CHAPITRE IV
Oil quatre hommes se trouvent qui ne se cherchent pa^, et ne trouvent pas une femme
qu'ils cherchent.
sychi se croyait seule, bien seule dans Toratoire : ' — elle savait que ses nobles compagnes devaient, bien avant dans la nuit, animer de leurs rires et de leurs 16gers propos le souper royal.
Ce souper, Psych6 n'ignorait pas que c'fetait en quelque sorte en son honneur qu'il avait lieu ; mais la chaste fiUe avait eu le courage d'opposer un refus formel k I'invitation du roi, et avait pritext6 son service aupr&s de la reinemfere.
En effet, Catherine itait cette nuit-li plus soufirante que jamais. La vieille reine avait des accfcs de fifcvre terribles, une sorte de dilire s'empatait d'elle d'instant en instant. A son imagination affaiblie par la maladie qui la minait lentement, s'offraient alors des visions 6pouvantables, de hideuses hallucinations... Et de ses livres blfimes s'ichappaient malgr6 elle des paroles incoh6rentes, des mots sans suite, qui ne laissaient'pas que d'efFrayer la timide enlant qui veillait i son chevet.
La reine, qui craignait que ces phrases, qu'elle laissait 6chapper dans Texcfes de la fifevre, n'eussent i la fin un sens pour ceux qui se tenaient auprfes d'elle, avait brusquement ordonni in tous de se retirer.
Elle voulait fetre seule ! . . .
Psyche avait dA ob6ir comme les autres ; k son grand regret, elle avait quitti Tappartement de la reine-mire, et, comme toujours, elle 6tait all6e se rifugier aux pieds de la Vierge sainte, dont la douce image resplendissait dans Toratoire.
Elle vietiait demander k la m^re de Dieu son ^ppul contre un danger qu'elle ignorait encore, mais qu'une voix secrete lui disait planer sur sa tete et la menacer...
— Sainte Vierge Marie, dit la jeune fille aprfes avoir terminA sa pritre de chaque soir, — priire dans laquelle le nom de son Henri n'itait jamais oublii, — ^^ sainte Vierge Marie, je suis heureuse...bien heureuse, lorsque je puis venir ainsi m'agenouiller devant toil... Ce n'est qu'au seuil de ce saint asile que s'arrStent les mipris de mes nobles compagnes, leurs laches insultes, et leurs basses jalousies ! . . . Elles sont envieuses de la protection que le roi m'accorde ! Envieuses ! H^las ! cette protection, est-ce moi qui Tai sollicitie ?... Elles me d6daignent en m^me temps k cause de ma naissance ; et je n'ai pas une sceur, pas une amie dont le coeur puisse comprendre le mien!... Toi, du moins, divine consolatrice, tu daigneras m'entendre et me prendre en pitii. Tu accorderas un regard compatissant k la pauvre fille, jet^e dans cette vie luxueuse et splendide qui n'aurait jamais dii ^tre la sienne, et tu lui donneras la force d j vivre ! . . .
— Chfcre enfant!... pensa Henri de Bois-Dauphin. Cest Strange, elle ne m'aime pas et je ne devrais pas Taimer, et malgri cela, je me sens tout 6mu de ses paroles.
— Sandis !... murmura de son c6ti le Biamais, plus je I'entends, plus jeme sens pour elle de sympathie !
Pendant ce temps, le roi et le due de Guise, qui ne supposaient gufereen ce moment que les deux autres Henri se trouvassent si prfes d'eux et de Psych6, avaient quitt^ doucement, le premier son fauteuil, le second sa tapisserie.
Et tons deux s'avaftcferent du c6t6 de la jeune fille toujours agenouillfee.
— Corps-bceuf, dit k part lui Bois-Dauphin dont le visage s'empoutprait de colire. S'ils ont la vUenie de rien tenter contre cette honnfete fille, je jureDieu qu'il en sera d'eux comme des oflBiciers de la porte Chartraine !...
Et machinalement, il se prit k tourmenter la garde de son 6p6e. Henri de Navarre, derrifere son prie-Dieu, se dimenait comme un diabie dans un bfenitier !
— Mordiou ! . . . maugriait-il, et ne pouvoir rien ! . . . fitre forc6 de rester coi en pareille occurrence ! Ventre-saint-gris ! c'est humiliant 1 . . .
Henri de Bois-Dauphin semblait prfct k sortir de sa cachette Tipie k la main.
— Ne nous dicouvre pas, lui dit vivement le Biamais, ou nous sommes perdus!...
Bois-Dauphin, rugissant comme un tigre enchalni, n'obiit qu'i grand'peine k Tordre de son roi.
Henri HI et le due, petit k petit, s'itaient rapprochis de Psychi, et se trouvaient, le premier i sa droite, Tautre i sa gauche. D'un commun mouvement, se baissant doucement vers elle, ils diposferent en mfeme temps un baiser sur ses ^paules.
