CHAPITRE V
Le icr aoiit 1589.
|n un instant, le moine fut bien loin de Marsiane^
Arriv6 devant Thdtel de Gondi, il pr6senta Tanneau aux soldats de garde qui venaient de lui refuser I'entrie, et cinq minutes aprfes, la poitrine haletante, I'oeil 6gar6, il fut introduit aupres de S. M. Henri de Valois, troisifeme du nom, roi de France et de Pologne. En apercevant Jacques Clement, le roi recula involontairement : — Qpi fetes-vous? demanda-t-il d'une voix craintive, que demandezvous?
Frfere Jacques, comprimant les battements de son coeur et se faisant un visage benin et doucereux, ripondit d'un ton mielleux et hypocrite qu'il avdt k lui remettre des dipSches de la part de quelques notables personnages emprisonnisJt la Bastille.
Pendant qtie Jacques prenait les lettres dans son aumdni&re^ le roi jeta sur lui un oeil m^fiant.
— Cest Strange, pensa-t-il, on dirait que ce religieux est celui que, chez Marsiane, les cartes ont d6sign£ comme mon assassin ! Je suis fou, continua-t-il en ouytant les dipfiches que le moine lui venait de presenter. — Non ! non ! dit-il, ce n'est pas lui, ce ne peut fitre lui !
Pendant qu'il parcourait les lettres, Jacques tira de sa manche le coutelas qu*il y avait cachi, et s'ilan^ant comme un tigre sur le roi, il le renversa sur son fauteuil et lui plongea le couteau dans le ventre, en s'&criant :
— Assassin des Guises, meurs et sois maudit I
— A moi !... k moi!... g6mit Henri HI, on me tue !
Retirant en m^me temps de sa plaie Tarme [ensanglantie, il en frappa le moine au visage.
Aux cris pouss6s par le roi, les gentilshommes et les gardes s'itaient ru6s sur le regicide.
En un instant, vingt coups d'^p6e et de hallebarde I'itendirent agonisant aux pieds de sa victime.
Puis, tirant de son sein un petit poignard, il se le plongea dans le cceur et mourut, le sourire sur les l^vres.
Aussit6c Teffroyable nouvelle de la mort du roi de France se r6pandit par toute la ville et par tout le camp.
Quand ce bruit sinistre parvint aux oreilles de Marsiane, la vieille femme, immobile et d^sespirie, se tenait aupr&s de la fosse encore biante dans laquelle venait d'etre descendu le cadavre de celui qu'elle croyait 6tre son fils.
En apprenant que le roi venait d'etre assassin^ par le moine, ses souvenirs se repr^sent&rent en foule k son esprit.
Quittant la tombe de Lupus, elle fut en une seconde aupr^s du roi.
Devant I'ipouvantable tableau qui S'offrit k sa vue, elle essaya de parler et ne put articuler un mot.
Ses yeux, horriblement jEbces, contemplaient altemativement I'assassin et la victime.
En Tapercevant, le roi mourant lui dit d'une voix k peine distincte, qui cependant sembla parvenir jusqu'^ elle :
— Eh bien ! tu le vols, Marsiane... je meurs... La destinie !... la destinie ! Et Marsiane r£p6ta tout bas :
— Oui, oui, la destinie I . . .
Et elle se prit k rire d*un rire qui retentit efFrayant, lugubre, horrible, dans cctte chambre oh gisaient un homme en lambeaux et un roi blessi k mort.
Toujours riant, elle s'accroupit i terre, prfes du cadavre mutil6 du moine, et trempant ses doigts dans le sang qui s'^chappait k gros bouillons des blessures, elle 6crivit sur le plancher ces mots que lui avait dits le spectre :
« La pridiction s'accomplira. La destinie des quatre Henri suivra son infaillihle route, »
— Henri de Navarre, dit-elle ensuite, i ton tour I k ton tour ! Et son rire recommen^a.
Marsiane 6tait folle.
A peine avait-elle prononci le nom de Henri de Navarre que cc demicr antra dans la chambre du roi. A Tinstant, il venait d'Stre averti du funcsie ^v6nement, et accourait accompagni de ses principaux gentilshommes^ panni lesquels se trouvait Henri de Bois-Dauphin.
