‹ Le Monde fantastiqueChapitre 77 sur 104 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Lcs deux Rois.

^e dernier jour d'avril, Tentrevue des deux rois eut lieu au chiteau de Plessis-lis-Tours .

Le roi de France attendait en se promenant dans le pare Tarrivee de son frire gascon.

Enfin, les acclamations de la foule annoncirent au Valois la venue du Biamais.

II va sans dire que le roi de Navarre avait k ses c6tks son fid&le Bois-Dauphin, lequel itait devenu en peu de temps, Tun des plus braves et des meilleurs ofEciers de Tarmte calviniste.

La foule qui encombrait le pare empfecha longtemps les deux rois de se joindre.

Enfin, Bourbon se jeta aux pieds de Valois.

Henri EI le releva, I'embrassa et I'appela son frire.

De ce moment, calvinistes et royalistes se jurirent amitii riciproque, alliance offensive et defensive contre I'ennemi commun. .

Lcs haines s'iteignirent, les rivalites cessirent, et chacun n'eut plus qu'une pens^e au cceur : le salut de la France.

Dans r6t6 de 1589, les troupes calvinistes couvraient les deux rives de la Loire ; et le Biarnais entrait en maitrc dans ce chStteau de Blois, qu'il avait quitti en fugitif.

La premiere pens6e du Bourbon, en se retrouvant dans la royale demeure, fut pour Psyche.

Pour Psychi fut aussi la premiere pensie de Bois-Dauphin.

Mais la jeune fille ne parut pas i leurs yetlx. Le jour mfeme de Tassassinat du due de Guise, elle avait disparu du chateau de Blois.

Lupus, qui faisait partie de la garnison laissie par le roi de France k Blois, leur apprit, joyeux, cette nouvelle qui devait les attrister.

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— Tu mens ! s'icria Bois-Dauphin.

— Demande-lui si je mens, ripliqua Lupus en disignant la sorciire, qui se dirigeait de leur coti.

Marsiane, elle aussi, itait demeurie au chateau, et elle s'empressait de venir au-devant du roi de Navarre, et, qui sait? au-devant de Bois-Dauphin peut-fetre ?

— II ment ! n'est-ce pas ? questionnirent les deux Henri.

— II dit vrai ! ripondit la vieille femme. Disparue! enfuie !... Cela devait fetre, . . les cartes Tavaient dit ! . . .

Toute la joie de Bois-Dauphin tombacomme par enchantement : une mome tristesse vint lui itreindre le coeur.

— Partie ! partie ! murmura-t-il. Oil peut-elle 6tre Jt present ? et qui me dit que je la reverrai jamais !

Leroi, comme il est ais£ de le supposer, fut moins aflfect^que Bois-Dauphin de la fuite de la jeune Navarroise. — La politique Tabsorbait momentanAment tout entier.

Apr^s un court sijour h, Blois, il marcha, conjointement avec le roi de France, sur Orleans, s'emparant de toutes les places d'alentour.

De Ihy les deux rois descendirent dans la Beauce, et tout d'un coup se diri-* gtrent sur Paris k marches forcics.

Regardant^ des hauteurs de Saint-Cloud, la capitale r£volt£e :

— Paris ! s'icria Henri DI ; chef du royaume ! mais chef trop gros et trop capricieux, tu as besoin d'une saignie pour te guirir, ainsi que toute la France, de la frin^sie que tu lui communiques 1 Encore quelques jours, et Ton ne verra plus tes murailles, mais seulement le lieu oix tu auras hth.

Henri m se logea k Saint-Cloud et le B^amais k Meudon, tenant avec son armie ce qui est depuis Vanves jusqu'au pont de Charenton.

Les Suisses et les Allemands, que le fiddle Sancyavait levissur son propre credit, vinrent joindre le roi au camp de Saint-Cloud dans les demiers jours de juillet.

Par cette jonction, et aussi par celle des calvinistes et de la noblesse, qui accourait en foule des quatre coins du royaume, le fils de Catherine, peu de temps auparavant abandonni de tons, se trouvait i la tStc d'une armie forte de quarante mille honimes au moins, tons braves soldats, chefs aguerris, abondamment pourvus d'armes et de provisions.

DijJt, Ton prenait les mesures nicessaires pour donner un assaut giniral, afin d*enlever les faubourgs de de^Jt la rivifere.

Henri de Navarre itait merveilleux d'activiti et d'audace. II se trouvait li dans son 61iment, et n'eftt pour rien au monde 6chang6 sa destin6e contre toute autre. H ne laissait pas 6chapper une seule occasion de donner quelque marque de sa valeur et de sa grande experience en fait de guerre.

