CHAPITRE V
Oil I'on explique au lecteur ce qui se passa ^ Paris apr^s le fameux si^ge dont 11 a ^t^ £ait mention dans les premiers chapitres de cette cinqui^me partie.
;isons en quelques mots ce qui se passa au dehors et au dedans des 'murs de Paris i dater du 23 juillet 1590, c'est-i-dire k dater du jour oil les trois mille pauvres que vous savez furent autoris6s a sortir de la ville maudite par S. M. Henri IV, alors « roi sans couronne, comme il le disait plaisamment lui-mfeme, giniral sans soldats et sans argent, etmari sans femme. »
Les bourgeois de Paris, qui tout d'abord avaient pris fait et cause pour la Ligue avec une chaleur extraordinaire, furent les premiers i se plaindre.
Ils demandferent au due de Nemours, gouverneur de Paris, qu'on leur donnk des vivres ou qu'on leur permit de se rendre au roi de Navarre.
En attendant la decision du conseil, ils se riunirent au Palais de Justice et finirent par crier tout d'une voix :
« Du pain ou la paix ! »
Le gouverneur n'ayant pas de pain h, donner aux mfecontents et ne voulant h aucun prix de cette paix qu'ils osaient demander, ne trouva qu'un moyen de faire taire ces bourgeois recalcitrants. II fit emprisonner les uns et pendre les autres.
Cette fa?on cavalifere de traiter la bourgeoisie n'enipfechait pas lemal d*aller en croissant.
De jour en jour, la ville prenait un aspect plus disoli, plus lugubre etnous dirions presque plus diabolique.
Le lendemain mfeme de la pendaison des bourgeois, « le gouverneur, sortant de son hdtel pour aller visiter quelques postes vers les murailles, rencontra un homme qui, d'un air efFrayi, lui dit :
« — N'allez pas plus loin dans cette rue, j*en viens et j*ai trouvi une femme k demi morte, ayant h son cou un gros serpent entortilli, et, autour d'elle, plusieurs bfetes envenim6es. »
« Ce qu'ayant entendu, le gouverneur s'est retiri en sa maison, et a envovA ses gens pour verifier le fait ; ce qu'ils ont affirm^ et dit encore que dans la rue voisine il y avait pareillement des serpents et autres bfetes de cette espfece. »
Ce fait Strange et qui au premier abord pourrait paraitre avoir it6 invente i plaisir pour jeter sur notre rdcit une teinte plus fantastique, est cependant parfaitement authenttque, et nous avons copi6 mot i mot les lignes qui precedent dans le Journal de Henri IV.
La mort frappait sans repos ni trfive.
Hommes, femmes, enfants tombaient sous ses coups comme les ipis niurs tombent sous la faux du moissonneur.
En Tespace de trois mois, disent les auteurs contemporains , cent mille personnes moururent.
Cent mille 1 n'est-ce pas hideux ?
La ville se transforma en un vaste desert, les terrains d'alentour devinrent incultes et sauvages.
L'Universite servit de retraite aux paysans, et les classes des coUiges se virent remplies de veaux et de vaches. L'herbe croissait par les rues.
Le plus fort de la tempfete tomba sur le menu peuple et sur quelques families aisles avant la guerre.
Les chefs de la Ligue, suffisamment pourvus de vivres, se riaient de toutes ces misferes que cimentait Tor de TEspagne.
Si le roi de France eAt htt mieux servi, il eAt pu empfecher Tarmee espagnole, commandee parle due deParme, de porter i la viUe assiigie le secours qu elle attendait; mais il n*en fut rien.
II est vfai de dire que la conduite du roi itait en quelque sortie la cause ou tout au moins Texcuse de cette indolence de ses troupes, qui retarda de quatre ans son entree k Paris*
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Entrain^ par sa passion dominante, Henri IV oubliait trop son titre de roi et de gin^ral en chef, pour ne se souvenir que de ce surnom de Vert-Galant que ses nombreuses equipies amoureuses lui avaient fait dfecerner.
Le si6ge de Paris n'6tait devenu pour le roi qu'une question de second ordre ; et c'ttait miracle qiiand on le voyait dirigeant en personne les travaux du siige.
D'od venait cette coupable insouciance ?
Seules, les abbesses de Montmartre, de Vernon et du Lis le pouvaient dire, et Ton eflt pu, i leur d^faut, interroger les saintes colombes de Tabbaye de Longchamps, ou bien encore cette belle Gabrielle d'Estr^es que le galant monarque a chantie en ses vers et dont chacun connait la touchante et lamentable histoire.
Henri, bon gr6 mal gr6, leva de nouveau le si6ge de devant cette malheureuse ville, qui n'itait plus que mines et que desolation.
Heureusement pour notre B6arnais, les dissensions intestines des ligueurs avanc^rent grandement ses affaires.
Les catholiques, lasses de ces luttes 6ternelles, inclinaient vers lui de plus en plus; mais ils demandaient sa conversion.
— Bast ! s'^cria enfin le roi protestant, en prenant bravcment son parti , Paris, vaut bien une messe !
Et le jour de son abjuration fut fix6 au 25 juillet iS93«
Pour donner plus de solennitfe k sa reconciliation avec I'figlise, le roi , fort empfeche de faire k Paris la ciremonie, »e transporta k Saint-Denis.
