? demanda vivement ce dernier.
Une voix r6pondit : France !
— Navarre! ditle Gascon. — Ouf ! continua-t-il. J'ai cru que nous 6tions pris.
Et ils continutrent k descendre.
- Tous deux jetirent un coup d'oeil pai-dessus la galerie. (Page 329.)
CHAPITRE II Oil I'on appread ce que sont devenus Maisiane, Lupus el Psych*. ^^<^ uand DOS deux aventuriers, ^ k suite du guide inconnu qui £tait venu i^l^Jm^ leur rencontre dass I'^bscuric^, eureuc mis le pied sur ta derniire ^am^ marche de I'escaliet, ils se trouvirent dans une longue galerie parfaitement dteerte, hchitU k moiti^ par les rayons de la lune.
— Perdiou ! dit le Gascon en s'oricntant, je commence i m'y recoimdtxe un taht soit peu.
II se retouma ensuite vers le guide, qui se tenait i une distance respectueuse, et le consid^ra quelque temps.
C'itait un homme d'une quarantaine d'ann^es i peu pr&s, au teint basan^, i la physionomie franche et ouverte.
II portait runiforme des archers du roi ; mais il n'itait pas n^cessaire, pour reconnaltre en lui un soldat, de voir son costume : c'itait le type militaire le plus complet.
— Je me souviendrai de toi, camarade ! lui dit le Gascon en lui frappant amicalement sur Tipaule.
— Diou bibdn ! sire, c'est bien comme cela que je I'entends ! riposta le soldat, avec un certain accent qui laissait bien loin derrifere lui celui de notre roi gascon.
Ce dernier, en entendant ce diable d'accent, se prit i rire d*un air visiblement satisfait.
— Ton nom, mon brave ? dit-il ensuite.
— Mon nom ! r^pondit Tarcher d'un ton superbe : Artaban le Navarrois. Certes, en faisant cette riponse, Artaban 6tait au moins aussi fier que ce
fameux roi des Parthes dont il portait le nom.
— Le Navarrois 1 ripita le Gascon avec une joie non dissimulie. Un compatriote!...
— N6 dans les montagnes de Coarraze le mfeme jour oii Votre Majesti est venue au monde dans le palais^ continua le soldat en caressant sa moustache.
Notre monarque gascon, dans lequel le lecteur a, depuis longtemps sans doute, reconnu le joyeux drille qu'il a dh]k vu chez Marsiane la sorcifere, et qui avait nom Henri de Navarre, fut ravi d'entendre les paroles du soldat.
— N6 le mfime jour que moi ! reprit-il. Ventre-saint-gris ! voili qui me rijouitfortl...
— Pas tant que moi, Diou bibin ! riposta le soudard.
— C'est possible, interrompit Henri de Navarre ; mais, quoi qu'il en soit, mon vieux camarade, je te donne ici parole que je n*oublierai point ton nom.
— Si le roi de Navarre I'oublie, rfipondit le soldat, je suis bon li pour Ic rappeler au roi de France.
— Silence !... silence !... dit vivement le Biarnais, dont Poeil itincela dans Tombre.
— Onsetait, Majest6, riposta le soldat; mais on n'en pense pas moins, ajouta-t-il en clignant de Toeil d'une fagon significative, et en itoufFant i grand'peine un « Diou bibjln! » qui, comme on le volt, fetait son juron favori. «
— Maintenant, mon brave, reprit le roi, tu peux nous laisser seuls continuer notre route. II y a quelque seixe ans, j'ai eu le triste avantage d'habiterce
chateau, et je me sens de force i suivre ce d6dale sans la plus mince erreur!
— Adieu done, Majesti, ripondit le guerrier navarrois ; nuUe rencontre n'est maintenant i craindre dans cette partie du chateau. Li-bas, de I'autre cdt6, dans ses appartements, le roi ftte, comme chaque nuit, le Balafri et quelques-uns de ses favoris. Dans peu, tout dormira ici, hors les soldats de garde... Et les soldats de garde, Sire, sont tons, pour cette nuit, aussi francs huguenots que moi-mfeme ! Les camarades et moi nous ignorons les causes politiques qui vous ont pouss6 i pinitrer c6ans ; mais cela ne fait rien i I'affaire. A la moindre alerte de votre part, nous accourons, et, de par le Diou bib&n ! nous saurons vous faire sortir sain et sauf de ce grand diable de chhteau!.., Sur ce, Majesti, serviteur ! . . . Voilionze heures qui sonnent, et je suis de garde au pont*levis !...
Ce disant, le Navarrois secoua cordialement la main que lui avait tendue Henri de B6am et disparut prestement.
Le roi de Navarre suivit le vieux soldat d'un regard affectueux et reconnaissant :
— Braves gens, murmura-t-il, ils me sont d6vou6s corps et ime!... Avoue, mon fils, ajouta-t-il en se retoumant vers son compagnon, qu'il fait bon avoir des amis un peu partout. . . Sans les dix ou douze parpaillotsigarisici kdessein parmi les innombrables catholiques qui s'y trouvent, il eAt fallu nous contenter de la vue ext^rieure de ce chfiteau, lorsque nous avions si grand disir, moi sartout, de donner h, I'intirieur un liger coup d'oeil !
