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CHAPITRE III

Oil Ton retrouve un certain Gascon fort comme un Turc, et grand ami de S. M. Henri IV.

enri IV soufFrait intirieurement de toutes ces souffrances, et tout en jse dirigeant sans autre escorte que celle de Bois-Dauphin vers la porte Saint-Jacques:

— La mine de Paris, disait-il au jeune capitaine, comme une blessure &ite au coeur, sera peut-fttre mortelle i toute la France. Paris, Henriot, Paris est le plus riche, I'unique tr6sor de mon fitat, et personnc n'en profitera, si cet horrible si6ge continue, que la simple soldatesque qui, devenant insolente d'uQ si riche butin, se fondra dans les d^lices, ou Tabandonnera tout aussitdt.

— Et que compte faire Votre Majesti ? demanda Bois-Dauphin.

— Ami Henriot, r^pliqua le roi, jeveux voir par mes yeux toutes ces misires. Ce triste spectacle m'inspirera peut-Stre une bonne resolution.

— Et comment p6n6trer dans la ville ? questionna Bois-Dauphin.

— Perdiou, riposta le roi qui se prit i sourire, vous fetes, monsieur le capitaine, embarrass^ pour bien peu. Depuis I'escalade de Blois, voili, je pense, plus d'une muraille que nous franchissons, je m'en vante, assez gaillardement.

Tout en parlant, les deux Henri se trouv^rent i quelques pas seulement de la porte Saint-Jacques, situ6e alors entre la rue des Fossis-Saint-Jacques et la rue Soufflot, du c6t6 oriental ; du coti occidental, entre la rue Sainte-Hyacinthe et le passage des Jacobins.

Ladite porte prisentait un Edifice fortifii par deux tours, un pont en charpente et un pont-levis.

LE MONDE FANTASTiaUE ILLUSTR^. 3 II

— Le pont-lcvis va-t-il done s'abaisser pour nous? demanda Bois-Dauphin, et les portes vont-elles s'ouvrir toutes grandes pour nous laisser passer?

— Henriot, men fils, sachez une chose, riposta le roi d'un ton presque enjou^, c'est que je n'ai pas besoin pour entrer que Ton m'ouvre les portes, et que lorsque les ponts me manquent pour passer les rivieres et les fosses, je . les traverse «\ la nagc, quand il y a de Teau, toutefois. Or, comme ceux-ci sent aussi sees que ce cher M. de Bellegarde, nous n'avons qu'i nous laisser gUsser doucement jusqu'au fond> exactement comme nous avons fait jadis dans les fosses du ch;\teau dc Blois.

Et, sans plus attendre, le roi donna Texemple ;\ Bois-Dauphin, qui Timita bien vite, et, peu aprts, tons deux se trouvferertt au fond du fossi.

— Tout cela est fort bien, Sire, murmura Tofficier ; mais, au chfiteau dc Blois, dont vous vcnez de parler, des partisans de Votre Majesti se tenaient sur les remparts, et ont bien voulu nous tendre la main, tandisqu'ici...

Le jeune capitaine fut brusquement interrompu par une espice de paquet qui lui tomba sur la nuque.

— Que diantre est-ce li ? grommela-t-il itonni, Le roi se mit k rire :

— Une ichelle de corde, perdiou ! ripondit^il, comme k Blois, ct qui sait ? c'est peut-fetre la mSme !

En ce moment, une grosse t^te moustachue et barbue apparut au haut dc la muraille Jl moiti6 ruin^c :

— Diou bibin! cria la grosse t6tc, d(^pfechez-vous. Sire, et n'ayez crainte. Le roi ne se le fit pas r^piter deux fois. Avec son agiliti habitucUe, il cut

bientdt attcint le dernier Echelon,

— Certes, dit Bois-Dauphin, ou je m'abuse ttrangement, ou le monsieur perch6 li-haut est plus gascon k lui seul que les quarante-cinq gentilshommes du feu roi Henri III tous ensemble.

Peu aprfes, il 6tait, ainsi que le roi, de Tautre coti des murs, et non sans une certaine surprise, il reconnaissait dans le propri^taire de la grosse t&tc le giant navarrois du chiteau de Blois, lequel, on s'en souvient, avait nom Artaban, ce qui est wn bien beau nom, et poss6dait une force de deux uureaux, ce qui est une bien joUe force.