L'enfant se releva d'un bond, comme si elle eAt senti la morsure d'une vipfere, et poussa une telle exclamation de terreur, que les deux princes n'entendirent point le double cri de colfere et d'indignation qui s'ichappa de der-
LE MONDE FANTASTiaUE ILLUSTR]6.
riAre le prie-Dieu oil se tenait le Biamais, et de derriire la tapisserie qui dirobait i leur vue Henri de Bois-Daupbin.
— Le roi!... le due de Guise!... murmura la tremblante jeune fille, en reconnaissant les deux princes.
— Oui, le roi qui t'aime, ripondit Henri HI.
— Le due de Guise, qui t'adore ! dit k son tour le Lorrain.
— Tu as refus6 d'embellir de ta prisenee eette ffete que je donnais pour toil continua le roi ; tu vas ee soir, ma belle, me payer tes didains!
Bois-Dauphin, pour le eoup, perdit patienee et sortit brusquement de dessous sa tapisserie, Vkpte k la main.
Le B^amais se pla;a devant lui.
— Triple fou ! lui dit-il vivement, tu vas nous perdre, te dis-je, sans la sauver !... Pendant qu'ils sont lli-bas au fond, en train de poursuivre eette pauvre innoeente, laisse-moi la faire icbapper de leurs griflfes sans verser leur s^uig, ee qui serait triste, et faire verser le ndtre, ee qui serait plus triste eneore ! . . .
Tout en parlant, le B^amais, grimpant eomme un chat apr&s le pilier placi prfes du prie-Dieu,. se trouva en un instant k la hauteur de Tunique lampe ielairant Toratoire.
Peu aprhs, Tobseuriti la plus complete se fit dans I'immense ehapelle... La lampe venait de s'^teindre sous le souffle puissant du B6amais.
Aprfes cet exploit, Henri de' Navarre se laissa glisser le long du pilier, et courut, dis qu'il fut k terre, vers Tendroit oh il savait que se trouvait la trem^ blante Psyche.
— Sainte Marie ! merci de m'avoir sauv6e ! . . . s'icria la jeune fille dans un ilan de reconnaissance.
— Maudit coup de vent ! maugria le roi, qui se prit, ainsi que le due de Guise, k continuer k titons sa*poursuite.
Le B6amais, en entendant ces deux exclamations, ne put s'emp&eher de rire.
— L'une me prend pour sainte Marie, pensa-t-il, Tautre pour un eoup de vent!... II s'agirait cependant de s' entendre !
Psyche, grice k Tobscurit^, fetait parvenue i quitter I'oratoire sans fetre aper- (ue d'aucun des quatre Henri.
— Par la gorge ! grommelait le due de Guise, qui venait de se heurter assez violenunent contre un pilier, il fait sombre ici eomme dans Tantichambre de Tenfer.
En ee moment, il entendit un pas 16ger non loin de lui.
— C'est PsychA, pensa-t-il. Psitt ! fit-il k voix ba$se. — • Psitt ! lui ripondit une voix sur le mfeme ton. C'^taitcelle duroi.
— Psitt ! fit k son tour Henri de Bois-Dauphin.
— Psitt! murmura enfin Henri de Navarre.
Dans Tombre, une main essaya de saisir la sienne.
— Est-ce vous, Psychi? demanda le possesseur de la main en quesuon.
— Ai'e ! le Baiafr6 ! dit le Biarnais en s'61oignant vivement ; mordiou, me voilJl bien !
Une autre main, — trfes-dilicate et tris-parfum^e, celle-lJi ! — s'6tait, dans Tautre coin de Toratoire, approchte de la main de Henri de Bois-Dauphin, et le jeune homme, violemment 6mu, serrait cette main dans la sienne, persuade que c'itait celle de la demoiselle d'honneur.
— Psyche !... ma chire Psyche, est-ce bien vous, murmura aussit6c une voix que Bois-Dauphin ne fut pas long i reconnaltre.
— Le roi!... dit-il en Uchant brusquement ces jolis doigts qui lui semblaient maintenant les plus disgracieux du monde; le roi ! ripeta-t-il, faurais d6 le deviner k ses parfums. Diantre ! ne nous dfecouvrons pas !
Et, sur la pointe du pied, il continua de marcher i titons, espferant enfin se rapprocher de la jeune fiUe.
Les trois autres Henri, comme bien on pense, n'avaient eu garde de dcmeurer k leur place, si bien que les deux couples avaient forcement change.
Henri de Bois-Dauphin et le due de Guise se trouvaient maintenant h c6ti Tun de Tautre, et les deux rois etaient ensemble.
— N'ayez crainte! murmura doucement Bois-Dauphin au Balafrfe, n*ayez crainte, ma gente demoiselle !
