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CHAPITRE X

Oil Teiifer couimeiicc i sc niclcr dci, afTaircs dc Sa Majcstc Catherine de MWicis

et de son dignc fils Henri de Valois.

'es appartements du roi ctaient situ<^s au-dessus de ceux de la [reine-mfere : ils communiquaient avec ces derniers par un escalier d6rob6.

En quelques secondes, Marsiane fut au bas de Tescalier : — Peu apris, elle entr'ouvrait la porte de chfine sculpt^ qui fermait la chambre dc la Florentine.

La veuve de Henri II 6tait ^tenduc sur sa couchc de douleur.

Sa tite et ses bras pendaient en dehors du lit et ses longs cheveux difaits bakyaicnt le planchcr.

Dans, une ipouvantable fantasmagorie, Catherine de Midicis voyait se dresser devant elle ses innombrables victimcs.

A son imagination troublte, Tenfcr s'ouvrait et vomissait, pour la dichirer, des cohortes de demons hideux. Les huguenots massacres criaient : « Vengeance ! anathfeme ! » sur la reine coupable, et de leurs doigts dicharnis icartant leurs plaies biantes, ils en faisaient couler des flots de sang, qui,

montant, montant toujours, arrivaient graduellement jusqu'au lit de la reinc et mena^aient de Tengloutir.

Des sons rauques, des cris etoufF^s s'^chappaient de sa poitrine haletante; une 6cume sanglante sortait de ses levres.

Marsiane courut vers elle pour Tarracher a ses efFroyables visions.

La Florentine ouvrit les yeux, reconnut cclle qui, depuis quelques jours, veillait ison chevet ; mais son hallucination ne cessa point.

— Marsiane ! s'6cria Li vieille reine en entourant de ses bras le cou de la devineresse. Sauve-moi! sauve-moi ! . . . les flots de sang grossissent toujours et vont m'entrainer ! Sauve-moi de ces cohortes furieuses et vengeresses ! Entends-tu... entends-tu leurs maledictions et leurs anath femes? Tiens! vois ces ombres formidables qui surgissent du sein de ces ondes sanglantes !... Tiens! li! li!... reconnais-tu ce vieillard vfen^rable? c'est Tamiral Coligny. Prfes de lui, mon fils Charles neuvifeme se dresse menagaht et terrible. Mon fils empoisonn6 par ma faute ! Grice ! grice ! mon fils ! Le poison ne t'itait pas destine ! Citait pour lui, pour ce Bfearnais maudit que je Tavais prepare !

Le B6arnais!... ah! regarde!... regarde, Marsiane!... vois-tu ce cadavre livide que poussent vers moi ces dSmons furieux?... Ce cadavre, c'est celui de sa mfere, k lui, au Bfearnais! de sa mfere Jeanne d'Albret, que j'ai fait p4rir par le poison ! Oh ! le poison ! comme cela tue vite ! Partout, partout autour de moi, je reconnais ses marques hideuses!... Q.ue de crimes!... que de crimes!... et comment ai-je pu les commettre tons!.-. Mais si je les ai cornmis, ce n'itait pas pour moi... C'fetait pour eux... pour mes fils ! c'6tait pour ma race que je ne voulais pas voir iteindre!... Ma race! Ciel et terre!... continua la vieille reine en fixant devant elle un regard insensi, ma race! pourquoi, fils d'enfer, me criez-vous que sa dernifere heure est proche ? Pourquoi me montrez-vous le tr6ne des Valois emporti loin d'ici sur ces vagues sanglantes!... Non! non, cela ne sera pas! Les Valois sont forts encore... Henri est le dernier de mes fils; mais il est jeune, il r^sistera au torrent qui a entrainfe en si peu de temps ses autres frferes ? Mon fils ! . . . mon fils ! . . . Ah ! je veux le voir... i Tinstant... k Tinstant... je le veux !...

£puis6e par tant d'efforts, la vieille reine retomba sur le lit en gimissant.

— Dites au roi que Sa Majestfe Catherine le demande ! cria vivement Marsiane i Tune des femmes de chambre de la reine-mfere !

Peu aprfcs, le roi p6n6trait dans la chambre, i moitii vetu, pMe et grelottant.

— Qu'est-ce done ? et qu'avez-vous, ma mfere ? s'icria-t-il en s^avan^ant vers le lit.

La vieille reine le reconnut :

— Henri ! mon fils bien-aim6 ! dit-elle d*une voix entrecoupie, en Tattirant sur sa poitrine, viens ! viens prfes de moi !... On en veut i ta vie, entends-tu... i ta couronne!... Vois... vois... au loin le trdne des Valois qui disparait...

vois le g6nie de notre race quisecoue avec triscesse ses longues ailes et prend son vol vers les plaines infinies du n6ant !