On s'itonnera peut-^tre de voir Artaban, protestant enragi, partisan plus que d6vou6 du Biamais, monter sa garde k la porte Saint-Jacques, ni plus ni moins qu'un ligueur cndurci, au lieu de camper avec Tarmfcc royaliste devant Paris rivolti ; mais Henri de Navarre, qui devait forciment avoir et avait en effet des intelligences dans toutes les places, avait trouvt prudent de choisir son monde, et Artaban n'itait pas le seul dans la ville qui lui

appartlnt.

Comme i ttois, le Biarnais tendit au vieux ^oldat une main que celui-ci

couvrit de baisers* Tout Amu, le Navarrois murmura :

— Roi de France, et pas plus fier que dans le temps! D6cid6ment, on a beau dire, les enfants du B6arn, c'est tout coeur.

— Vous avez fait ce brave homme bien heureux, Sire, dit Bois-Dauphin k I'oreille du roi.

— Je le sais bien ! r^pondit Henri IV sur le mfeme ton. Vois-tu, Henriot, on prend plus de moiiches avec une cuillerie de miel qu avec vingt tonneaux de vinaigre.

— Le mot d'ordre? ajouta le roi en se retournant vers le giant qui s'itait mis i guetter.

— ^ « Ma)^enhe et saint Climent ! » ripondit i voix basse le vieux montagnard, en se rapprochant du roi.

— « Saint Clement ! » ripita le roi.

— Oui, reprit Aftabaii, k cause du moine !

Le roi'eiit un fririiissement de d6go6t et d'horreur, et, suivi de Bois-Dauphin,il descendit le faubourg Saint-Jacques.

Les rues 6taient ipouvantablement lugubres : les cadavres jonchaient ie sol et les deux Henri itaient, k tout instant, forces d'enjamber par-dessus.

— Horrible ! murmura le roi. Horrible !

Dans les maisons, on entendait les plaintes et les gimissements des malheureux luttant contre la faim et la misfere.

Une sueur froide inondait le front de Henri IV ; quant k Bois-Dauphin, il se sentait difaillir k chaque pas.

Arrives prfes du Pont-aux-Meuniers, ils ne purent aller plus loin : un monceau de cadavres leur barrait littiralement la route.

Le long des murailles, glissaient comme des spectres des misirables b, peine converts de haillons, des femmes presque nues, .aux corps dichamis, aux joues osseuses, aux yeux sans regards; des mferes serraient sur leurs mamelles taries de pauvres petits enfants qui se mouraient de faim et se^dibatuient, en hurlant, dans d'aflGreuses convulsions.

En voyant passer le roi et Bois-Dauphin, les spectres se tinrent immobiles et cessferent leurs plaintes. lis prenaient les deux Henri pour des shires de la Ligue, et les infortunis connaissaient le dicret qui leur difendait de se plaindre sous peine d'etre daguis ou jetisdu Pont-aux-Meuniers dans les eaux — noires et pourries de cadavres — qui grognaient sourdement au bout de la rue.

Le matin mime, plusieurs bourgeois, au nombre desquels itait un nommfe Moret, poiir avoir dit qu'il serait utile de faire la paix, avaient tous £t6 arrStfes et jetis i Teau.

Pen k peu tous ces fant6mes disparurent, et les deux Henri se trouvferent seuls avec les cadavres qui obstruaient la rue.

II leur sembla bientdt entendre de sourds gimissements.

lis icoutferent, — Au milieu des cadavres, un malheureux vivait encore.

Bois-Dauphin saisit une lanterne allumee, que Tune des femmes, en se hdtant de fuir, avait laissie IJi, et se prit ainsi que le roi k considferer les visages

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Nous mangions les chaw, et les chiens, ei les rats. (Page jiy.)

livides et bleuitres de tous ces morts, dans I'espoir de retrouver parmi eux celui qui avait g^mi et demands du secours.

Tous ces malheureux, morts de (aim, semblaient arteints d'hydropisie : leurs corps ^taient enfl^s dc moiti^.

Un^ odeur infecte s'exhalait de cc ramassis hideux, et nos deux hiros, qui n'itaient cependant pas hicnfemtneletles ni Tun ni Tautre, sentirent vingt fois leur coeur se soulever.

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