Henri de Bois-Dauphin, d6sol6 au fond de Time de la disparition de sa bien-aim6e Psychi, ne laissait rien paraltre de sa tristesse et cherchait Toubli

dans ces perils incessants qui Tenvironnaient et qu'il afFrontait vingt fois le jour, aux c6t6s de son royal maltre.

Du matin au soir, aux postes les plus dangereux, on 6tait certain de les apercevoir ensemble, affrontant la mitraille et se jouant dvec un admirable sang-froid des balles et des boulets qui leur sifflaient aux oreilles.

Bois-Dauphin, qui se souciait si peu pour lui du piril, 6tait parfois graildement efFrayfe de celui que courait son roi.

»— Au nom du del ! disait-il alors au Bfiarnais, cesser de vous exposer ainsi !

— *• Oui! Sirej au horn du ciel, ne yous exposez plus!... reprit derrifcre Ic B^arnais une voix d'une grande douceur et pourtant d'une fermetfe Strange, qui fit retouriier bien viie le rot^ascon et soft fidfele ofHcier.

Celui qui venait de parler 6tait un jeune homme, pfesque un enfant, qui portait avec uile grke sans pireille r^ligant costume des pages de S. M. Henri de Valois.

C'fetait la premiere fois que les deux Henri voyaient cet enfant, et cependant, apffes avoir considtir6 un instant les traits remafquablement purs de son visage, le roi et Bois-Dauphin se regard^rent d'un air profondiment stupifife et laissSrent dchapper en m^me temps une vlolente exclamation de surprise.

— Ventre-saint-gris ! s'6cria Henri de Navarre, regarde ! mais regarde done, Henriot ! ce petit bonhomnie ressemble k s*y meprendre h une belle de notre connaissalice !

— A elle!... k elle, h'est-ce pas? interrompit Bois-Dauphin, en proie i une emotion profonde qu'il avalt grand'peine k contenif . A Psychi !

— A Psychi ! tu Tas dit... reprit le B6arnais, mais c'est-i-dire, Henriot, que c'est elle en personne ! Quelle 6nigme est-ce li ?

— Une enigme bien facile k expliquer. Sire, rdpondit le page J Je suis le Irfefe de celle dont vous venez de prononccr le nom !

«*-" Le frfere de Psyche ! s*6criferent d*une commune voix les deux Henri.

— N6 le m6me jouf qu*elle, me§ ttaits sent les siens, et souvent mfemc on a dit que ma voix 6tait h sienne.

— Ta voix ! dit le B^arnais en preiidnt la main du petit Jijige, — une main fort delicate, ma foi ! et d*une sitigulifere blancheur, — td v6ix ! mais, en effet, c'est la sienne ! celle de ta soeur... de la getttllle PsycW !... Oh ! park... parle encofe, mon fils, c'est elle que Je ctoirai entendre. Et, Sur Phonneur, jamais voix feminine n'eut sur moi plus d'enlpire que k sienne.

-^ De I'cmpire sur vous, Soft seigneur et maitre ? riposta le jeune hoftimc. Telle n'6tait pas... telle ne sera jamais la pensie de ma soeur! Lorsque, aprte la mort de monseigneur Henri de Guise, elle a eu fui le chateau de Blois pour retourner i\ jamais Ji Nerac, la nouvelle de votre union ave<i le foi de France parvint bien vite jusqu'en notre pays navarrois... « Benjamin », me dit-cllc... je me ftomme Benjamin, dit le jeune homme en didngeaflt de ton.

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— Un trfes-joli nora ! riposta le Biamais; mais poursuis... poursuis. L'enfant ob6it :

— « Benjamin, me dit ma soeur, toi aussi tu prendras les armes, toi aussi tu niarcheras sous les drapeaux fleurdelisis de la maison de Bourbon... tu combattras aux c6t6s de notre prince bien-aim6 Henri de Navarre, tu t'exposeras aux mfimes dangers que lui, et, s'il le faut, tu mourras pour le difendre. »

- — Elle a dit cela, la chfere fille ! s'icria le Biarnais transport^.

La presence du petit page et ces paroles de Psych6 lui avaient subitement reniis au coeur son amour d'autrefois.

Par un contraste que Ton comprend, Bois-Dauphin devenait triste et chagrin et son front s'assombrissait graduellement.

— Cest i lui... k lui seul qu'elle pensait! murmurait-il. Pour lui tous ses souvenirs! Pour moi pas une parole... pas un mot!... En me donnant son voile, n'6tait-cc done de sa part qu'une amferc ironie ?

Le Biarnais, le visage radieux, interrompit joyeusement les lugubres rfeveries de Bois-Dauphin :

— Henriot, mon cher fils, s'6cria-t-il, comprends-tu mon ivresse I... Psychi pense ii moi... Psych6, de loin, veut veiller sur ton roi, et comme ange gardien, c'est son vivant portrait qu'elle m'adresse...

