‹ Le Monde fantastiqueChapitre 80 sur 104 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Ou le lecteur retrouve sous runiforme d'un officier du roi de France le petit gn6me bancal

borgne et bossu qui a nom Lupus,

omme k la premiere apparition du spectre dans la forSt de Blois, Lupus avait entendu, cach6 derrifere la tente royale, les 6tranges et incohirentes paroles de la sorciire. Quant aux quelques mots prononces par le spectre, pas plus que la premiere fois, ils n'avaient pu venir jusqu'^ son oreille ; mais les phrases bizarres prononc6es par Marsiane avaient suffi pour lui r6v61er tout au long ce dont il s'agissait.

Depuis I'union des deux rois, Lupus 6tait devenu officier de S. M. Henri de Valois, de mfeme que Bois-Dauphin 6tait devenu officier de S. M. Henri de Navarre, Le petit monstre vivait done pour ainsi dire c6te k cdte avec Tex-^tudiant, son intime ennemi. L'espionnant sans cesse, dans Tespoir de lui nuire, la Vierge d'ivoire n'avait pu ctre longtemps un mystfere pour lui. Aussi, en apprenant que cette relique ^tait le seul indice qui pCit rendre k Marsiane ce fils qu'elle pleurait depuis tant d'annies, un projet' infernal, lui traversa Tesprit.

Un affi-eux sourire vint errer sur ses livres, et, I'oeil Stincelant, il quitta les abords de la tente du roi et se dirigea du cdt^ de la sienne, laquelle se trouvait dans la partie la plus diserte du camp.

Li, il prit dans un coin une fiole de vin d'Espagne qu'il avait soin de tenir toujours pleine. Tirant ensuite de son escarcelle un petit flacon de mfital :

— Mort de ma vie, dit-il; c'est Satan lui-m^me qui m'a inspirt hier, quand j'ai soustrait k cette folle de Marsiane ce poison pr^par^ de sa main 1

Tout en parlant, le petit monstre versait dans le vin tout le contenu du flacon. Au moment oJi la demiire goutte rougissait d'un petit nuage de sang la liqueur dor^e, les tambours battirent de vingt cdtis k la fois, annon^nt le jour. Cinq minutes apr&s, Tarm^e alliie itait sur pied, et un quart d'heure plus tard, le camp de Saint-Cloud tout entier pr&sentait un tableau plein de vie et d'animation.

Partout, dans tous les coins, c'^taient des cris, des jurons, des chansons et

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des rires ; c'itaient des cliquetis d'armes que Ton fourbissait se m^lant au bruit des gobelets qui ne faisaient que s'entre-choquer. C'6taient enfin des exclamations joyeuses ou furibondes que poussaient mille et tnille joueurs agitant les cornets et faisanc rouler les d6s sur les tambours et les tables* En disant « mille et mille joueurs, » nous n'exag^rons pas : k cette 6poque, le jeu ^tait une passion gfen^rale, qui n'avait fait que croltre et embellir depuis Talliance du roi de France avec le Biarnais, lequel 6tait plus joueur ^ lui seul que tous les autres ensemble.

Cette passion, cette fr6n6sie, cette rage, Henri de Bois-Dauphin la partageait* — Pouvait-il en 6tre autrement ? — Son tternelle chance, comme on peut le penser, ne I'abandonnait pas au jeu. Bien au contraire. Si bien que personne n'osait plus lutter contre lui. Lupus, qui connaissait son homme, Tallatrouver aussitdt et le d^fia.

— Ne joue pas contre moi, soudrille, r^pondit le jeune homme, tu saisbien que j'ai une chance ^ gagner tous les tr^sors de la couronne.

— N'importe ! riposta Lupus d'un ton provocateur, ta chance, je me fais fort d'en triompher ! Oses-tu jouer contre moi ?

— Oil sont les d6s ? ripondit Bois-Dauphin.

— Lkrhzs ! dans ma tente ! r^pliqua le gnome.

Un instant apr&s, tous deux itaient attabl^s dans la tente Isolde de Lupus, et la partie 6tait engagie de part et d'autre avec un 6gal acharnement.

— Pardieu, dit le gnome, je ne sais si tu es de mon avis; mais il fait ce matin une diabolique chaleur. J'ai soif, moi ; et toi ?

