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CHAPITRE IV

Ou le rt-cit des mis^res de Paris, pendant le si^e, est fait par un enfant

bien connu du lecteur.

([^n^^^p^ u moment de kisser li cette insoutenable besogne et d'abandoimer a '• '-^^ son malheureux sort Tagonisant qu'ils avaient entendu, la lumifere de • JL 'J^ la lanterne vint illuminer de sa lueur tremblante un visage que la mort ne semblait pas avoir encore d6compos6.

Le roi saisit la lanterne lui-mfeme et regarda de plus prfes :

— Cest un enfant, dit-il, le pauvre petit diablen'est qu'ivanoui. De son bras puissant, Bois-Dauphin enleva le corps de Tenfant et Talla

poser sur un banc de pierre plac6 pris du mur.

Pendant ce temps, Henri IV avait tir6 de ses poches un flacon dc vin et du pain blanc.

II porta le flacon aux Ifevres du petit malheureux, qui pouvait avoir tout au plus une douzaine d'annies.

Les quelques gorg^es de vin que le roi parvint k lui faire avaler le firent bient6t revenir k lui et lui rendirent un peu de force :

— Encore ! encore, $'6cria-t-il, en arrachant avec avidjti des mains du roi le flacon de vin.

n but encore quelques gorgies et rendit la bouteille au B^arnais en le

remerciant :

— Mangez un peu de ce pain, mon enfant I dit le roi.

— Du pain I du pain ! s'6cria Tenfant au comble de la stupefaction. Et il n*osait y toucher.

— Prends, mon ami! dit le roi.

— Cest pour moi ?... questionna le malheureux. Pour moi... tout ?

— Sans doute !

L'enfant semblait fetre le jouet d'un rfeve... II se d^cida enfin k mordre dans

le pain.

— Que c'est bon de manger! dit-il ensuite. II y a si longtemps que je n*ai j mang6 !

Quand sa faim fut un peu apaisie, il cacha le reste du pain dans le pourpoint en lambcaux qui le couvrait et regarda curieusement ceux qui venaient de le sauver :

LE MONDE FANTASTiaUE ILLUSTr6. 315

— Tu as bien soufFert, pauvre enfant ! demanda doucement le roi.

— Moi ! ripondit le petit bonhomme. Oui : j'ai souffert... Les autres aussi ont bien souffert ! ajouta-t-il en montrant les cadavres qui les entoufaient. Les monast^res nous ont soutenus pendant quelque temps, mais bient6t leurs ressources furent ipuistes... Alors on a mangi les chevaux, les mulcts, les anes!... Pas nous autres pauvres, poursuivit Tenfant, mais les riches. Cela cofttait bien cher. Nous mangions les chats, et les chiens, et les rats. On les faisait cuire dans de grandes chaudi&res, et pendant quinze jours on nous en a distribu6 la chair avec une once de pain. Quelques personnes riches, mais qui £taient d^pourvues de vivres, achet&rent bien cher trois mille peaux de ces animaux ; mais quand elles ont voulu les emporter, le peuple affam^, ct j'en itais, s'est jet6 sur les peaux stches, et nous les avons d6vor6es.

Aprfes un silence, Tenfant reprit :

— Par la ville, ne se voyait autre chose que des chaudifercs de bouillic

faites avec du son d'avoine, feuilles de vigne et herbes cuites sans scl. Dans

les cabarets et les tavernes, — en ce temps-li, ils fetaient ouverts encore 1 —

on ne trouvait, au lieu de vin, que des tisanes mal cuites. S'il fallait un peu

de pain blanc comme celui-ci, pour un malade, c'itait la chose impossible,

ou bien ille fallait payer un 6cu la livre. Les oeufs se vendaient douze sous

la pi&ce. Lc septier de bl^ valait cent vingt ecus! J'ai vu manger des chiens

mores tout cms. J'ai vu manger des tripes que Ton avait jeties dans le ruis-

seau. Quant k moi, j'ai iti forci un jour de me nourrir avec des rats et des

souris qu'on avait pareillement jet6s, et plus tard avec des os moulus de la

tete d'un chien. Plus tard, quand ces animaux et Therbe des rues ont it6

entifcrement consommes, les pauvres ont imaging de pulv&iserde Tardoise,

et d'en faire une espice de pain... Qjiand Tardoise a manqu6, poursuivit

Tenfant avec horreur, ils ont diterri dans les cimetiferes les os des morts, et

ces OS r^duits en poussi&re ont form^ un aliment, qui pendant quelque temps

les a soutenus encore !

L'enfant, k ce hideux souvenir, retomba sur le banc, muet et immobik, et le roi s'^cria avec un accent d'amertume et presque de col^e :

— Les OS des morts I Voili le pain que donne k ces malheureux madame de Montpensier.

L'enfant, d'une voix triste et sombre, reprit en se rapprochant du roi :

— Chaque matin, on trouve dans les rues de Paris jusqu'i deux cents personnes mortes de faim. Hier, on disait que treize mille fctaient mortes de cette mort-li I

— Treize mille ! rtpitirent les deux Henri.