Marsiane ne ies vit pas entrer.
Toujours accroupie k terre, eile chantonnait et riait, tout en tra^ant avec le sang des lignes cabalistiques.
Le roi de Navarre s'agenouilla aupr&s du lit royal, baisa Ies mains de Henri HI et se prit h pleurer.
Le roi le reconnut etTembrassa.
Aprfes qu^il se fut confess^ et qu'il eut re^u la communicm, il donna rordre d'ouvrir toutes grandes Ies pones de sa chambre.
Autour de son lit se rangferent Ies principaux seigneurs du royaume.
II Icur dit que « sa seule peine, en mourant, ^tait de laisser la France en un si triste 6tat... qu'il avait appris, dfes Tenfance, i T^cole de Jfesus-Christ, i pardonner, et qu'il ne d^sirait pas qu'on venge^t sa mort. »
— Seigneur Dieu ! ajouta-t-il, si tu connais que ma vie soit utile et profitable k mon peuple et b, mon£tat, conserve-moi et prolonge mes jours; sinon, prends mon corps et sauve mon 4me! — Ah! poursuivit-il en dfeignant du doigt le fond de I'alcdve. . . le spectre ! . . . le spectre de Henri de Guise m*attend et m'appelle. C'est fini ! . . . fini ! . . . .
Se redressant par un dernier et supreme effort, il exhorta Ies seigneurs i reconnakre pour son legitime successeur le roi de Navarre. Puis, jetant ses bras autour du cou de ce dernier, il lui dit :
— Soyez certain, mon cher beau-frfcre, que jamais vous ne serez roi de France, si vous ne vous faites catholique.
A ces mots, il expira.
Les larmes coulaient de tous Ies yeux. La mort de Henri de Valois lui avait fait pardonner sa vie.
Bientdt une voix retentit solennelle dans la chambre mortuaire :
« Henri de Valois n'est plus, disait la voix, vive Henri de Navarre ! vive le roi ! »
Et chacun rip6ta : « Vive le roi I »
A ces mots, Marsiane sembla sortir de la stupeur dans laquelle elle iiait plongfee.
Elle leva les yeux vers celui qui venait de parler et reconnut Henri de Bois- Dauphin.
Saiwssant aussitAt le poignard sur le cadavre du moine , que Ton avait repoussi dans Tantichambre, elle se tralna en rampant i travers la foule jusqu'auprfes du jeune officier.
LE MONDE FANTASTiaUE ILLUSTRI6.
Se dressant alors subitement derrifere lui :
— Meurs ! hurla-t-elle.
Et le poignard s'abaissa...
Mais une main avait saisi le bras de la vieille ferame et le poignard ne fit qu*entamer le pourpoint de Bois-Dauphin.
Ce dernier se retourna pour remercier son sauveur et reconnut le petit page Benjamin.
La folle fut entrain6e hors de I'hdtel de Gondi et renfermie dans la prochaine abbaye.
Le couteau de Jacques Clement 6tait empoisonn^, disent certains chroniqueurs.
Le soir mferae eut lieu le supplice du parricide bu du moins de son corps mort, selon les ordres du roi de Navarre.
Ce corps itait tir6 k quatre chevau^ et mis en quatre quartiers, lesquels furent brCll^s par la main du bourreau.
Le visage de Jacques Clement 6tait horriblement mutil6 : 'ses yeux ttaient crevis et son nez coup6. Le moine itait miconnaissable.
Dhs que le roi eut rendu Time, les midecins, pour embaumer son corps^ enlevferent ses entrailles, lesquelles furent mises en un coflGret.j
L'instant d'ensuite, ce coffret fut trouv6 perc6 de coups de poignards et d'6p6e, de telle sorte que les entrailles saignaient de tous les cotfa.
Chose Strange! Henri m fut assassin^ au m£me mois, m^me jour^ k Theure mfeme que, de concert avec Charles DC et Catherine de Midicis, il avait risolu les massacres de la Saint-Barthilemy.
LE SIlgGE DE PARIS
(Suite dii Gnome. )