Henri III icoutait, anxieux, frissonnant, les paroles de sa mfere.

— Malheur! malheur! rcprit Catherine aprfes un court silence. Le trone de France, prts de disparaitre dans le gouffre, sc rclere sous une main puissante et ferme qui n'cst pas celle d'un Valois ! Qiiel est done cc prince orgucilleux qui pose sur son front la couronne royah: ? Qiicl est-il ? ajouta la rcine en essayant de percer les ombres 6paisscs qui se faisai^'nt i ses ycux.

Henri III, fr^missant, rfepfeta Ji son tour :

— Qpel est-il, ma mfere ? quel est-il ? ripondez !

— Ah! je le reconnais... je le reconnais ! . . . reprit la mouraatc. C'cst... c'est lui... notre ennemi... Tennemi de notre race...

— Qui?... mais achevez done, ma mfere? hurla le roi.

— Cest... c'est... Henri... de...

E le ne put achever. Cette crise ipouvantable I'avait antantie, et poussant un cri itrangli, elle tomba sur le lit sans connaissance.

— Henri ! s'^cria le roi. Oh ! je savais bien que c'itait lui !

Et sans s'inquiiter de la reine mourante, il s'ilan^a hors de la chambre en murmurant avec menace le nom de « Henri de Lorraine, due de Guise. »

Ce n'^tait pas ce nom cependant que la vieille reine n'avait pas eu la force de prononcer. Get Henri que dans son hallucination elle avait vu s'emparant du sceptre des Valois, c'itait Henri de Bourbon, prince de B6am et de Navarre.

GHAPITRE XIII

Ce que iaisait le roi Henri III les nuits ou il y avait bal au chdteau.

endant les scenes que nous venons de dire, le jour £tait venu graduellement et ih]k le chiteau semblait prendre un peu de vie et d'animation...

— Henri de Lorraine ! r6p6tait sourdement le roi de France en gravissant Tescalier secret qui, des appartements de madame Gatherine, conduisait k r^tage supirieur. — Henri de Lorraine! Par la mort-Dieu, mon beau cousin, j'ai ttk assez faible, par 6gard pour cette foUe de Marsiane, pour retarder I'heure de votre chdtiment, mais les visions d'une mourante viennent du ciel, et par celles de la reine Gatherine, le ciel m'indique ma conduite.

D'un pas rapide, le roi 6tait arrivi aux demiferes marches de I'escalier. H courut tout droit k la porte de M. de Loignac, premier gentilhomme de sa chambre, et heurta brusquement. Le valet du vieil officier lui vint ouvrir et

manqua tomber i la renverse, tant sa surprise fut violence de voir le roi dc si grand matin, venant rendre visice ;\ son gentilhomme.

— Silence ! dit le roi imp6rieusement.

Et, passant devant le laquais, il alia en personne i la recherche du maitre.

L'ofScier gascon 6tait d6ji revetu de son uniforme. II tenait i 6tre exact au rendez-vous qu'au milieu de la nuit le roi lui avait fait donner par du Halde.

Sa surprise ne fut pas moins grande que celle de son serviteur. Mais en remarquant la pileur singulifere et le tremblement convulsif du roi, il soup- ?onna presque le but de sa visite matinale. Henri III eut Ji peine prononci Ic nom du due de Guise, que le sire de Loignac avait devine ce qu'on attendait de lui. Ce que le roi avait demande au colonel Crillon, il le demanda i I officier gascon. Mais ce que le premier avait refusi avec horreur, le second I'accepta avec un Idche empressement.

— C'est bien ! dit le roi en s'^loignant. Je vous femercie de votre divouement, Loignac, et je compte sur vous.

— Dites uu mot, Sire ! ripondit Loignac en tirant son ipie, et le Lorrain tombe cejourd'hui, ce matin mfeme, pour ne plus se relever !

— Ce matin !... non I ripliqua le roi, il nous faut frapper i coup sir I II est puissant, il est fort, ce due, et nous devons prendre nos precautions pour qu*il ne puisse ichapper ! Une tentative sur sa vie n'amenant point de r&ultat serait notre perte ! Et la prudence nous doit guider en tout ceci. Patience, mon bien cher gentilhomme ! Avant peu, vous recevrez nos derniferes instructions. Cctte nuitily a grande ffete au chateau. On c616bre le mariage dc Christine de Lorraine avec Ferdinand de Midicis. Livr6e aux joycuses preoccupations du bal, la cour ne songcra point i nous et nous Wsscra prendre en toute liberte nos dernitres mesurcs. A ce soir, monsieur, ajouta Henri en s'iloignant.

