CHAPITRE VI
Aventures de la Belle Princesse, fille de la Lune et soeur du Soleil.
!e tsar ordonne que tout lui soit foumi, et un peu calmi par I'annonce de ce depart immtdiat, enfonce son nez dans la plume et ronfle comme un simple mortel, avant mfeme qu'Iwan ait quitti sa chambre.
Le lendemain, le bossu vient 6veiller son maltre.
— Assez dormir, lui dit-il, nous avons du chemin i-faire. Partons I Iwan, qui de la veille avait soigneusement emballi ses comestibles, est prfet
en moins d'un quart d'heure ; il saute en selle, et le cheval, poussant trois hennissements retentissants, prend directement la route qui mine droit au domicile liquide de la Belle Princesse.
lis chevauchent toute une semaine et arrivent enfin sur la lisifcre d'un petit bois touffu. '
— Tu vols li-bas ce chemin ? dit le bossu, c'est celui qui mfene au grand Oc6an oil git cette fleur sauvage. EUe aborde deux fois par an seulement, et Tun de ces moments est proche. Tiens-toi ferme sur mon dos, car "je vais presser mon allure pour ne pas manquer une occasion si belle.
Le jour naissant leur montra I'immense plaine azur6e, oil Ton n'apercevait i cet instantque les petits moutons couronnant chaque vague et quelques rares oiseaux de mer rasant le fiot du bout de leurs larges ailes.
IE PETIT CHEVAL BOSSU
Iwan, suivant de poitlt en point les instructions de sa monture, dresse sa tente brod^e sur le bord de la plage et itale sa collation sur ses foulards.
— Regarde, dit le cheval au bout d'une minute, as-tu besoin d'une lorgnette pour voir ce point noir k Thorizon ?... C'est la barque de la Belle Princesse. A Taspect de ta tente et de tes confitures, elle va probablement d^barquer pour dijeuner; apris dejeuner, elle chantera en s'accompagnant sur son luth ; ce sera le moment de la surprendre. Qpand tu la tiendras, appelle-moi, je reviendrai. Ah! il est bon que je t'avertisse,.. Prends garde que sa musique ne t'endorme, ce sommeil serait ta perte.
— N'aie pas peur ! ripond avec suflBsance Iwan presque ftch6 de la recommandation qui semblait douter de son dilettantisme.
Une fois le bossu 61oign6, Iwan, voyant grandir la barque h vue d'oeil, se cache derriire la tente, Ji laquelle il fait une^uverture pour que son ceil puisse voir i Tint^rieur. . *
A midi precis, la barque de la Princesse tqjiche k la plage. — Iwan la voit dibarquer au travers de sa fente : cette Pnncesse si vantie fait sur lui une impression comique :
— C'est li, dit-il, cette demoiselle dont on fait tant de ricits ! . . . On dissdt une Vinus... Merci... elle est bien trop frSle pour ?a... Et si petite !... Et des pieds... aussi menus que ceux d'un poule! Ah ! bien ! si jamais on me voit dans la foule de ses adorateurs, fOn pourra dire: « Iwan est un fameux cretin! »
La Princesse, pendant les reflexions de Timbicile, avait fait honneur i la collation pr6par6e. Ay ant achevi de grignoter quelques biscuits trempfes dans le muscat, de gober deux ou trois cuilleries de confitures, elle accorde son luth et se met k chanter.
A peine cette voix suave, soutenue par des accords argentins, eut-elle module quelques mesures, que le charme s'empara d'lwan; — il s'y laissa gagner insensiblement, et fermant les yeux avec volupti, il se laissa tomber moelleusement au pied de la tente et s'y endormit.
Lorsqu'il ouvrit les yeux, la barque n'itait plus qu'un point k peine visible, et, frappant du sabot avec rage, le bossu maugr^ait et hennissait.
Comprenant sa-faute, Iwan embrasse les genoux du petit cheval.
— Pardon ! 6 mon cher bossu ! pardon ! s'6cria-t-il avec des sanglots amers... je ne dormirai plus ni de ma vie, ni de mes jours.
•^ II est bient6t temps de le promettre^. si le mal est sans remidc. En disant cela, le petit cheval itait entr6 sous la tente. II en sortit plus guilleret qu'il n'y ^tait entri.
— II faut avouer que la chance te protege, maltre, fit-il en relevant Iwan toujours agenouillA; la princesse reviendra demain i la mar6e montante.
— Qui te I'a dit ?
— Regarde !
Le luth de la Princesse itait IJi sur un des foulards de Chine.
■*Vi
LE MONDE FANTASTiaUE ILLUSfRE.
— EUe a laiss6 son violon, — dit Iwan avec joie. - -
— Oui, malice de femme. Afin de se donner un pritexte pour revenir goflter de ton vin et de tes confitures, elle a feint d'oublier son luth. Demain matin tu la verras reparaitre ; mais si tu t'endors, non-seulement tu perdras Toccasion de t'en emparer, mais je disparaltrai moi-mfeme, et plus jamais je ne pourrai te rendre service.
Redoutant de retomber en faute, Iwan imagina un moyen victorieux de se tenir 6veilli. II d^fit tons les clous de ses souliers, les 6tala sym^triquement la pointe en I'air et se coucha douillettement sur ce matelas, que nous recommandons spicialement aux gens qui aiment leurs aises.
Au point du jour, ainsi que le bossu I'avait pr6dit, le flot conduisit derechef la barque de la princesse tout droit devant la tente, sous laquelle elle alia s'asseoir.
Aussitot qu'Iwan lui vit son lytK.entre les mains :
— Oui ! oui ! fit-il en lui-mfim^j^tu espires m'endormir comme hier avec tes flons-flons langoureux. Je ne suis pas bfete deux jours de suite, sache-le bieti.
En achevant, il s'ilan^a sous la tente... A sa vue, la Princesse se Ifeve, veut fuir, mais sa chevelure se ditache ; Iwan la saisit par ses longues tresses, les entortille galamment autour de son bras, hfele son bossu, saute en selle tenant sa captive et pique des deux avant que Titennement et TefFroi aient pu laisser pousser un seul cri i la Belle Princesse.