‹ Le Monde fantastiqueChapitre 75 sur 104 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

L'assassinat du duC de Guise.

es amis du Lofrftlni y compris Marsiane et madame de Nolrmoutiers> perslitftlent k lul donner Tiveil sur les perils dont il itait environn^.

En se mettant h table^ il trOUvait cliaque fols utl petit papier foul^ qui COntenait ces mots : <s Gardcfr-vous ! on en veut il vos jours I » Cet avili c'itait la devinercsse qui le lul donnait; mals chaque fois le due icrivait AU-4eMOUs de I'avertissement ! « On n'oseralt I » et il jetait avec indifference le papier sous la tablet

Comme on italt aux approches de Noel, Henri III se liVrait h ces aust^rit6s, k ces momeries qui contrastaient si itrangement avcc scs vices et sa dissolution.

Enfin, le 22 au soir :

*-** Dts demain, dlt le roi, nous voulons nous rendre en pMcrinage Ji Notre- Dame*-de*C16ry.

Puis, jetant un coup d'oeil h Loignac, qui ne le quiitait pas plus que son ombre, il continua d'un ton de voix sinaulier :

— Afin d'expidier quelques affaires pressantes et pouvolr nous livrer ensuite, pendant le rcste de la semaine, aux devoirs de notre sainte religion, nous disirons tenir conscll avant notre dipart ! — A six heures du matin, dlt-11 ensuite en s'adressant aux sieurs d'Aumont, de Rambouillet, de Maintenon, au colonel d'Ornano et h. quelques autres personnes et gens de son conseil, k six heures du matin, veuillez voifS trouver en notre cabinet f

Leg gentilshommes s'inclinferent et s'iloignfcrent.

— Monsieur de Loignac, reprit le roi en faisant signe k Tofficier gascon d'approcher, vous direz k nos quarante-cinq gentilshommes ordinaires que nous dtsirons igalement les entretenir demain, k notre lever I

Loignac s'inclina comme les autres, et, comme les autres, 11 sortlt afin de transmettre aux Quarante-Cinq Tordre de Sa Majesti.

Sur les neuf heures du soir, le roi manda Larchant, capitaine des gardes du corps, Larchant, qui devait fetre le bras du complot, lorsque Loignac en itait rame.

— Larchant, dit Henri k voix basse, trouvez-vous arm6 dts sept heures du matin, assist^ de vos compagnons, et lorsque monseigneur le due entrera dans la chambre de mon conseil...

II s*interrompit quelques secondes, et reprit d*une voix plus basse encore :

— Saisissez-vous de la porte, de telle sorte que qui que ce soit ne puisse entrer, ni sortir, ni passer !

Cela itant command6, le roi se retira.

Sur les deux heures du soir, il entra dans son cabinet, accompagni seulement du sieur de Termes.

Aprfes avoir conftri avec lui jusqu'i minuit de ses pro jets :

— De Termes, lui dit-il, allez prendre k present un peu de repos,. et dltes k du Halde qu'il ne manque pas de m'iveiller k quatre heures pricises ! Quant k vous, mon fils, trouvez-vous ici k pareille heure !

Le roi prit son bougeoir et fut se coucher.

M. de Termes se retira aussi, et, en passant, il fit entendre la volont^du roi a du Halde, qui veillait avec Lupus dans Tantichambre.

Chacun fut alnsi se reposer.'

Et pendant ce repos, le due itait prfes de madame de Noirmoutiers, qui, sur les trois heures, ne laissa s'tloign^r son H^nri bien-aim^ Qu*en le suppliant avec des larmes de veiller k sa sflret6.

— ^' N'ayez crainte, chfere belle, r^pondit le Lorrain ;• moins que jamais le Valois est k redouter.

Dans la galerie qu'il lui fallait traverser pour regagn^r ses appartements, une voix triste et sombre lui murjnura aux oreille^ :

— Gardez-vous, monseigneur, gardez-vous !

Le due tressaillit et se retpuma. C'itait ^arsiane. La vieille femme, depuis que le spectre lui 6tait apparu et lui avait annoncfi la mort prochaine du due, n'avaitpas pris un seul instant de repos. Chaque nuit, elle veillait. EUe s'atten-

daic k tout instant k ce que le crime s'accompUt. Q)mme toujours, le due accueillit I'avis de la devineresse en haussant les ipaules. Marsiane lui prit la main et le fit se pencher par-dessus la balustrade de la galerie.

— Voyez, monseigneur due, lui dit-elle, la pluie n'a pas cess6 de tomber depuis le premier jour oil je vous ai supplii de fuir ! Le ciel pleure ! le del pleure ! Gardez-vous ! gardez-vous !

