‹ Le Monde fantastiqueChapitre 71 sur 104 · CHAPITRE Vn · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vn

Ou les arquebusades et les coups de dague pleuvent dm comme grele ' I

LE MONDE FANTASTiaUE ILLUSTr6.

Mais aussitot qu'ils eurent franchi le seuil de la galerie noire, quelle fut leur rage en voyant sortir de derri^re chaque arbre, de derri^re chaque buisson, un soldat r^pie au poing ou Tarquebuse sur Tipaulel

— Ventre-saint*gris I mon fils I . . . s'icria Henri de Navarre, nous sommes pris, archi-pris, et le diable en personne ne saurait nous tirer de ce gufepier-li I

— Le fait est, riposta Bois-Dauphin, qu'il me semble terriblement difficile de venir k bout k nous deux de Cette bande armie de pied en cap.

— Sandis ! Henriot, s'exclama le roi, ces coquins nous mettent en joue, je pense ! . . .

— Et vous penscz juste, corboeuf ! rcpliqua le jeune hommc.

Tout en parlant, le Bfeirnais et Titudiant avaient r6trograd6 et s'6taient rejet^s brusquement dans le passage sombre qu'ils venaient de quitter.

Mais, Ji peine avaient-ils commence ^ opfirer cette prudente retraite, que deux ou trois coups d'arquebuse retentirent sourdement sous la vo6te. — lis itaient pris entre deux feux. Les balles sifflaient aux oreilles des deux huguenots et faisaient voler autour d*eux les iclats de la pierre.

— Mille tonnerrcs du diable! hur'a Bois-Dauphin, ces gueux-li vont-ils done nous massacrer dans Tombre comme deux bfetes fauves?... Flamberge au vent, Sire! sortons de ce coupe-gorge, regagnons les jardinsi II fait un clair de lune magnifique, ct nous pourrons au moins nous faire tuer en connaissance de cause... c'est une consolation.

Le Biamais avait mis comme Bois-Dauphin Tfepfee h la main et tous deux, s'61an?ant d'un bond hors de la galerie noire, tombferent au beau milieu des soldats apost6s par Lupus.

Quelques coups de feu partirent de nouveau, mais, comme dans le souterrain, nos deux avcnturiers en furent quittes pour entendre siffler les balles k leurs oreilles.

— D^cidfement, dit Bois-Dauphin, je crois que vous aviez raison, Sire, et qu'il eut mieux valu d^camper plus t6t !

— Bast ! riposta le roi, ^ la guerre comme ^ la guerre !

— C'est i vous seul que ces gens-li en veulent, Sire, interrompit le jeune homme, I'important est que vous leur ichappiez!... Pendant que je vais leur tailler de la besogne, fuyez et jetez-vous dans la forSt. Pour moi, je sonirai toujours d'affaire ; et je n'en sortirais pas, quele malheur neserait pas bien grand 1

— Fuir I interrompit le Bfearnais; non pas, ami Henriot, non pas, mordiou I nous combattrons cdte ^ cdte et nous fuirons tous deux, ou tous deux nous resterons sur la place !

— Vous le voulcz. Sire ?

— Oul, perdioul je le veux... et j'en ai le droit... Je suis le roi, que diable!,.. Etpour I'instant, ajoutale Biarnais en souriant, j'aimerais autant fetre autre chose ! Enfin, on n*est pas parfait. AUons, en avant,'Henri, enavant mon fils.

— En avant ! r6p6ta Bois-Dauphin.

Et tous deux, se jetant, Tep^e haute, au-devant des soldats, se prirent i frapper d'estoc et de taille, h droite, i gauche et partout k la fois.

fitourdis^ un instant par cettp attaque aussi timiraire qu'inattendue, les gardes de Sr*M. Henri III se remirent bientot de leur surprise, et nos deux hiros se trouvferent enveloppSs dans un veritable cercle de fer et de flammes. Pasunc rapi^re qui neftt sortie du fourreau, pas unearqueb.uSedorit:;la,mfeche n'^tinceldt dans Tombre.

Un instant encore, et e'en 6tait fait, du roi huguenot et de son Jeune conipagnon... -. . ^

Mais, en ce moment,- uiie demi-douzaine de grands gaillards, arrays jusqu'aux dents, d^bouchferent par une allie voisine.

Prpmpts comme la foudre, ils-s'^lanc^rggt aux c6t6s des deux protestants et les prot6gferent de leurs :«or£s.

A la tfite de ces hommes marchait une espece de geant de six pieds au moins, que nos lecteurs n'ont pas oubli6 sans doute et qui avait norri.: « Artaban le Navarrois. » • : .

— Diou biban!... hurla-t-il a ses hommes, qui n'itaient autres que les soldats calvinistes diss^minis parmi les troupes de la garnison.' Sauvons-le, camarades, et vive la religion !

