CHAPITRE V
Oil I'on voit que i'oiseau de feu aime le champagne et que le tzar aime la Belle Priucesse.
:1s chevauchem toute une semaine et arrivent enfin Ji la lisifere d*un
petit bois touffu.
— Nous y serons bientdt, dit le cheval en toumant la tfete vers son cavalier ; tu vois li-bas ce champ de bl6 ? il est au pied d*une montagne comme on en rencontre peu, toute en argent control^. Cest iJt que pendant la nuit les oiseaux de feu viennent souper, caqueter et dormir. — Et reprenant son allure, le bossu arriva promptement au haut de la cdte.
— La nuit va venir, dit-il, prepare ton embfiiche, fais-moi une bonne p^t6e de froment et de champagne ; cela te laissera une auge vide que tu renverscras par-dessus toi pour guetter ton gibier. L'oiseau de feu est tr^s-friand de la mixture ordonnie; sitdt que tu auras pu le saisir, appcUe-moi, je reviendrai !
— Le saisir !... le saisir !... tu en paries bien i ton aise !... Un oiseau de feul-.. ii m'en cuira... Qa doit ^tre chaud, ajouta le cr6tin, tout heureux de la finesse de son observation, k laquellc le bossu ne prit seulement pas g|rde et se retira h I'icart.
Le cretin, toujours riant de sa plaisanterie, se blottit sous Tauge, ne bougeant pas plus que s'il Atait mort. II resta IJi pour lemoins trois bonnes heures, et au moment oi il jugeait Ji la position des itoiles que minuit ne devait p|3 tarder i sonncr, Thorizon fut envahi par une clart4 subitc.
Rien dt plus simple, c*4tait Theur^ 0(1 vcnaient les oiseaux de feu.
H faisait beau les voir se disputant Ji qui aurait la meiileure place sur les bords de Tauge pour fourrer son petit bee dans Tenivrante pJitie.
De dpssous son tr^buchet, Iwachka les contemple, les admire en Bc disant :
LE PETIT CHEVAL BOSSU
— Quel pouvoir diabolique a cr6i de pareils joujoux?.,. Les belles pattes rouges!... les belles ailes bleues!... des Decs en or, s'il vous plait!... Oh!
comme ils gobent mon froment au champagne ! Celui-li.., li-bas — surtout...
c'est le plus goulu! il doit fetre saoAl comme une grive... Qu'est-ce que je
disais ?... il tribuche ! il tribuche !... Attends-moi !...
Et se glissant en couleuvre, notre cretin allonge le bras et happe bel et bien
par la queue Toiseau qui titubaic sous les fum^es du cliquot.
— Arrive, bossu !... bossu !... crie k tue-tfete Iwan, vers lequel accburt le petit cheval hennissant.
— Vivat ! . . . hourra ! . . . bravo ! . . . Maltre, tu es un habile homme. . . Fourremoi ce gaillard dans ton sac... qu'il y cuve son vin !... Le tzar sera sadsfait.
Huit jours aprfes, Iwan entrait t&te haute, pas assuri, dans la chambre i coucher de Sa Majesti.
— Eh bien ?... dit le tzar en le voyant entrer.
— Pais boucher tes fenStres, calfeutrer les issues, fermer les volets. Quele jour soit intercept^ au grand complet.
Une minute aprfes, Fobscuriti rignait dans la chambre. Iwan tire son oiseau du isac.
— Au feu ! . . . au feu ! . . . qu*on aille chercher les pompiers ! . . . hurle le tzar, aux cent coups de la subite lumifere dont la salle fut inondie.
— Grand tzar, laisse en repos les pompiers et leurs poriipes!... II n^e^ point question d'incendie, c'est Toiseau de feu que j'ai fait voeu de t'offrir. •
— J'accepte ton cadeau, mais je ne veux pas 4tre en reste avec toij et je te nomme piqueur de la cour.
Vous pouvez aistment vous figurer le nez prolong^ du dinonciateur en voyant tourner de la sorte sa machination.
— Bien! bien! murmurait-il dans sa barbe htrissie, je te repincerai au demi-cercle... J'aurai ma revanche, sois-en siir! .
Tout demeura calme trois semaines environ. On itait.au moment des veillifees. Toute la livrie impiriale, laquais, cpchers, cuisiniers, seicontaient des chrohiques et des ligendes largement arros6es d'hydromel.
-^ Ah ! — dit Tun d'eux un certain soir, — j'ai lu ce matin rd6meunlivre... quel livre!... le plus beau qui soit!... Cinq cotites, .pas plus! mais. qiiels ^contes ! ... des histoires vraies et morales ! . . .
*^ Cohte-nous-les ! . . . conte-nous-les. . .
— Choisissez. . .
— Choisis toi-mfime. Nous n*en savons seulement pas les titres.
^ — Q-u'^ cela ne tienne. Le premier come a pour titre le Castor; le second, c est le Turc; le troisifeme... allons bon ! voili que j'ai oublii !,.. ah ! non! si vraiment !... la Dame d'Orient !... hein ! est-ce joli ?... le Prince Berluche, voili le qiiatriime... et le dernier, la Belle Princesse !
— La Belle Princesse !... la Belle Princesse !... criferent-ils tous d'une commune voix.
LE MONDE FANTASTiaUE IL^STR^.