— Cette persistance devient irritante, interrompit le due avec brusquerie. Tais-toi, iternelle foUe ! Que ee soit la demiire fois que tu me tiennes semblable propos !

— La demifere fois ! ripita la sorcifere. — Oh! oui, prinee, je jure que ce sera la deniiire fois !

La vieille femme pronon^a ces derniers mots avec un accent si profond^ment disespiri, si efFroyablement lugubre, que le due, qui s'iloignait d'elle k pas pr6eipit6s, s'arr&ta un instant et se prit k frissonner :

— II fait grand froid cette nuit! dit-il, comme s'il eAt eu honte de s'avouer i lui-mftme qu'il avait pu un instant fttre accessible k la erainte.

Etd'un pas plus rapide, il poursuivit son chemin. Peu aprfes, il rentrait chez lui.

— H fait bien froid cette nuit, dit le due en se mettant au lit, il fait bien froid! En cet instant, il entendit un corbeau qui eroassait lugubrement en vole-

tant prfes de ses fenfetres.

Puis un chien se prit Jt pousser dans Tavant-cour du chdteau un hurlement sinistre...

Le due se jeta dans la ruelle du lit pour ne les pas entendre ; mais dans la boiserie de I'alcdve, un de ces insectes qu'on appelle « horloge de la mort » commen^a lentement son travail monotone et triste.

Le due tressaiilit.

— Pourquoi tous ces presages de mort ? pensa-t-il.

Surmontant bien vite cette terreur momentanie, il ferma les yeux et s'endormit.

Qiiatre heures venaient de sonner.

Du Halde s'iveilla, se leva bien vite, et courut heurter k la porte de la reine. Mademoiselle de Piolans, premiere femme de chambre, vint au bruit et demanda ce que c'itait.

— C'est du Halde, ripondit le valet de chambre, Dites au roi qu'il est quatre heures.

— n dort et la reine aussi ! r6pondit mademoiselle de Piolans.

— £veillez-le, continua du Halde, il me Ta command^ ; autrement je heurterai si fort que je Tiveillerai bien !

Henri ne dormait pas. II avait passi la nuit dans de graves inquietudes. H s'enquit de ce qu'on faisait i la porte.

— Sire^ dit mademoiselle de Piolans, c'est M. du Halde qui dit qu'il est quatre heures.

LE MONDE FANTASTiaUE ILLUSTR^. 277

— Apportez-moi de suite, ripondit le roi, mes bottines, ma robe et mon bougeoir.

II se leva, laissant la reine dans une grande perplexiti, et se rendit dans son cabinet, oil 6taient d6jk de Termes et du Halde.

Bientot Loignac arriva, et apprit au roi que les quarante-cinq gentilhommes itaient riunis dans sa chambre. Le roi s*y rendit aussitdt.

— Messieurs, leur dit-il, vous avez tous iprouvi, quand vous avez voulu, les effets de mes bonnes grices, ne m'ayant jamais demands aucune chose dent vous ayez hit refuses. Bien souvent, j'ai pr6venu vos demandes par mes libiralitis, c'est h vous k confesser que vous £tes mes obliges. Mais maintenant je veux fetre le v6tre dans une occasion urgente, oil il y va de mon £tat et de ma vie ! Vous connaissez les insolences et les injures que j'ai revues du prince dc Guise depuis quelques ann^es, lesquelles j'ai souffertes jusqu'^faire douter de ma puissance et de mon courage. Son but principal est de tout bouleverser pour prendre ses avantages dans le trouble. II tente maintenant un dernier effort sur ma personne pour disposer apr^s de ma couronne et de ma vie. Promettez-moi de m'en venger en le faisant mourir !

— Nous le jurons ! s'6criirent-ils tous ensemble d'une seule voix,

— Sire, je vous le rendrai mort ! s'icriaTun d'entre eux,nomm6 Piriac.

— Voyons, messieurs, poursuivit le roi, qui de vous a des poignards ?

H s'en trouva huit. Ceux qui les avaient restirent dans la chambre et furent charges de tuer le due. Loignac et douze de ses compagnons demeur^rent dans le cabinet, oil le due de Guise allait se rendre. lis devaient le percer de coups d'fepte quand il y p6n6trerait.

H itait pris de huit heures quand le due de Guise s'iveilla. II se leva, s'habilla d'un habit de satin gris, et se rendit dans la chambre du conseil.