Le sire de Loignac s'inclina en ripondant :

— A ce soir !

Pendant que le roi decidait ainsi froidcment la mort du prince de Lorraine, Marsiane, confiant la reine moribonde aux soins de Miron, premier mcdecin du roi, allait trouver Henri de Guise en ses appartements, qui, nous I'avons dit deji, itaient situ 6s dans le chateau mfcme.

Comme madame de Noirmoutiers, la vieille femme tomba aux gcnoux du prince ct Ic supplia dc fuir.

Mais, pas plus que la marquise, Marsiane n*eut le pouvoir d'obtenir du Lorrain qu'il rcculat devant le danger, et la reponse qu*il avait faite k sa noble maitresse, le due la fit ;\ la dcvincresse :

— Le roi n'oscrait s'attaquer Jl moi, dit-il avec arrogance, il est trop IJche pour cela I

— Gardez-vous, prince, gardez-vous ! continua la sorcifere d'une voix solennelle.

Mais Ic ducne lui rtpondit que par un insultant 6clat de rire.

Marsiane 6tait en proie i T^motion la plus violente : clle ciit voulu tout riviler k Henri de Lorraine ; mais elle ne le pouvait sans porter une accusa^ tion terrible centre Henri de Valois, qu*elle aimait et ne pouvait perdre en divoilant ses sanguinaires dessdnj.

La pauvre femme essaya d'6mouvoir le due en lui parlant, i lui aussi, de son spouse qu'il feralt veuve, de ses enfants encore en bas Sgc et que sa more rend rait orphelins.

— Ce qui n'a pu toucher le roi, pensait-clle, aura sur lui sans doute un irresistible pouvoir.

Mais le due ripliqua aussit6t :

— • Men Spouse ! 6pargnez-vous, Marsiane, de prononcer devant moi son nom pour m'engager k sauver mes jours ! et si vous ignorez pourquoi, iuterrogez, vous qui savez convcrser avec les hdtes de la tombe, interrogez le spectre de Saint-Migrin!,.. Mes enfants, continua le Lorrain avec une stoTciti que Ton peut admirer, mais qui ne prouvait gutre aprfcs tout, que son profond igo'isme : — mes enfants!... 6coutcz-moi, Marsiane. Abandonni dans un ige encore plus tcndre, d'un pire qu'un coup port6 de la main des hfer6tiques venait de m'enlever ; resti avec mon fr^re en butte i tons les traits des ennemis de ma maison, ai-je ccss6, pour ccla, de m'6Iever, de rassembler les debris de la fortune d'un pire si grand... ai-je oublii de le venger?.,. Je remets i Dieu, qui, jusqu'i present, m'a prot6g6, le soin de conserver mes enfants ; mais je ne les ai pas mis au monde pour quails troublent mes projets. Si la mort m'enlfeve avant qu'ils aient atteint un ige mftr, qu'ils se fassent cux-mfimes une fortune, comme je me suis fait la mienne, et que par leur conduite, ils se montrent les digncs hdritiers de ceux qui leur ont donni !e jour.

Marsiane continua longtemps, bien longtemps, ses instances et ses priires, mais le Balafrd resta in^branlable dans ses audacieux projets. La vieille femme prit enfin cong6 du due.

En passant prts de la fenfetre, elle vit la pluie qui tombait par torrents :

— Regardez, prince, dit-elle d'une voix lugubre, le ciel lui-meme plcure les malhcurs qui vont advcnir !

— Qjie Ic ciel plcure, ripliqua le due avec bravade, je ne sourcillerai pas, moi!

Marsiane baissa tristement la tfite et s*61oigna lentement.

Dans les longues galeries, le vent qui s'engoufFrait lui murmura aux oreilles ce mot terrible qui la gla(;ait d'effroi :

« La dcstinie ! La dcstinie f »

Le soir m^me de ce jour, il y avait, comme Tavait dit Sa Majestfe Henri Hi au sire dc Loignae, fite splendide au royal chSteau de Blois.

On e616braic en grande pompe les noces de la belle Christine de Lorraine avec Ferdinand de Midicis.

Le bal itait mcrveilleux de luxe et de magnifieence, en m^rne temps qu'admirable d'entrain et de joyeuseti. (

Catherine de Midicis se mourait dans la chambre voisine. Mais que leur ! importait k tous, un sfepulcre entr'ouvert, une reine mourante ? , ,

Le pays se dibattait dans une convulsion supr&me, et cela ne les empftchait pas de danser foUement ! . . .