Le jeune homme ne ripondit pas.
Son regard inquiet essayait de percer les murailles ; il semblait chercher quelque chose ou quelqu'un.
De sa poitrine oppress^e, une exclamation s'ichappait de temps k autre, qui ressemblait fort k un nom de femme, et ce nom de femme ressemblait grandement k celui de Psychi.
Est-il besoin maintenant de vous dire quel itait ce jeune homme ? Non ! vous Tavez reconnu sans peine : c'6tait Henri de Bois-Dauphin.
— Perdiou ! mon cher Henriot, s'exdama joyeusement le Biamais, sais-tu que tu n'es pas ce soir d'une gaiet6 extravagante ? Qiie diantre as-tu ? Tu me fais I'efFet d'une ^me en peine !
— Vous dites vrai, sire ! r6pliqua le jeune huguenot. J'ai des idies noires qui me passent par la t&te et par le coeur.
— Tout cela est trfes-joli, interrompit le roi de Navarre; mais tu vas me faire le plaisir, et sans dfesemparer, de reprendre ta bonne humeur et ton riant visage ! . . . Mordiou ! pourquoi cette mine k porter le diable en terre ? Tout ne marthe^t-il pas au gri de nos souhaits ? Au moment de rentrer en Saintonge, un ardent d6sir me prend de revoir une derni^re fois cette gentille enfant qui a nom Psychi, et que je n'avais quittSe qu'i regret. Tu t'offres, avec un empressement des plus louables, pour m'accompagner. J'accepte avec reconnaissance. Nous rebroussons chemin et nous courons ventre k terre k la tour
diabolique qui sert de demeure iFaiinable fiUe. Que trouvons-nous ? La maison diserte, abandonnie. Nous nous informons, et, non sans peine, nous fioissoDS par apprendre que la vieille devineresse qui me veut tant de bien et i toi tant de mal, ce qui ne i'a pas empfech^e de me pr6dire tant de mal et i toi tant de bien, est venue remplacer ici, auprfes de la Florentine et du roi son fils, cet estimable coquin et triple empoisonneur qui a nom Cosme Ruggieri... Cette nouvelle, je dois le dire, nous laisse tous deux assez indifFirents. Ensuite nous apprenons que, par contre-coup, le trfes-laid et trfes-d^sagr^able petit monstre, fils adoptif de la devineresse, i ce que je crois me rappeler du moins, fiait igalement partie des gens du roi en qualit6 de valet, d'exerapt, d'huissier et d'espion. Ceci, je dois I'avouer aussi, nous laisse d'une indifference plus complete encore. On nous dit que la belle Psyche, ma douce compatriote, a ktk igalement appelie au chateau par le roi de France, et que, depuis deux jours, la pauvrefiUe fait, sans doute contre songri, partie de I'escadron volant de la reine. Ah! pour le coup, notre indifference se fond i cette nouvelle plus vite que les premieres neiges au soleil du midi. Nouveaux chevaliers errants, nous formons aussitdt, d'un commun mouvement, ni plus ni moins que les hferos de TArioste ou du Tasse, le hardi pro jet de pinitrer cette nuit mfeme dans le sombre donjon qui renferme la princesse que j'adore... Nous trouvons des complices assez obligcants pour nous ouvrir les portes ou plutdt les fenfetres du noir castel, au risque de se faire pendre le plus joliment du monde. Et quand nous sommes dans la place, quand nous touchons au but, quand, dans quelques secondes peut-fetre, je serai prfes de cette divine enfant, tu n'es pas au comble de la joie et du ravissement !... Ventre-saint gris ! mon cher Henriot, tu es, permets-moi de te le dire, terriblement difficile !
— Pardonnez, sire, murmura le jeune homme.
— Eh! je te le pardonne, mordiou! riposta le Biarnais; mais je veux au moins que tu me dises le motif de ta tristesse.
— Ma tristesse !... ripliqua Henri de Bois-Dauphin en s'effor^ant de sourire, ma tristesse n'existe pas, je le jure i votre majest6.
— Ne jure pas, ami Henriot. J'ai de bons yeux et je vois clair. Tu es maussade ce soir comm.* un flacon sans vin, comme un jour sans soleil? Voyons, sois franc avec moi ; as-tu peur des suites de notre hardie escapade?
Le front du jeune homme se couvrit de rongeur.
— Peur ! s'exclama-t-il. Votre majesty ne le suppose pas !
— Prouve-moi que je m' abuse en redevenantle Henri du premier jour.
— Au fait, pensa le jeune homme, je suis un grand niais de me chagriner ainsil... Psyche ne m'aime pas..,, elle aime le roi de Navarre. Je n'ai qu*un parti k suivre, c'est de faire contre fortune bon cceur, et de traiter la chose en riant.