— Moi ! ripondit nigligemment Bois-Dauphin ! Oh I mon Dieu ! je me passerais volontiers de boire; mais pour te faire plaisir, je consens k avoir soif! — Tudieu ! voili un vin d'Espagne qui vaut de Tor ! continua le jeune homme en vidant d'un trait son gobelet que le gnome avaitrempli.

Lupus, sans Stre vu, jeta loin de lui le contenu de son verre, et la partie continua.

Bientdt les mouvements de Bois-Dauphin se ralentirent ; enfin, prfes de lancer les dis sur la table, sa main retomba inerte et froide. Puis ses yeux se fermferent, de ses livres bl<^mies un soupir s'ichappa et le jeune homme tomba tout de son long sur le sol.

— Mon ! murmura Lupus en s'agenouillant prfes de lui. Mort ! r6pita-t-il. Et il se prit Ji rire d'un rire sauvage. Entr'ouvrant ensuite brusquemcnt le

pourpoint de son ennemi, il enleva de dessus sa poitrine la petite Vierge d'ivoire.

— A moi ce talisman qui devait te protiger ! s'icria-t-il avec une joie railleuse en le pla^ant sur son coeur. A moi la tendresse maternelle et la fortune de Marsiane L.. Henri de Bois-Dauphin 1 je te Tavaisbien dit que je triomphe* rais de ta chance !

En cet instant, le petit page Benjamin s'arrfeta k trois ou quatre pas de la tente de Lupus, et regarda autour de lui^ scmblant chercher quelqu'un*

Lupus sdrtit viv^merit de sa «ente et fit retotober le rideau qui servait ^ en fermer Tentrde.

-^ Le frire de Psychi ! dit-il en p3llissant. — Q.ui vous amfene, mon jeune gar^on? ajouta-t-il d'un ton brusque, et que cherchez-vous ?

— Je cherche le sire Henri de Bois-Dauphin. Oh est-il ?

— Le sais-je? rfepondit le gnome. Me Tavez-vous done donni i garder ? Le page pilit horriblement,

— Ah ! cette parole, murmura-t-il, c*est celle de Cain, aprfes le meurtrc de son frfere. Vous frimissez! Pourquoi ? Que s'est-il passi?... Henri s'est tloigni avec vous ! Je veux le voir !

Instinctivement, Lupus fit un mouvement pour se placer devant la tente :

— II est la! s'6cria le petit page en s'6lan^nt d'un bond prfcs du jeune homme...

Voyant le corps inaninid itendu i terre, il poussa un cri :

— Ah I tu Fas assassin^, miserable ! dit-il d'une voix sourde.

' — Et j'aurai ta vie pour m'assurer ton silence! riposta Liipus. Je me-vengerai de la sceur sur le frferc ! continua-t-il.

Et il saisit sa rapiire, mais, prompt comme Ticlair, Benjamin avait tiri du fourreau Ttpie de Bois-Dauphin.

— Poiir le venger, lui, s'^criaTenfanten se mettant en garde, Dieu medonnera des. forces et du courage I

Press6 par Lupus, le page avait dA rompre du c6t& de la porte et sorar-de la tente. Une fois libre de ses mouvements, il para longtemps avec.ass«s dc bonheur les bottes furieuses.qiie lui portait le gnome. Mais, peu i peu/lamain delicate de Tenfant se £atigua, et Lupus, sans resistance aucune, fit'sauter ^ quinze pas r^pie du petit page.

— Ah ! tu Temportes, dimon ! s'icria Benjamin avec disespoir. Henri ! mon Henri bien-aim6, ta Psyche va te rejoindre et te.port'erl'aveu de.sou immuable amour ! • .

— Psyche ! murmura le gnome stup6fait, c'itait elle !

— Frappe, dit la jeune fille en s'agenouiUant, je suis prite. Lupus s'eian^a sur elle, Tipie haute.

— Oui ! meurs ! . . . vocifera le monstre, et meure avec toi mon exfecrable amour.

— Arriire, chien maudit ! cria une voix de tonnerre.

Et tout aussitdt, entre la jeune fille agenouill^e et le gnome ^cumant de rage, se pla^a Henri de Bois-Dauphin, mena?ant et terrible.

— Henri ! mon Henri ! s'icria Psyche radieuse.