La France agonisait, et cela ne les empfechait pas de rire !

Le roi lui-m&me dansait sans contrainte et sans gSne.

De sa mire qui rilait, il ne se souciait gufere, le digne fils!...

De son royaume qui hurlait et se tordait de disespoir, il s'inqui^tait peu, le digne roi.

Le perfide Valois ne songeait qu'Ji sa haine, i sa vengeance, au n\^!tre qu'il miditait froidement depuis si longtemps.

Et jamais Tilive bien-aim6 de Tastucieuse Catherine n'avait dissimuli sous un plus faux sourire les sombres pens6es qui lui itreignaient le coeur. Jamais Tindigne monarque ne s'6tait montri, pour son cousin de Guise, plus aimabl^ et plus affectueux.

Et le due avait banni de son coeur tout soup^on, et, plus foUement que les autres, il prenait part Ji la f&te.

Si bien que le bal ^tait des plus animus : les rires ^clataient sonOres et Ics couples joyeux et souriants tourbillonnaieiit dans les vastes salles aux lueurs de mille et mille bougies odorantes.

Au milieu de cet enivrement giniral, le roi se retira, pr6textant une indis^ position subite, et se rendit sur I'heure en 'sa chambre, oil I'attendaient le mar6chal d'Aumont, et les sieurs de Rambouillet et Beauvais de Nangis, qui, un i. un, avaient quitti le bal sans Stre remarquis.

Devant ce petit comit6, le roi exposa en quelques mots ses griefs et ses craintes.

— Vous savez tous, messieurs, leur dit-il ; les dangers qui doivent inivi- | tablement r^sulter de Tomnipotence du Balafri, vous les connaissez! Pour me soustraire au piril qui me menace, il n'est qu'un moyen, un seul, la-ftiort' du due.

' — La mort ! ripitferent avec une certaine horreur les trois conseillers.

Et d'une commune voix , ils tentferent de dissuader le roi de ce* projet fatal. ' • ^ '

Voyant leur hesitation, le Valois manda sur-le-champ Louis d'Argennes et ' le colonel Alphonse Corse.

Fort de cet appui, le'roi conclut de nouveau au meurtre du Lorrain.

— Pourquoi sa mort? interrompit le marichal d'Aumont. Que Votre Majest6 fasse juger le due de Guise !

— Un jugement! reprit le roi en haussant les ipaules; votre moyen est illusoire, monsieur le marichal! Et quelle est done, je vous prie, la commission charg^e d'un tel procfes qui oserait prononcer une condamnation contre

Pourquoi tous ces pribages de mort? pcnsa-i-il. (Page 276.)

la puissance qu'il s'agit d'abattre? Je vous I'ai (lit, et je vous le ripite, il n'est dc r^ussite possible que dans uii coup dicisif, instantanij et quipuisse jeter U teneur au cceur des partisans du redoutable Lorraln ! Ce parti fut enfin adopts.

Otl d^cidd ^n outre qu'on s'assurerait du cardinal de GuUe^ du prince de Joinville^ et des dues de Nemours ct d^Elbeuf, ainsl que du vieux cardinal de Bourbon.

— Afin de frapper surement, poursuivlt le roi en attlrant ven lut ses conseillerS) et en leuf parlant k volx basse, il faut frapper dans Tombre. Toute attaque 2l force ouverte seraiti non pas hasardeuse^ maid impossible. Les h:ibitants de Blois^ intimid6s par Ul nombreux ligUCUfS que Ce due fflaudic a tfai-

n^s ici ^ sa suite, pr^venut contre noui et sani respect pour notre autoriti royale, ne nous pr^teralenti noui le Mvons, nl alde^ nl lecours. Mals^ une fois le meurtre consomm6, ils duront peur, ee tUndrotit calfflesi refttefont Strangers aux d6bats agit^s en ce chateau et se contdntifont de lubir la coils^ quence des ^vinementi I

"^ Et qui frappera ?... demanda le g^n^ral d'Autnont j qui accepttm Mtte tiche ?

£n cet instdnt, le sleur de Loignac p^n^trait dans I'antichambre l

— Moil.M dlt-il en s'avanfant. J'ai promis au roi le tripas du Lorraiti I Et je tiehdrai Ria promesse, messieurs, ou j'y perdfai mon nom 1

Le jour du meurtre, que Valois appekit le )our de la VengeancOi fut fix6au 23 dicembrei et chacun rentra dans le bal commc si de rien n'Atdit.

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