A peine 6tait-il assis :

— J'ai froid, dit-il, le coeur me fait mal ! que Ton fasse du feu ! S'adressant ensuite au sieur de Morfontaine, il lui demanda quelque chose

i manger. — On lui apporta des prunes de Brignolles. Henri m ayant su que le due ^tait au conseil :

— Allez dire i mon cousin de Guise, dit-il i I'un de ses gentilshommes, qu'il me vienne parler en mon vieux cabinet.

L'ordre fut ex6cut6 sur-le-champ.

Le due de Guise se leva, mit son manteau sur le bras gauche, ses gants.et son drageoir sur la main du mfeme c6t6, et se rendit aupris du monarque. Dfes qu'il fiit entri, la porte se ferma derrifere lui.

En entrant, le due salua ceux qui itaient dans la chambre, lesquels le saluferent en mfeme temps et le suivirent comme par respect. Mais k peine avait-il fait quelques pas, qu'il se retouma k moitii pour regarder ceux qui le suivaient.

En ce moment, il fiit saisi au bras par le sieur de Montsiriac I'alni, qui le frappa d'un coup de poignard dans le sein gauche en s'6criant :

— Ah ! traltre, tu en mourras !

Au m6me instant, le sieur des Aflfravats se jette ^ ses jambes, puis le sieur de Semalins lui porte un grand coup d'6p6e dans les reins.

Lorsque le due se sentit frapp6 du poignard de M. de Piriac, its'icria tout haut :

— Misiricorde !

Et bien qu'il eflt son 6pie engagie dans son manteau, et les jambes saisies, il ne laissa pas pourtant, tant sa force 6tait grande, de les entraJner d*un bout de la chambre i Tautre, au pied du lit du roi, ofi il tomba.

Aprfes que le roi sut que c'dtait fait, 11 alia k la porte du cabinet, en haussa la portifere, et ayant vu M. de Guise 6tendu sur la place, il commanda au sieur de Beaulieu de visiter ce qu*il avait sur lui. On trouva autour d'un de ses bras une petite clef, attachie k un chatnon d'or, et dans la pochette de ses chausscs il se trouva une petite bourse renfermant douze 6cus d'or.

Pendant que le sieur de Beaulieu faisait cette recherche, et apercevant encore k ce corps quelque petit mouvement, il lui dit :

— Monsieur, puisqu'il vous reste un peu de vie, demandez pardon 2i Dieu et au roi.

— Pardon... Jt Dieu... dit le malheureux prince d'une voix haletante, j j consens... je le veux ! oui, je lui demande grlce des fautes de ma vie... mais pardon... au roi! jamais!... jamais!... Henri de Lorraine doit mourircomnie il a v6cu, la tfete haute et la fiert6 au front ! . . . Roi de France ! . . , ajouta-t-il en apercevant Henri IE soulevant la portiire de la chambre, k mon dernier soupir, je te brave encore. Maistenez... tenez... continua le mourant dans un effort supreme... regardez !... regardez tous Valois le meurtrier... 11 est plus pMe que moi !... Adieu !... je te maudis... et je vais t'attendre!...

En achevant ces mots, le corps demeura raide et se gla^a d'un froid subit.

C'en itait fait de Henri de Lorraine, due de Guise.

Une femme h moitii foUe de terreur et de disespoir fit au mfcme instant irruption dans la chambre : c'itait Marsiane.

Elle tomba en sanglotant prfes du cadavre du due et mit la main sur son coeur ;

■^ Mort ! s'6cria-t-elle. II est mort !

— Mort ! r6p6ta le roi j — et il se d^cida h s'approcher i son tour du cadavre de sa victime. — Par la mort-Dieu, messieurs, dit-il, il est encore plus grand mort que vivant ! . . , Enfin ! continua-t-il avec une joie sinistre, le roi de Paris n'est plus, et je suis seul roi d&ormais!... Eh bien! Marsiane, ajouta-t-il en se penchant vers la vieille femme toujours agenouillie, ta pridiction s'est accomplie.

— Pour Henri de Lorraine ! oui. Sire, r^pondit la vieille femme.

— Et se levant, elle ajouta :

— Que Dieu protege Henri de Valois I

Sur I'ordre du roi, le corps du ducfut convert d'un manteau gris, et on mit

LE MONDE FANTASTiaUE ILLUSTRE.

dessus une croix de paille< U demeura environ deux heufes dans cct ^tat^ puis on le livra au sieur de Richelieu, grand-pr6v6tj lequel, par le commandement du roi, fit jeter dans la chaux vive le corps tout habille.

Le roi ne voulait pas que les ligueurs fissent dcs rcliques de ses vetemeilts ensanglant^s.

Page 1