‹ Le Monde fantastiqueChapitre 70 sur 104 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Pour quelle vilaine besogne le roi Henri III avait mande le brave Crillon

en son vieux cabinet.

uellc 6tait cctte voix qui parlait ?... et que disait-elle ?...

C'est par cette double interrogation que nous avons termini notre dernier chapitre. C'est par une double r^ponse que nous commencerons celui-ci.

Feu 5iir lui, vous dis-je, mistVables brutes I (Page 256.)

Cette voix etait celle Je Sn Majesti trcs-chr6cienne Henri de Valois, troisiime du nom, roi de France, Ces paroles qui avaient si fort impressionni la devineresse, c'^taient celles-

ci, adress^es par le roi au colonel de son regiment des gardes, k celui que Ton n'appclait alors que le brave Crillon,

-— Tu saisy Crillon, disait le roi d*une voix fi^vreusei saccad^e^ tu sais de quelle fa^on se comportc envers moi cet Insolent due de Guise !i». Tu sais aussi que j'ai tout fait pour le ditoumer de ses desseins 1... J'avais doutt jusqu'Ji ce moment de ses perfidies*., cejourd'hui le doute n*est plus permis !... All lieu de reconnaitre mes bienfaits, il est, k I'instanrou je te parle. Ma veille d'oscr entreprendre sur ma couronne... et sur ma vieL.. si bien qu'il m'a reduit k cette extremity qu'il faut que je raeure... ou qu'il meure !... Et c'est sur toi, Crillon, continua le roi en saisissant la main du vicux soldat, C^est sur toi, Tennemi diclar6 des GuisGi que j'ai compt^ pour Taccomplissement de ma vengeance t... II faut qu'il meure et que la mort lui vienne de toi...

— Ciie dites-vous?... s'tcfia le brave officier.

— Je dis que, non pas demaini non pas au point du ]ouf| m^h cettc nuit, cette nuit m&me, dans une heure, dans une minute, k Tinstanti c'est toi qui dois porter le coup mortel au coeur du Lorrain.

Crillon repoussa loin de lui la main du roi qui 6treignait la rienne :

— Sire !... dit-il avec une indignation qu'il ne cherchalt mime pas it dissimuler, je suis bon serviteur de Votre Majestil... Qjj'elU m'ordonne SLc me couper la gorge avec le due de Guise^ et je suis prit Ik ohk\x I... mais que je serve, tooi^ de bourreau et d'assassin 1 AfnibieUi sire ! C*est ce qui ne convient ni k un soldat ni k un gentilhomme I

— Mais tu ne comprends done pas qu*il faut qu'il meure, ce due I... rfepliquale roi avec rage.

— Je comprends, Sire, que vous faites assez mipris de moi pour me croire capable d'une telle infamiel Je comprends que ce surnom de brave, gagn6 d b pointe de mon 6p6e sur les ehamps de bataille, vous vduleK qu*il se change •n celui de fMon et de l&che ! . . . Cherche2 ailleurs un meurtrier qui consente k frappef dans Tombfe unhommesans defense... Le colonel Crillon n*assassine paS| Sire, il se bat loyalementi au grand jour, i la face du ciel et de la terrel.i*

Henri se mordait de fureur lesl&vres jusqu'au sang. II se promena quelques instants en son vieux cabinet, en grommelant des paroles entrecoup^es, sans suite. Kevenant enfin vers le colonel Crillon :

— C'est bieDi monsieur 1 . . . dit-il froidement, c'est bien I agissez k votre gr6 ! I . . d'autres que vous sauront me servir ! . . .

— Les assassins ne manquent pas, Sire ! je le sais ! ripliqua le soldat.

— Laissez-moi, monsieur! interrompit le roi d'unevoix irrit6e. Et comme le colonel s*inclinait pour prendre conge de lui :

— Je vous prie seulement de me garder le secret, monsieur ? reprit Henri 111.

— Sur mon salut. Sire, ripliqua vivement le colonel, ma rapifere mime ne saura pas ce que le roi de France a osc me proposer.