Bois-Dauphin essaya de balbutier quelques mots ; mais sa voix s'itranglait dans sa gorge et il ne put prononcer une parole distincte. Le Btarnais n'y prit pas garde : retoumant bien vite auprts de Benjamin:

— Tu t'exposeras auxmemes dangers que moi, as-tu dit; tu viens ici pour risquer ta vie, cher enfant. Ventre-saint-gris I je m'y oppose ! et tu retourneras sain et sauf, nous retournerons ensemble dans notre beau pays du B6arn, dans noire chfere ville de Nirac, auprfes de ta soeur! Eh ! perdiou, poursuivitle roi avec une volubility toute miridionale, Bois-Dauphin aussi viendra avec nous. Pasvrai, Henriot, pasvrai, mon fils?

Bois-Dauphin youlut r^pondre ; mais, pas plus que la premifere fois, il ne put y parvenir.

Pendant les derniers mots du B6arnais, les tambours avaient battu aux champs, annon^ant I'arriv^e au camp dc S. M. Henri de Valois, roi de France.

Depuis le meurtre des Guises, c'cst-i-dire depuis sept mois k peine, Henri III scniblait vieilli de dix ans. Ses cheveux itaient presque blancs et sa barbe toute grise. Son front 6tait maintenant sillonni de rides profondes, et ses yeux, qu'une fifevre d6vorante faisait seule briller, itaient entour^s d'un large cercle de bistre.

Dans les premiers mois qui avaient suivi son depart de Blois, une surexcitation violente, consequence naturelle de sa situation politique, avait soutenu le d^bile monarque et lui avait redonni un semblant de force et d'inergie... mais, peu k peu, Henri 6tait redevenu ce qu'il itait, que dis-je, ce qu'il 6tait? pis encore.

LE Gn6mE.

Ses. visions du chateau de Blois, dont il s'etait ci:u!dilivr6, ravaient assailli de nouveau, plus terribles cent fois, plus mena^antes.

Plus de repos pour lui, plus de sommeil. Des nuits horribles, toutes pleines de spectres et de fan tomes, de maledictions et d'anathfemes.

La terreur le tenait ^ternellement 6veill6, il n'osait mfihie plus quitter ses v&tements pour dormir. Tout habilli, il se jetait sur sa couche, et le plus souvent ils'fetendait dans un fauteuil pour essayer de ramener h lui ce sommeil qui s'enfuyait impitoyablement.

A peine fermait-il la paupifere, qu'une. voix s^pulcrale le riveillait en sursaut. fipouvanti, il rouvrait les yeux... Horreur! devant lui se tenait droit, immobile, terrible, Henri de Lorraine, p^le, froid et mort,

£cartant son pourpoint, le spectre mettait h, nu sa poitrine et touchait de son doigt glaci chacune de ses cicatrices.

Henri III, morne, lugubre et le front c6urb6 \ers-Ia terre, s*6tait avanci lenteraent vers son frfere de Navarre.

— Henri, lui dit-il, il faut que je vous parle. .

— Je suis aux ordres de Votre Majestt, s'erc^e^^a de dire.le Bfiarnais. Mais avant de quitter cette. place, cdntinua-t-il, daighez. Sire, jeter les .yeux sur ce gentil gar^on nouvellement enr616 daiisJes pages de Votre Majesty.

Ce disant, il d^signait au roi Benjamin, qiy baissait les yeux et rougissait comme une jeune fiUe.

Le roi leva sur le page son ceil terne et frbid.

— Get enfant! dit-il en cherchant dans sa mimoire.

— Ne lui trouvez-vous pas, Sir^, une inconcev^hle re^semMance avecccrtaine denioiselle d'honneur de madame Catherine, qui ne vous 6tait pas tout i fait indiffirente ? . -

— Une demoiselle d'honneur de notre mfere ! ripita le roi. . '

— Eh ! sans doute, ripQsta le B^arnais, Psychi, la belle Navarroise, la fiUe adoptive de Marsiane la sorci&re.

— Psychi ! dit encore leroi...Tsychi! reprit-il enpressarit son front entre ses doigts jaunis. Je ne sais ce que vous voulez dire, mon frfere, et cette Psyche dont vous parlez, je ne I'ai jamais connue.

Henri III ne se souvenait de rien. De rien, exc^pti des massacres de Blois, que le spectre ensanglant^ de sa premiere victime venait lui rappeler chaque nuit.

S'appuyant sur le bras du B^amais, il s'^loigna lentement avec lui, et Bois- Dauphin resta seul en compagnie du petit page.

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[e viem remplir lua promesse, dit k fantdme. Jc vkns tc leudre ton fils. (Page 393.)

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