— Les pauvres ne sont pas les seuls qui aient souffert! poursuivit Tenfant avec un michant sourire... Une dame bien riche et bien noble, habitant cet h6tcl dfaert devant lequel nous nous trouvons, n'a pu, il y a huit jours, se procurer du pain avec son or et ses diamants. Pour un morceau comme celui-ci, ajouta I'itrange petit bonhomme, en mordant i belles dents daos

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soa painblanc, elle aurait donn^ sa fortune. Eh bien! elle a vu mourir de faim ses deuxenfants, Tun aprfes Tautre. Touraientfee elle-mfeme par le besoin, au lieu de faire enterrer leurs corps en terre sainte, elle les a coupes par morceaux, les a salis et s'en est nourrie pendant plusieurs jours!... Mais cette nourriture-lJi fait mourir, continua I'enfant. Et tenez, void son cadavre et celui de sa servante.

Ce disant, il d^signait au roi deux cadavres de femmes dontles riches vhtements contrastaient singuliferement avec ceux de leurs lugubres compagnons.

— ficoute, enfant, dit le roi aprfes un assez long silence. Je veux mettre un terme i tes souf&ances. Je veux t'arracher k une mort inevitable. Viens, et tu seras sauv£.

— Qui done fites-vous ? demanda I'enfant surpris, en fixant sur le roi ses yeux 6tincelants.

— Q.ue t'importe mon nom ? suis-moi, te dis-je !

— Vous suivre ! Oil done ?

— Au camp royal ! ripondit vivement Henri IV.

— Au camp royal ! r6p6ta Tenfant en se reculant comrae si une vipfcre Teut mordu. Au camp royal ! reprit-il, avec le roi huguenot, avec celui qui est cause de toutes les soufFrances que les catholiques endurent ici... Moi, au camp royal ! continua-t-il avec une exaltation extraordinaire dans un enfant de cet ige. Au camp royal, avec les h£r6tiques qui ont martyrisi la ville ou je suis n6, qui m'ont fait naitre pauvre et miserable, et sorit cause de ce que je soufFre ici ! Non ! non ! jamais ! jamais !

— Le pauvre diable est fou ! interrompit le roi en se rapprochant de I'enfant. Allons ! viens, te dis-je, et tu seras heureux !

Pendant que le roi parlait, I'enfant, averti par I'accent gascon de Henri IV, qu'il lui semblait reconnaltre, saisit vivement la lanterne qui 6tait rest6e i terre, et relevant k la hauteur du Biamais :

— Lui ! lui ! s'icria-t-il, le roi huguenot ! . . . ITitrfetique !

— Silence, malheureux ! dit vivement Bois-Dauphin, en arretant d'une main I'enfant pr6t k s'enfuir.

— Et c'est votre vin qui m'a fait revivre, c'est votre pain que j'ai mange ! Oh ! je n'en veux plus ! je n'en veux plus, ajouta-t-il en jetant au pied du roi le pain qui lui restait.

— Eh ! mon pauvre ami, dit le roi, le vin que tu viens de boire t'a-t-il trouble la cervelle ?

— Votre ami. Sire! interrompit I'enfant avec feclat. Non! non! jamais Francois Ravaillac ne sera I'ami du roi huguenot 1

Et par un mouvcment plem de violence, I'enfant se dilivra de I'Atreinte de Bois-Dauphin, et sautant comme un cabri par-dessus les cadavres, il gagnaen un instant le Pont-aux-Meuniers et disparut aux regards du roi et de son officier.

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Les deux Henri, profondiment impressionnis par les paroles de I'enfant, Tavaient suivi du regard, attristis et sombres,

Aprfes un silence de quelques secondes, Henri IV r6p6ta machinalement ce nom qu'en s'enfuyant Tenfiant avait prononci :

— Francois Ravaillac.

Et le roi tomba dans une sinistre reverie, et mille pensies lugubres se vinrent entre-choquer dans sa tfete ; peu k peu une sorte d'hallucination dilirante s'empara de son esprit, et comme dans une effroyable fantasmagorie, il lui sembla que tons ces cadavres livides qui Tentouraient entr'ouvraient leurs yeux morts et les fixaient sur lui. II vit ensuite leur visage se contracter et de leurs Ifevres flitries le nom de « Ravaillac » sortit comme une menace et retentit dans cette ville maudite, ainsi qu'un glas funfebre.

— Fuyons ! fuyons ! Henriot ! s'icria le roi, en entralnant son jeune compagnon.

Et tous deux reprirent k pas pr^cipitis le chemin de la porte Saint-Jacques.

Aux gardes de nuit qu'ils ne purent 'iviter, ils dirent le mot d*ordre, et, gr^ce au fiddle Artaban qui les attendait, ils purent sans encombre abandonner cette malheureuse cit6.

Le lendemain de cette nuit infemale, Henri IV permit i trois mille pauvres de sortir de la ville, et les soldats de I'arm^e royale furent autoris^s k passer par-dessus les murailles du pain, du vin et autres vivres aux malheureux aflfam£s^ que la Ligue retenait de force pour soutenir la defense de la capitale.

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