Henri lui fit signe de s*61oigner, et le vieux soldat, triste et honteux, sortit du cabinet royal.

Au moment m&me oh la porte par laquelle ii venait de disparaitre se refermait sur lui, la tenture derri^re laquelle Marsianc avait tout entendu s'6carta vivement et la vieille femme pfen6tra dans la chambrc,

Lc roi ne I'apergut pas.

— 11 faut qu'il meure, pourtant ! disait-il en marchant ^ grands pas ! II faut qu*il meure ! rip6tait-il avec rage.

Marsianes'6taitdirig6e de son c6te. Use trouva bientot facek face avecelle.

— Ah! c'est toi, Marsiane ! s'6cria-t-il ; viens... viens me r6p6ter ta prediction fatale... ta prediction que i'ai icoutie en raillant et qui ne cesse de me poursuivre ! . . •

— Sire !... par grJce, par pitii, ripondit la vieille femme en s'agenouillant devant le roi, oubliez,., oubliez ces paroles insensies... oubliez cette prediction sinistre... j'^tais folic !...

— Les cartes ne mententpas ! ripliqua Henri d'une voix sombre. La destin^e est immuable !... Le due de Guise doit pirir de ma main... il p^rira !

— Liy! le sauveur de mon fils!... gfemit la vieille femme. Gricc! gr^ce pour lui !... au nom du ciel qui vous voit... au nom de Dieu qui vous icoute.

— Que parles-tu du ciel, sorcitre maudite ! s'6crla le roi en repoussant loin de lui la devineresse toujcurs agenouiliee. Que parlcs-tu de Dieu, fiUe du diable !... Le ciel et Dieu n'ont rien i voir en tout ceci, c'est de Tenfer que je prends conseil !... Et de par lui, ma vengeance s'accomplira !...

— Sire» gr4cel grice! sanglota Marsiane en se trainant aux genoux de Henri.

— Mais, miserable foUe, tu ne sais done pas qu'il faut que je Ticrase, cet homme, si je ne veux fetre icrase par luil... Malheur! malheur k celui dcs deux qui se laissera devancerpar I'autre ! Depuis trop longtemps, cette odieuse maison de Lorraine et m'insulte et me brave ! Je la ch&tierai dans son chef orgucilleux. Ssus-tu ce que j'entendais bourdonner h mes orcilles avant I'arrivfce d'Henri de Guise aux itats giniraux ? a U y a deux rois en France : celui de Blois et celui de Paris. » — Celui de Paris ! reprit Henri HI avec un hor* rible sourire. II a pu s'en eloigner, I'imprudent !... il est venu se livrer i ma vengeance, le temeraire !... Par la mort-Dieu! il ne sortira plus dc ce chiteau !

— Horreur !... s'ecria Marsiane.

— Justice ! repondit le roi implacable.

— Votre parent. Sire !

— Mon ennemil... le plus achame, le plus dangereux de tous... il mourra!

-—Ah! Sire... pitie... pitie 1... gemit la vieille femme; pitie pour son epouse I

— Son epouse!... continua Henri 111 en ricanant; grands remerciements

elle me fera sans doute ! Je vengerai mon bien cher Saint-M&grin, qu'elk aimait et que ton due a fait assassiner !

— Pitii poar ses enfants ! contmua Marsiane.

— Ses enfants !

— Qu'un mot de vous va faire orphelins !... Et ils sont si jeunes encore!...

— Qui prouve alors qu'il soit leur pfere? rtpondit le roi avec son hideux ricanement.

— Sire, 6pargnez-vous des remords!... pardonnez i Henri de Lorraine, dont tout le sang retomberait un jour sur votre tfete !

— Q,ue m'importe?

— Qiie vous importe, dites-vous ? maissi la prediction s'accomplit pour le due de Guise, ne craignez-vous done pas qu'elle s'aecomplisse aussi pour vous ?

— Pour moi ! . . . pour moi ! . . . rfep&ta le roi en pilissant. Pendant quelques secondes, il resta hesitant, ind6eis.