— Vive la religion ! r^pettrent les calvinistes. • ^

Et s'emparant du roi dc Navarre, sans lui donner le temps ou la licence d'opposer la moindre resistance i cet enlevement inattendu, Artaban et ses hommes, se faisant i coups de dague un passage i travers les soldats stupefies, entrainferent le Bearnais dans les profondeurs des jardins bas et disparurent avec lui i tous les regards. . ^

En voyant T^tonnement profond de ses adversaires, Bois-Dauphin ne put retenir un violent ^clat de rire.

— Dieu vous garde, mcs ma^s ! s'^cria-t-il.

Et s'elancant par la trou6e fiite par les calvinistes, le jeune homme prit sa course dans la direction de la foret.

— Feu sur lui!... cria avec rage une voix rauque et sauvage que Bois-Dauphin reconnut aiissitot comme appartenant i ce vilain petit monstre qu'ii afFectionnait si peu, et qui, de son c6tfe, Texicrait si cordialement.

C'etait Lupus, en efFct, qui, attire par les coups de feu, itait accouru, suivi de Marsiane, sur le lieu du combat.

— Feu sur lui, vousdis-je, misirables brutes! r^pitale gnome, ivre defureur. Les soldats obeirent; mais dans leur precipitation, ils vistrent mal ou ne

vistrent point. — Si bien que passant au-dessus de la tete du jeune homme, les balles se contenterent de couper les branches depouill6es qui vinrent s'iparpiller autour de lui; le reste des projectiles, labourant le sol derrifere Bois-Dauphin, couvrirent de terre le bas de ses hautes bottes de bufBe gris.— Et ce fut tout.

|lE MONDE FANTASTIQ.UE ILLUSTR^. 257

'Tout imt autour d'cUe : toits, cheauo^cs ci giroucttvs, (Page 263.)

— Allons ! se dit le jcune huguenot sans interrompre sa course furieuse, il parait que cc n'est pas encore pour cette fois-ci.

A peine achevait-il ces mots, qu'un dernier coup d'arquebuse retentit derriire lui. II poussa une exclamation, non pas de douleur, mats de colore, et

fut oblig6 de s'arrferer net dans sa fuite. — Une balle venait dc lui traverser de part en part les chairs de la jambc, juste au-dcssus du genou.

II essaya de fairc quelques ^pas encore, mais ccla lui fut impossible ; pour ne pas tomber, ii dut s'appuyer centre un arbrc.

— Millc tonncrrcs du diablc ! dit-il en grihfant des dents, j'ai chanti trop tot vlctoire... Et ces pandours vont m'achever maintenantsansmis&ricordel

— Sans misiricorde 1 ripondit h, quelques pas de lui cette mfirac voix rauque qui avait command^ le feu.

— Lupus! s'icria Bois-Dauphin. — Ah! c'est toi, bfltard de singe, qui m'as cassi la jambe I

— C'est moi, ripondit Lupus. Je suis bancal, moi, pourquoi ne t'aurais-je pas fait boiteu:^?...

— Lfiche coquin ! vociftra Bois-Dauphin, qui faisait d'impuissants efforts pour s'ilancer sur son ennemi.

Mais le sang coulait avcc abondancc de sa blessure ; et sa botte, de grise qu'elle itait un instant auparavant, itait devcnue rouge du haut jusqu'au bas.

— Saisissez--vou8 de cet homme ! cria Lupus aux soldats qui s'itaient empresses de le rejoindre.

Les soldats ex^cut^rent I'ordre du petit gnome. En ce moment, Marsiane se dressa pr^s du jeunc homme. Le clair de la lune illuminait son pile visage, et Bois-Dauphin la rcconnut aussit6t.

— Marsiane I... raurmura-t-il.

— Oui, Marsiane ! ripondit-elle d'une voix sombre, Marsiane, seule maitresse de ton sort !

— Vous!... interrogea le jeune homme.

— Moi... regardc! continua la vieillc femme en lui mettant sous les yeux I'anncau 'royal,

— Une bague superbe ! riposta le jeune homme, riant malgr6 sa blessure, mon comphment, ma chfere ennemie I

— Get anneau, continua Marsiane, c'est le roi qui vient de mc le remettre.

— L^ roi! r6p6ta le jeune homme 6tonn6. Eneffet, poursuivit-il, jereconnais ses initiales... et la couronne de Valois !.,. Et pourquoi Sa Majesti Tris- Chritienne vous a-t-elle confii ce pricieux joyau ?

— Pour que ccux k qui je vais ordonner ton supplice et ta mort ra'obiissent comme i lui-m$me !