Ce que Lupus avait pris pour du poison n'itait autre qu'un narcotique compose par Marsiane pour procurer au roi quelques nuits de repos. Lupus pleurait de rage :

— Vivant! vivant encore! Par I'enfer, je triompherai de ta desrinee! hurla-t-il en levant ripie sur le jeune homme.

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Jacques tica de si nunche le coutdas qu'il y ivm achi. (Page jOj,^

— Far Tenfer I j'accomplirai la tienne, vcnimeux reptile ! r^pondit Bois- Dauphin en se meltant eo garde.

Le combat nefut pasdelonguedur^e. Lupus poussabient6t uncri^touffi,

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icendic les bras et tomba mort : Bois-Dauphin Tavait frapp6 en pleine poitrine.

Au moment oil Lupus rendait le dernier soupir, Marsiane accourait en toute hite sur le lieu du combat, suivie d'une foule de soldats des deux armies : dc loin, on avait entendu le cliquetis des 6p6es.

— Lupus ! mort ! . . . dit sourdement la vieille femme en prenant entre ses mains les mains glac6es du petit monstre. — Henri de Bois-Dauphin, continua la devineresse, c'est au roi de France que tu auras k rendre compte dc k mort de cet homme.

— Le roi ! ripondit Bois-Dauphin en remettant Tipie au fourreau, je vais tout lui dire ; il m^approuvera d' avoir fait mon devour !

Ce disant, il s'61oigna, suivi de Psychfc, qui, aux yeux de tons, 6tait encore le petit page Benjamin.

En cet instant, parut sur la coUine un moine jacobin.

Ge moine, c'itait celui que nous avons vu, aux portes de Paris, en compagnie de Tenfant qui s'appelait Ravaillac. Citait Jacques Q6ment !

En quelques minutes, il fut aupr&s de Marsiane et des soldats.

II apprit que la victime qui gisait sur le sol itait un officier catholique tu6 en duel par un protestant; il nVdt, pour rien au monde, pass6 outre sans reciter une oraison sur le corps inanim6 du petit bossu.

— Un hiritique ! murmura-t-il en jetant un regard courrouc6 i Henri de Bois-Dauphin qui s'61oignait avec le petit page Benjamin ou plut6t avec Psychi. Un hirfetique 1 r4p6ta-t-il d'une voix sourde.Cela devait fttre, puisque le Valois Ic protAge !

Pendant que le moine rAcitait sur le cadavre dc Lupus la priire des morts, la devineresse entr'ouvrit le pourpoint du bossu pour bien s'assurer que le dernier battement de son coeur s'Atait Ateint.

Soudain, elle poussa un cri Apouvantable :

— Mon fils ! Lupus ! . . . C'Atait mon fils ! g6mit-elle. Elle avait reconnu la Vierge d'ivoire.

En entendant Texclamadon terrible qu^avait poussie la vieille devineresse en trpuvant sur la poitrine de Lupus cette sainte relique attachie par elle, seize ans auparavant, sur la poitrine de son enfant bicn-aim6, le moine surpris mterrompit sa priire et se prit k consid6rer cette femme agenouillAe pr^ du cadavre, h, moitii folle, et qui couvrait de baisers le front glacA du mort en I'appelant son fils.

Lui aussi, il fut sur le point de jeter un cri d'Atonnement, lorsqu'il eut reconnu dans cette femme au dAsespoir « la vieille sorcifere de la forfet de Blois. »

Craignant qu'elle n*eAt gard6 souvenir de ses traits, il s'Aloigna du lugubre groupe k pas prfccipitAs et se dirigea vers la tente du roi, apris s'fetre assurA que son coutelas Atait toujours sous son manteau, et tenant i la main ses lettrcs d*introduction.

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Les soldats avaient hh k Tautre extrimiti du camp chercher ua brancard pour enlever le corps de leur camarade Lupus, et Marsiane itait reside seule avec le cadavre du petit gnome.

La malheureuse femme n'avait plus sa raison i ellc.

Elle ne songeait pas ^ se demander par quel incomprehensible hasard cette Vierge d'ivoire qui, tout le lui prouvait, n'avait jamais du quitter la poitrinede Lupus, tombait sous ses yeux pour la premiere fois en ce jour de deuil.