— Ma gente demoiselle ! . . . repeta le due en faisant la grimace ; que signifie cela ?
Entourant de son bras la taille de Sa Majeste Henri HI, — une taille assez bien prise, en verite, et que plus d'une femme n'efit pas desavouee, — k Beamais dit k son tour :
— Un baiser, ma charmante ! Ce sera le dernier peut-^tre !
— Ma charmante, moi ! fit le roi en riant. '
Le Bearnais reconnut bien vite son erreur, et plus vite encore s'eioigna de son cher beau-frere.
Les deux couples ayant change encore, ce fut auprfes d'Henri de Bois-Dauphin que le hasard conduisit le roi gascon.
— Cest elle I dit ce dernier en s'avan^ant d*un pas rapide.
— Cest elle ! repeta Bois-Dauphin en s'avan?ant de mfeme.
Et tons deux donnirent de la tfete Tun contre Tautre, ni plus ni moins que deux Bretons qui s'expliquent, ou deux chfevres qui passent ensemble sur un mfeme pont.
— Ventre-saint-gris ! grommela le Beamais, qui est-ce qui me fourre sa moustache dans Toeil ?. . .
— Corboeuf I maugrea le jeune huguenot en portant la main i son front, qui s'amuse h. me fendre la tfete ?...
— Cest toi, Bois-Dauphin ? continua le roi*
— Cest vous, Sire?,.. - j
LE MONDE FANTASTiaUE ILLUSTR^.
— Tu m'as iborgni, sandis !
— Votre Majest^ m'a ouvert le front ! . . .
Xout en parlant, les deux huguenots s'itaient iloignfes Tun de I'autre en recommen^ant doucement, bien doucement, ce cri d'appel k I'adresse de Psychi :
— Psitt !
— Chut ! rApondit le roi.
— Chut ! r6p6ta le due de Guise.
— Chut ! fit i son tour le Biarnais.
Et marchant dans la direction du due :
— Psitt ! psitt ! dit-il encore.
— Elle est k moi ! s'exclama le due de Guise en s'emparant de la main du roi de Navarre.
— Je la tiens... Enfin ! s'icria Henri EI en s'emparant de la main du jeune huguenot. Par la mort-Dieu ! ta main est du plus pur satin ! dit-il.
Et malgr6 k resistance de Bois-Dauphin^ 11 porta ses doigts k ses l&vres et les couvrit de baisers.
Le due de Guise, lui, que le sort destinait apparemment i copier en cette nuit les faits et gcstes de Sa Majesti Henri de Valois, ne put faire autrement que de prodiguer k son tour les plus tendres baisers aux doigts peu efF^min^s cependant du B6amais ; h la fin, il s'aper^ut de sa lourde m^prise :
— Par le diable ! dit-il, ce n'est pas li une main de femme !
— Par la mort-dieu ! c'est li une main d'homme ! murmura le roi en s'iloignant vivement de Bois-Daupliin.
Le due de Guise avait de son c6t6 promptement abandonn^ le Biarnais, si bien qu*au bout d'une seconde, il se trouva face i face avec Henri HI, et leurs visages itaient si prfes Tun de Tautre que leurs barbes se touchaient.
— C'itait cet infernal due ! dit le roi, violemment d6pit6.
— C'itait ce maudit Valois ! dit le due.
En cet instant, dans la galerie qui pr6c6dait I'oratoire, des voix de femmes se firent entendre, et des lumi^res brillferent h travers les vitraux colori^s de laporte principale.
— AUons, bon !... s'icria le roi. Voici venir Tescadron volant de madame Catherine!...' Au diable toutes ces bavardes fillettesl... fivitons qu'elles ne nous trouvent ici !
— n est trop tard pour fuir, Sire ! r^pondit le due, et le plus simple est de reprendre nos postes.
— En ce cas, murmura doucement le Biamais k Toreille de Bois-Dauphin, qui Tavait rejoint dans Tombre, je crois que le plus simple aussi pour nous est de reprendre les n6tres.
Et tous quatre, k tkons, parcoururent de nouveau Toratoire ; mais dans leur pr^ipitation k se cacher, ils se tromp^rent de cdt^. — Je tiens mon fauteuU? dit le roi en se plagant derrifcre le prie-Dieu.
— Void mon prie-Dieu ! pensa le Biamais en -s'agenouillant denifcrc le fauteuil.
— Je tiens mon rideau! se dit le due de Guise en faisant 'retoinber surlui la draperie qui avait abrit6 Henri de Bois-Dauphin.
— Void ma tapisserie !... dit enfin ce dernier en prenant la place qu'avaic occupie le due de Guise.
A peine les quatre Henri se trouvaient-ils en leurs nouvelles cachettes, que deux pages entrirent, portant des flambeaux. L'escadron volant de la reinc fit en m^me temps son entree dans I'oratoire, — de la fa^on la moins recueillie du monde.