— Mon supplice !... ma mort !.,. interrompit Bois-Dauphin ; fi, ma chfere, quelles lugubres paroles osez-vous pfononcer li 1 Je mettrais ma main au feu, si toutefois ces enrages qui m'itranglent me laissaient la libertd de mes mouvements, je mettrais ma main au feu, dis-je, que vous ne penscz pas un traitre mot de ce que vous vencz de me dire 1 . . . et que bien plutot vous allez, sans plus tarder, mettre un de ces baumes magiques, dont vous seule'possidez le secret, sur I'absurde blessure que votre coquin de Lupus a os6 me faire.

LE MONDE FANTASTiaUE ILLUSTR^. 259

— Unc blessure ! dit Marsiane avcc une Amotion Strange.

— Une blessure!... r6p6ta une autre voix qui fit tressaillir le jeune homme jusqu'au fond de r^me.

Bois-Dauphin porta un regard anxieux du c6t6 oil cette voix s'itait fait entendre.

— Psyche ! murmura-t-il.

C'etait cllc, en cfFet. Comme la sorcifere et le gnome, le bruit de Tarqaebusade Tavait guidic i travers les jardins jusqu'i Tendroit oil le jeune homme avait 6t6 atteint par la balle de Lupus.

— Une blessure ! r6p6ta-t-elle avec angoisse en s'ilan^ant vers Bois-Dauphin.

— Oh ! rien, moinsque ricn, magente demoiselle, r^pondit le jeune homme en souriant , une simple ^gratignure que cette Marsiane va gufirir sur-lechamp !... N'est-ilpas vrai? ajouta-t-il en se tournant versla vieillefemme.

— Moi!... moi! balbutia Marsiane indicise.

— Ma mfere ! s'ecria Lupus, dites done i cet homme qu'il est fou ! Sans lui ripondre, Marsiane tira de son escarcelle un flacon d'or cisel6. Psyche, devinant sa pcnsie, poussa un cri de joie, et arrachant aussitdt de

dessus ses ipaules le voile 16ger qui Ics recouvrait, elle le tendit i la sorciire en lui adressant un regard d'ineffablc reconnaissance.

La vieille fcmmc prit le voile et versa dessus quclques gouttes de la liqueur contenue dans le flacon d'or.

Peu apres, la blessure de Bois-Dauphin se cicatrisait sous I'influence de ce baume bienfaisant, Ics chairs se rapprochaient et Thimorragie cessait pour ne plus reparaitre.

— D^cid^ment, dit Bois-Dauphin joyeux en faisant quclques pas, vous fetes la science infuse, ma chfere ennemie, et sans vous, j'en aurais eu pour la fin de mes jours.

— La fin de tes jours! maugrea Lupus. Oh! tu n'aurais pas attendu longtemps, car avant qu*il soit peu, ta dernifere heure aura sonn6 !

— Vo5^ez-vous, Toiseau de mauvals augure !... s*6cria Bois-Dauphin en se mettant i rire.

— Ma mfere, poursuivit Lupus en se rapprochant de Marsiane, que tardezvous encore?... Lapitii a-t-elle done tant de prise sur vous que vous puisslez h^siter plus longtemps ?. . .

La vieille femme resta muette.

— Mort de ma vie ! ma mere, reprit le gnome avcc un sourire m6prlsant, que parliez-vous jadis de haine et de vengeance?... QueparUcz-vous de votre ipoux massacr^ sous vos yeux, de votre fils assassin6?... Oh! l^che coeur, continua-t-il avec une sourde colere, miserable nature 1... On lui tue son ipoux i cette femme... et elle oubliel... On lui <^gorge son enfant, i cette mtre... et elle pardonnel

Marsiane avait 6cout6 [fr^missante ccs paroles de Lupus. Aprts quelques instants d'une lutte int^rieurc Jcs plus violcntes :

— Qii'on entralne cet homme k la tour des Oubliettes ! s'6cria-t-elle feperdue, il le fautl... je le veux!... je Tordonne !... Ob^issezI

Ce disanty elle montrait Tanneau royal aux soldats, qui, s'inclinant avec respect, s'apprfetfcrent i exicuter Tordre qu*ils venaient de recevoir.

— Enfinl... murmura Lupus triomphant en jetant un regard k la tremblante Psyche.

— Grice, grice, madame t g^missait la jeune fiUe, qui se trainait auxpieds de la sorcifere et lui itreignait les mains avec disespoir.

— Souviens- toi de ton fils 1 murmura Lupus k Toreille de Marsiane qu'il voyait faiblir, souviens-toi I . . •

La vieille femme fitun violent effort sur elle-mfeme, et, d'unevoixhaletante, elle s'^cria :

— Pas de gr^ce !

Les soldats firent de nouveau'quelques pas vers le chiteau, lorsque derriire eux une voix sonore se fit entendre ;

— ArrStez! disait la voix.

Chacun se retouma, et Ton apergut un homme qui, les vfetements en d4sordre et la tfete nue, s'avan^ait d'un pas prfecipiti, C'itait le roi de Navarre.

Page 1