Si elle tin pu r^flichir, la miserable femme, elle eiit compris que, depuis longtemps, elle aurait dii savoir que le petit gnome 6tait possesseur de cette amulette, puisque, pendant plusieurs ann^es, Lupus avait v6cu sous son toit.

La plupart du temps, il 6tait, il est vras, dans la for^t, avec les loups dont il prenait les sauvages habitudes et dont on avait fini par lui donner le nom : Marsiane n'eut m&me pas le sentiment de rappeler ses souvenirs.

Elle ne voyait que cette petite madone qui, k ses yeux, semblait s'animer et lui montrant du doigt le corps ensanglant^ de Lupus, lui disait :

« C'est lui ! c'est ton fils ! celui que tu pleures, et dont le spectre t'a parlfe cette nuit ! »

Et la pauvre m^re, disesp^r^e, se tordait les bras en sanglotant.

Elle se jetait ^perdue sur le corps d^ji froid de cc froid hideux de la mort qui ne se peut comparer 2i nul autre.

Soudain ses sanglots s'arrSt^rent et firent place b, des rugissements de rage, ses yeux s'inject&rent de sang, ses Ifevres se couvrirent d'6cimie, son visage, en un mot, prit un hideux caractire de sauvagerie effrSnee, de furie extravagante.

Sa haine pour Henri de Bois-Daupliin, qu'elle avait abjur^e, ses projets de vengeance, auxquels elle avait renonc6, lui revinrent au coeur^ non pas comme jadis, mais cent fois plus violents et plus terribles.

— Oh ! ton supplice, cette fois, hurla-t-elle en se promenant comme une hyine autour du cadavre, ton supplice, Henri, sera digne de ton crime. Les tortures les plus monstrueuses ne sont rien aupr6s de celles que je vais te faire subir!... Le roi m'a donni ta vie une fois, il va me la livrer encore! mais aujourd'hui, je te jure par mon fils que je ne te ferai pas.grflce !

A ces mots, elle fut sur le point de s'^lancer dans la direction de la tente royale ; mais, retombant accroupie prfes du cadavre, elle s'icria, en recommen^ant ses sanglots :

— Ah ! mon pauvre enfant mort, je ne puis... je ne veux pas te quitter! En cet instant, elle aper^ut Jacques Climent qui revenait sur ses pas et

semblait en proie k la plus violente colore.

Arrivi pr6s de la tente du roi de France, il avait appris que le Valois avait quitti le camp au petit jour et s'^tait empressi de rentrer en ses appartements de la yille, k I'hdtel de Gondi.

Jacques s'y 6tait pr6sent6 imm6diatement ; mais la consigne itait formelle : nul reUgieux, nul inconnu mSme ne pouvait pinfetrer auprfes de Sa MajestA.

Marsiane^ quoi que lui e^t dit le spectre, esp^rait toujours sauver le roi son bienfaiteur, malgri le destin, malgr6 Tenfer acham6 k sa perte, et elle avak supplii Henri de donner Tordre qui venait de faire iconduire impitoyablement le moine jacobin.

A sa vue, Marsiane ne se souvint ni de sa prediction, ni des paroles du fantdme, et, toujours prfes du cadavre, elle appela le moine d*une voix entrccoup6e de g^missements :

— Venez! venez!... mon frire!... dit-elle. Vous avez pri6 pour mon enfant !... et je vous rends gr^ce !... mais pendant que je passe avec lui les derniers instants qu'il me reste i le voir, en attendant qu'on le jette aux vers que j'entends d^ji remuer sous nos pieds, courez, courez, mon frire. Allcz auprfcs du roi... Dites-lui tout! racontez-Iui le crime !... dites-lui que je veux... oui, que je veux la vie de Tassassin... Je veux qu'on Tempfeche de fuir... et qu'on me le livre pieds et poings li6s ! Je me charge du reste !... allez !

— C'est impossible ! r^pondit Jacques , nul ne pent ptoteer auprts du roi.

— Quand j'ai dit : je veux ! rSpliqua la vieille femme avec emportement, il faut que cela soit ! Prends cet anneau, moine ! avec lui, tu p6n6treras partout.

Le moine poussa un cri de joie et s'empara de I'anneau royal que lui tendait la sorciire, le mfeme, on s'en souvient, qui, peu de mois auparavant, avait sauvt de la captivity et peut-£tre de la mort le roi de Navarre et Bois- Dauphin.

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