La belle Princeue dibarquc de soa unat et se dirigc vers la tente. (Page 20.) ,
S'accoudant carrfimeot sur la uble, aprfes avoir vUi son gobelet, essuy^ sa moustache, crach^ deux ou trois fois, le narrateur entama d'une voix na^larde:
-:— Vous saurez, (rires, que tout l^-bas, l^-bas, l^-bas, cbez les Allemands,
LE PETIT CHEVAL BOSSU
il y a un pays oil les fidiles chrttiens n'ont pas encore os6 mettre le pied. Ce qui n^empfiche pas qu'on sache que rOctan roule ses vagues sur cette cote de m6cr6ants. C'est sur cet Octan, dont on ne peut voir la fin, que demeure cette belle princesse ! .. Oh ! mais figurez-vous que ce n'est pas une princesse comme les autres... elle est.fille de la Lune et soeur du Soleil. EUe navigue toute la journ^e sur un canot d'or dont les rameurs, vStus de velours bleu et le corps ceint de soie rouge, nagent avec des rames d' argent. La Princesse est vetue le plus magnifiquement du monde ; clle tient un luth dont elle tire les plus doux accords, et chante... oh ! mais avec une voix qui semble n'etre pas de la terre. C'est tout simplement k se fondre quand on T^coute. Sur sa figure point n'est besoin de s'itendre... une fiUe de la Lune, une soeur du Soleil... Vous n'en trouveriez pas beaucoup comme celle-li.
Le rus6 chambellan, qui se tenait tou jours aux aguets du cretin, se glissa adroitement hors de la salle, et se prosterna devant le tsar, qui venait justement de mettre son bonnet de nuit et avait d^jk une jambe sous la couverture:
— Grand tsar, dit le survenant, ne me fais pas mourir et permets-moi de parler.
— Parle, mais parle bien, repond le tsar en fourrant Tautre jambe sous k moelleux ^dredon. Puis s'arrangeant commod^ment sur son oreiller, il s'apprfeta k entendre le rapport du chambellan, qui continua de la sorte :
— Nous 6tions dans la cuisine Ji boire i ta sant^, quand Yigor, le marmiton, nous a raconti I'histoire d'une merveilleuse Princesse. Iwan, ton piqueur, s'est vant6 de la connaitre ; il a jurfe par sa moustache qu'il savait sa demeure, et que, si tu le voulais, il la ferait asseoir sur ton tr6ne.
II ajouta k ce mensonge perfide une infinite de details qui enflammferent le vieux tsar i ce point que, miconnaissant sa dignity jusqu'i s'61ancer du lit en cale^on de bain et en gilet de tricot, il sonna ses valets de chambre et leur commanda de lui faire venir Iwan mort ou vif.
Cinq minutes aprfcs, Iwan 6tait devant lui; vivant, je le suppose, puisqu'il itait debout, I'oeil 6carquill6, la bouche ouverte devant le tsar, qui lui tint ce discours :
— Voici ce qtii m'a htb dit, fi-fcre : La Belle Princesse est de tes amies, c'est ^n^nouvel oiseau dont tu pourrais me faire present si je le voulais, as-tu dit ? Eh bien !... je le veux. Et pour cela, je te donne trois semaines. Mais si au bout d^cev-terme, je n'ai pas ta rtponse catigorique, je jure par ma barbe, — et»tu sais tout ce qu'un pareil serment a de solennel, — de punir ta disobiissance et de te faire asseoir, au beau milieu de la grande place, sur le pieu le plus pointu que Ton saura trouver. Pars! pas de r^plique!... Pars !...
Plus interdit qu'une biiche et tout larmoyant, Iwan s'en va droit k T^curie de son bossu. Celui-ci le voyant pleurnichant et tout dfefeit :
— Qu'as-tu done, dit-il, es-tu renvoy^ de ta place ?
Iwan se jette au cou de Tintelligent animal et lui dit en Tembrassant :
— Malheur]!... mon pauvre bossu 1.-. Le tsar s'est mis en tfete d*6pouser
LE MONDE FANTASTiaUE ILLLSTRI:.
la Belle Princesse, et il faut que ce soit moi qui fassela demande en mariage. Comment me tirer de 1^ ?
— Toutes les espirances ne sont pas digues, il y a des remides pour tous les maux ! r^plique d'un ton sentencieux le poulain philosophe. Ce service que je puis te rendre n'est pas au-dessus de mon pouvoir, et j'espire bien te tirer de la nasse. Va dire au tsar que tu es Ji sa disposition, mais qu'il lui faut te donner pour ton ambassade une tente toute brodie en fils d'or, deux foulards de la Chine pure soie sans coton, un panier de vin de muscat, douze pots de confitures de groseilles sans pipins et deux douzaines de biscuits de Reims.
Plus joyeux qu'il n'6tait venu, Iwan s'en retourne chez le tsar, k qui I'amour de la Belle Princesse 6tait le sommeil.
— Je vais partir demain mat^nl^ grand tsar, dit le cretin d'un air d41ib6r6; seulement, pour que je ne m^embarque pas sans biscuit, tu m'en feras donner deux douzaines... et de Reims, VU te plait; douze pots de confitures de groseilles sans p6pins, un panier de vin de muscat, une tente toute brodie en fil d'or et deux foulards de la Chine pure soie sans coton.