— Par la mort-Dieu ! s'6eria-t-il ensuite en frappant du poing sur la table, que mon sang eoule, s'il le faut, le sien eoulera d'abord, et je mourrai satisfait !

— Sire, reprit Marsiane en baignant de larmes les mains de Henri III, Sire, essayez de la climenee !

— La el6mence !

— C'est plus qu'une vertu pour un roi, continua la vieille femme avec energie en se relevant, c'est unc raison d'£tat!... Et dans Tintirfet de votre trdne. Sire, dans Tintferfet de votre nom et de votre gloire, de tous les droits de la royaut6, celui qu'il vous importe le plus de garder et d'exercer sans cesse, c'est celui de faire grice !

— Mon nom!... ma gloire, ripfetaleroi avec amertume. Unnom ! je n'en ai pas ! La gloire, je ne Tai jamais connue !

— Sire !poursuivitla vieille femme avec une chaleur croissante. Sire, enlcvcz de votre front la couronne de Henri le Dissolu, vous trouverez sur votre tfete la couronne de lauriers du due d'Anjou. Henri de Valois, prince perdu de vices et de debauches, je ne te parle pas ; vainqueur de Jamac et de Moncontour, c'est i toi que je m'adresse !.., Riponds-moi !

Cette fois, la devineresse avait touchi juste. Le coeur du monarque avait tressailli i ces nobles souvenirs, et des paroles de pardon ^talent prStes i s'ichapper de ses Ifevres.

En cet instant, une tfite hideuse apparut cntrc les tentures de la porte p^ laquelle s'itait feloigni le colonel Crillon. Cette tete, est-il besoin de le dire, itait eelle du fils adoptif de Marsiane, de Lupus. Le petit gnome, en sa qualiri d'espion, de sbire, de valet de Sa Majesti, avait le droit d'entrer aupres d'cOc i toute heure de nuit et de jour.'

— Qiie me veux-tu?... demanda le roi, en apereevant le hideux personnage.

LE MONDE FANTASTiaUE ILLUSTR6. 253

— Majest6, ripondit Lupus en faisant quelques pas vers son maitre, deux Strangers se sont introduits cette nuit dans le chiteau par la Tour de Foix ! . . . Le soldat de garde aux crineaux 6tait de complicity avec eux, et je I'ai fait Jeter en prison! Je lui ai moi-mfeme administri cinquante coups de nerf de boeuf! Au vingtiime, il s'est d^cidi idire en quelendroit itait cach6e Tichelle de cordes qui avait servi i ces deux hommes i pinitrer dans le chiteau et qui devait servir i leur Evasion. — Voici T^chelle, continua le gnome en la montrant. — Au quarantifeme coup, il a r6v616 le nom de Tun des deux aventuriers... Au cinquantifeme coup, il s'est 6vanoui comme une femmelette, et il s'obstine k ne pas reprendre connaissance !

— Et que veux-tu de moi ? demanda le roi.

— L'ordre de fusilier ces hommes !

— Sont-ils done en ton pouvoir?

— Non ! mais ils y seront bient6t, puisque toute retraite leur est fermfee du c6t6 de la tour et que j'ai fait changer la garde de nuit|!

— Et ce nom que tu t*es fait livrer, quel est-il ?

— Henri de Bois-Dauphin, le huguenot ! ripondit Lupus avec un horrible sourire.

A ce nom, Marsiane tressaillit violemment, et Texpression de son visage changea aussitot.

— Henri de Bois-Dauphin ! r6p<^ta-t-elle d'une voix sourde ct mena^ante. Et le roi pronon^a k son tour le nom qu'il avait entendu pour la premiere

fois la nuit de la prediction. Cette nuit 6tait trop compl6tement prisente a sa pens6e pour qu'il eilt pu oublier le jeune 6tudiantet la haine mortelle que lui avait vou6e la sorcifere.

