CHAPITRE III
Quelle fut la vision de Marsiane la sorci^re en la nuit du 31 juillet 1589.
|a nuit itait venue, et le camp tout entier, i part les soldats de garde, |6tait plongi dans le sommeil. Le roi Henri III avait abandonni la Imaison appartenant k la famille de Gondi, qu'il habitait ordinairement depuis son arrivie h Saint-Cloud, et, contre son habitude, il avait voulu passer la nuit au camp.
Devant la tente royale, on ne voyait ni gardes ni sentinelles. Une seule femme veillait : c*6tait Marsiane.
Depuis Ta^sassinat du due de Guise, depuis la mort de Catherine de Midicis, la devineresse avait maintes fois interrogd les] astres, et toujours les astres lui avaient disignfe Henri HI comme devant 6tre la deuxi&me victime. Aussi ne quittait-elle plus d'une minute, d'une seconde, ce miserable roi dont elle avait pr6dit la mort, et dont les crimes n^avaient pu lui faire oublier la reconnaissance qu'elle lui devait et le divouement qu^elle lui avait jurfe. Elle espirait, — du moins elle essay ait de se le persuader, — conjurer par son feternelle presence le sort fatal qui menagait le dernier fils de Henri 11 .
Tout en icoutant machinalement le cri monotone des sentinelles, qui seul troublait de temps k autre Tharmonieux silence de cette belle nuit d'iti, Marsiane se rappelait et le meurtre du prince de Lorraine et la nuit qui avait pr6c6d6 cet effroyable drame... Elle songeait k cette fantastique apparition 4voqu6e par die dans le carrefour maudit de la forfet de Blois, et rfepitait involontairement les demiferes paroles que le spectre lui avait laissies pour adieu : « Ton fils n'est pas mort peut-fetre, lui avait dit le spectre, et peut-6tre un jour te sera-t-il permis de I'embrasser. La nuit qui, conmie celle-ci, pr4c6dera un meurtre, avait ajouti le fantdme, je te dirai si ton fils existe et k quel signetu le recoimaitras. »
Et Marsiane frimissait de joie et de terreur en se rappelant cette promesse : de joie, car retrouver son fils itait pour elle la plus grande des felicitfc ; de terreur, car le tripas de son bienfaiteur ne devait fetre que reflfroyable consequence de cet immense bonheur.
Si bien que la pauvre mfere fetait arriv6e k redouter cet instant, que pendant si longtemps elle avait convoit6.
A ces tristes souvenirs, ses larmes se ptirent k couler, et des^sanglots s'^chapp^rent de sa poitrine.
Pendant qu'elle pleurait, elle sentit comme une main de glace qui se posait sur son 6paule. Elle leva les yeux et poussa un cri : le spectre de Nostradamus 6tait k ses cdt6s.
LE MONDE FANTASTIQ.UE ILLUSTRlfe. 593
— Toil... toi! ici!... bulbutia-t-elle 6perdue. Va-t'en!... va-t'en! c*est la mort que tu tralnes ^ ta suite. Je la vois qui grimace k tes c6tis ! Va-t'en !
— Je viens remplir ma promesse, dit le fantfime. Je viens te rendre ton fils. Marsiane poussa un cri et tomba agenouilI6e.
— Vivant ! vivant ! dit-elle. — Ah ! Seigneur, mon Dieu, tu es clement, tu es misiricordieux, et je te binis! — Oil est-il?... oi est-il?... continua-t-elle en se relevant k moiti£ foUe.
— U est ici! dit le spectre.
— Ici !... r6p6ta la devinercsse, dans le camp? L'ombre fit un signe affinnatif.
— Prfcs de moi ! poursuivit Marsiane. Et mon coeur ne Ta pas devin6 ! Oh ! quel est-il ? A quel indice puis-je le reconnaltre ? Parle ! parle !
L*ombre ripondit ce seul mot :
— La Vierge d'ivoire !
— La Vierge d'ivoire ! s'icria Marsiane radieuse ; quoi ! cette sainte image que j'ai plac6e sur son coeur k sa naissance! Ah! c'est devant cette relique sacr^e que s'est znttk sans doute le poignard de I'assassin !
De nouveau, le spectre fit un signe affirmatif, et la vieille femme adressa mentalement une pieuse priire k la Vierge Marie. La joie de la pauvre mire £tait insens6e, incommensurable. Elle riait et pleurait tout k la fois. Soudain sa joie s'ivanouit, son visage devint lugubre, et son firont se couvrit d'une horrible pMeur. La pr6$ence du spectre lui annon^ait la mort du roi. Maintenant seulement elle s'en souvenait.
— ficoute, Marsiane, dit le fantdme, de toi seule depend la destinte du deuxi&me Henri, de la deuxiime victime.
— De moi !
— Renonce, continua le spectre, renonce k connaltre ton fils, et ce meurtre ne s'acconiplira pas.
— Renoncer i voir mon fils ! gimit Marsiane. Oh ! tu te rallies de moi, spectre impitoyable. Demande-moi mon sang, ma vie, mon salut 6ternel, mais ne demande pas k une m&re de renoncer k connaltre son enfant !
— Tu dictes I'arrfet ! murmura le fant6me.
— Non, non ! Reste, reste encore ! s'icria la sorcifere en s'accrochant k son linceuL
— Renonce ! dit le spectre impassible.
— Mon fils ! mon fils ! sanglota la vieille femme, entends-tu ce qu'on exige de moi?... Au moment de te presser dans mes bras, de couvrir ton front de mes ardents baisers, on veut que je te dise un 6temel adieu; on veutm'arracher k tout jamais ce bonheur qu'on m'a fait entrevoir. Destin barbare!... qui me jette une joie au coeur pour m'en faire une torture de plus... Ah ! je suismaudite!
Et, fi:6missante, elle tomba sur le sol. Le spectre se pencha vers elle :
— Renonces-tu k ton fils ? murmura-t-il i son oreille.
Marsiane se releva d'un bond, comme une lionne h. qui Ton veut ravir ses petits :
— Renoncer k mon fils I hurla-t-elle, non ! II est h, moi ! Je le garde !
— Adieu done, dit le spectre.
Marsiane sembla revenir i elle :
— Arrfete ! arr&te ! s'6cria-t-elle...
Mais le spectre n'6tait plus ]k.