Et, mettant aussit6t ce sage pro jet k execution, le jeune homme se mit k rire, et s'adressant au Biamais :
LE MONDE FANTASTiaUE ILLUSTR^.
— Sire, lui dit-il du ton le plus jovial qu'il lui fut possible de prendre, a compter de cet instant, je veux fetre rou6 vif si je ne suis pas le plus gai et le plus insouciant de tous les Henri passfes, presents et futurs, y compris Henri de Navarre, mon maitre !
— A la bonne heure, mon fils! voili comme je t'aime ! La gaiet^, mordi ! mais c'est le premier bien de ce monde... Sais-tu, continua le Biarnais en s'appuyant sur T^paule du jeune homme, sais-tu qu'elle est charmante, cette petite Psyche ?
Henri de Bois-Dauphin ne put comprimer un liger mouvement. Le roi de Navarre interprita ce mouvement i sa manifere :
— Plalt-il ? tu ne la trouves pas adorable? Je le disais bien, tu es difficile ? Henri de Bois-Dauphin, qui, malgri toutes ses belles resolutions, ne pouvait
voir de sang-froid la passion du Biarnais pour la jeune fille, se garda bien de lui dire ce qu'il pensait au fond de Time des charmes de Torpheline.
Tout au contraire, saisissant au bond les derniferes paroles du B^arnais, il trouva fort habile de mfeler un peu de critique aux louanges du roi.
II va sans dire qu'il 6tait i, cent lieues de penser un seul mot de ce qu'il disait.
— Adorable ! adorable ! reprit-il en secouant la tSte. C'est beaucpup dire. Gentille ! . . . rien de plus !
Le roi de Navarre allait r^pliquer, lorsque, dans la cour du chdteau, un bruit se fit entendre.
Les deux Henri, qui ne parlaient qu'Jt voix basse cependant, jug^rent prudent de ne plus parler du tout.
Sans 6tre vus, tous deux jetferent un coup d'ceil par-dessus la galerie.
Une douzaine de soldats, Tarquebuse sur Tipaule, parcouraient la cour dans tous les sens, regardant, furetant dans tous les coins, comme chcrchant quelqu'un.
-^Une ronde de nuit! dit le Biarnais i Toreille de son compagnon. Oh ! oh! qu'est-ce que celaveut dire?
— Si je ne me trompe, r^pliqua Henri de Bois-Dauphin, i la tcte de ces hommes est une espfece de bossu. qui m'a tout Fair de cette laide creature qui me lan(;ait, chez la sorci^re, des regards si furibonds.
Le Biarnais avan^a un peu la tfite :
r- Cest lui-mSme ! perdiou!... murmura-t-il. Le drole est aussi un peu soldat, Jt ce que je vois !
— Qui vive? cria brusquement dans la cour la voix rauque de Lupus.
Les deux Henri se regardferent, intimement convaincus que c'6tait 5. eux que le qui vive s'adressait.
— Qjii vive ? r6p6ta Lupus , plus durement encore que la premifere fois. Nos deux aventuriers cherchaient quelle riponse ils allaient faire, lorsqu'une
voix qui venait du fond de la cour ripondit i Lupus :
— Sire de Loignac, gentilhomme du roi !
— Messire de Loignac, reprit Lupus avec humeur. Ah ! tant pis !
— Comment, tant pis !... fit Loignac en riant. Qu'est-ce que cela signifie, maltre Lupus?... continua-t-il en se rapprochant des soldats.
— Cela signifie, messire, que des rapports arrives ce soir mfeme m*ont appris que deux Strangers avaient 6t6 vus se dirigeant versle chateau.
— Eh bien ?
— Eh bien ! poursuivit Lupus, comme avec un peu d'or on vient 2l boutde tout, ces Strangers eussent pu, sans trop de peine, p6n6trer ici. Ne vous reconnaissant pas dans Tombre, j'esp6rais avoir affaire k Tun d'eux, et voyant que je m'fetais trompi, j'ai dit: « Tant pis ! » Et je le dis encore !
— Et ces Strangers, interrompit M. de Loignac, sais-tu k peu pr^s quels ils sont ? d'oi ils viennent ?
— Des deux, j'en connais un, r6pondit Lupus.
— Et le second Stranger, tu n'as sur lui aucun renseignement, nul indice ?
Pas le moindre, dit le gnome ; mais celui-li, peu m'importe ! C'est I'autre que je voudrais tenir !
— C'est ton ennemi, i ce que je vois !
— Mon plus cruel ennemi !
Lupus et le sire de Loignac se sSparSrent.
— Allons, bonne chance, Lupus ! . . . dit le gentilhomme en s'Sloignant.
— Messire de Loignac, rSpondit le gnome, Dieu vous garde ! . . . — Allons, vous autres, poursuivit-ii en se retournant vers les soldats qu'il commandait, nous allons fouiller le chateau depuis les souterrains jusqu'aux combles... En marche!.,. Et k la premiere rencontre suspecte que vous ferez, feu ! sans pitiS ! . . . C'est la consigne I
Peu aprfes, la vaste cour Stait dSserte.