Se retoumant vers elle :

— Tu parlais de pardon tout k Theure, lui dit-il : eh bien, celui que tu hais, celui dont le pfere a fait mourir ton 6poux et ton fils, cet Henri de Bois-Dauphin dont tu souhaites le trepas, il est ici, dans ce chateau !... II ne pent 6chapper k present!... Si je te le livrais... si je te faisais maitresse de son sort... accepterais-tu ?

Marsiane n'^tait plus la mfeme femme que quelques instants auparavant. Son ceil itait hagard, insens6, un mouvement convulsif contractait son visage. . .

Elle ne pensait plus au due de Guj^e, h la reconnaissance qu'elle lui avait jur6e... Elle ne songeait qu'^ sa haine, ii sa vengeance.

— Accepterais-tu ? r&ponds ! r6p6ta le roi.

— J'accepterais ! s'icria Marsiane i raoiti6 foUe.

— Cest bien ! murmura le roi, elle aussi, elle trouve la vengeance chose juste et legitime ! . . . Cest bien !

Prisentant ensuite Ji Marsiane une grosse bague sur le chaton de laquelle itait grav6 son chiffre surmonti d'une couronne royale :

— Prends cet anneau, dit-il i la vieille femme, — devant lui, les prisons peuvent se fermer et s'ouvrir... devant lui, chaque soldat de ma garde s'incline

dbtissant et soumis!... Get anneau, c*est la mort ou la vie! Je te le confie, Marsiane, uses-en Ji ta guise ! . . , Qiielle que soit ta volonti, elle s'accomplira ; quels que^soient tes ordres, ils s'ex^cuteront!,,. Je t'octroye, pour cctte nuit, un pouvoir 6gal au mien ! C'est la vengeance que je te donne, Marsiane 1,.,

— Je jure Dieu ! Sire, s'icria la sorcifere en s'emparam de I'anneau royal, que je saurai en profiter !... Viens ! viens, Lupus ! ajouta-t-elle en s'^langam hors du cabinet du roi,

— Cette fois, grommela Lupus en suivant la vieillc femme, cette fois, e'en est fait de tes amours, PsycW, la tendre Navarroise 1 En voyant le cadiivrc de ton favori, tes beaux yeux vont pleurer ! . . . Oh ! qu'ils pleurent ! qu'ils pleureo t ! ajouta le gnome avec furie, tes larmes itcindront peut-fi^re Tincendie qui me divore le coeur !

Le roi les regarda s'iloigner en souriant de son sinistre sourire :

— Et moi aussi, je me vengerai!,.. murmura-t-il en quittant h son tour son vieux cabinet. Du Halde ! dit-il i son valet de chambre qui veillait en Tattcndantdans la salle voisine, vous priviendrez M, de Loignac que je le veux entretenir demain matin i mon lever.

Du Halde s'inclina et accompagna son maiire jusqu'i I'appartement royal, oil la reine s'^tait retiree depuis longtemps dij^.

dans Ics jardins du cMteau.

|es jardins bas, — oil conduisaic la galerie noire dans laquellc, sur il'indication de Psych6, avaient dA s' engager sans itre aper^us Henri de Navarre et son jeune compagnon, — s'itendaient sur I'emplace* ment de la place du chateau, de I'^glise et du bitiment d'habitation des jisuites. On se rendait aussi du chateau dans ces jardins par une arcade partant d^un pavilion qui se joignait k Taile de la renaissance. Des jardins bas, oh Catherine de M6dici8 avait logi les capucins k leur arrlv6e k Blois, on passait dans une promenade appel6e les Allies^ aboutissant ^ la foret et dans laquelle nous avons vu le B^arnais et I'^tudiant chevauchant de compagnie avant de p£n6trer dans ce maudit chateau, dont pour Tinstant ils souhaitaient grandement pouvoir sortir,

Mais sortir n'^tait point chose facile, et ce d6mon de Lupus avait sup6rieurement pris ses mesures. Toute la garnison*du ch&teau 6tait sur pied, ettoutes les issues itaient gard^es.

Les deux huguenots, apris avoir longtemps, bien longtemps err£ dans rintermitable souterrain, parviorentenfin \ Tissue donnant sur les jardins bas.

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