A huit heures du matin, Henri IV, vfetu de blanc, accompagn6 d'un immense et magnifique cortege, se rendit k la grande 6glise.
L'archev^que de Bourges I'attendait k la porte, tenant dans sa main le livre des £vangiles ouvert :
— Qpi fetes-vous ? lui demanda le pr61at, que demandez-vous ?
— Je suis le roi, ripondit Henri, je demande k 6tre regu dans le sein de l*£glise catholique.
— Le souhaitez-vous sincferement ?
— Je le souhaite de tout mon cceur 1 dit le roi.
Et, se mettant k genoux, il jura de vivre et de mourir dans le sein de I'figlise catholique, apostolique et romaine ; de la dtfendre envers et contre tous au pferil de sa propre vie, jurant ensuite de renoncer k routes les hirisies qui lui itaientcontraires.
A ces mots, on entonna un Te Deum^ et le peuple, au comble de la joie, hurla : « Vive le roi ! »
L'abjuration de Henri ne convertit point les chefs de laLigue et ne modfera pas Tdoquence des pr^dicateurs.
La Sorbonne soutint qu'il 6tait permis aux sujets de se rivolter contre un roi h^ritique, et qu'il itait permis mfime de I'assassiner.
?20 Lfi SI^GE DE PARIS.
Un notnmfe Pierre Barri^fe fut dfepfechi 4^ Lyon pour Stre Tinstrument des fureurs de la Ligue;
MaislTieure fatale pr^dite. au B6amai« par la sorcifere de Blois n'ayait .pas encore sonn6 pour lui. - .
ArrSti'i'Melun/oii le roi s^joiirnait,- au moment de.commetfre son crime, I'assassin fut condamni et^xfeciitfe. . . ; *. - -
Ce n'fetait pas cet homme que le destin avait dfesigni pour le meurtre du roi.
Henri IVvoyait avec un violent dipif que son abjuration ne.lui avait pas ouvert les'portes'de" Paris.. : - • /.' • '.
L'argerit, xe dieu de tousles tenxps, op6ra.ce que la raison, le courage et le caiion n'ayaient pu faire.': \ "L . . j ' ' ; ) .
Le comte de.Brissac, nomm^.depuis peurpar la Ligue gOuverneurde Paris, j vendit la ville au roi pour la somme d'un million six cent quatre-vingt-quinze mille quatre cents livres. " : ' .
Le 22 mars 1594, dfes iquitre heures.du matin, Brissac et ses conjurfa s'emparferent saris bruit des portes de la ville, et toutes les troupes du roi y furent introduites sans encombre.
Brissac sortit alors pour aller au-devant du roi. ' ^
Au moment de p6n6trer dans, cette.capitale r^volt^e contre lai, pu chaque jour on d^mandait aii del la gr^ce.de le faire pirir, Henri IVsesentittoeindre le coeur par une invincible crainte.
« Trois fois, dit un auteur contemporain, il entra dans Paris, trois fois il en sortit. » .. " ' ' : '
Enfin, sur les sept heures du matia, entouri de ses fidfeles; il entra; par la Porte-Neuve, laquelle fetaitsitu^e sur le quai du Louvre, au-dessus de ; Templacement ou depuis on a b^ti le pont Royal.
Cette. entree imprfevue atterra les ligueurs.
Revenus de leur premiere surprise, ils coururent aux armes.
Mais le peuple ne rt'pondit k leurs cris d'alarmfes que par d'enthousiastes acclamations i. I'adresse de Henri. "
C'en fetait fait de la Ligue et des ligueurs.
La foule 6tait tellement compacte autour du roi, que les gardes la voulaient ^carter:
— Laissez ! laissez ! dit vivement Henri IV ; je priftre avoir plus de peine et qu'ils me voient plus ^ leur aise. lis sont afFam^s de voir un roi. — Que dis-tu de me voir enfin dans Paris? continua-t-il en s'adressant i Henri de Bois-Dauphin, son inseparable.
— Je dis, Sire, ripondit I'ofBcier, que Ton a rendu II Cisar ce qui appartenait ^ C^sar.
— Rendu ! r6p6ta le roi en jetant un malicieux coup d*ceil surM. de Brissac, qui marchaiti ses cAtis. Rendu 1 reprit Henri; ventre-saint-gris! mon fils, on ne m'a pas fait comme ^ C^sar; on ne me Ta pas rendu, on me Ta hien vendu !
LE MONDE FANTASJIQtrft'lLLUSTR^. 321
jean Chastel subit l.\ question orJiiisire ct extraorJiniire. (Page 312.)
Depuis environ ncuf mois, les ma' heureux Parisiens commengaient i goflter les douceurs de h paix et de la iraniquilUt&. Tout prfesageait enfin un avenir prospire, lorsque, le 27 dicembre 1594,
%E <(SQi DE PARIS.
Henri, revenant victorleux de Picardie, eftra tout botti dans la chambre de Gabrielle d*Estr6es.
Plusieurs seigneurs s'y rendirent pour le filiciter. L*un d'eux s'itant agenouilli devant le roi, celui-ci se baissa pour le relever.
En ce moment, un jeune homme, qui s^itait gliss6 dans la foule, se rua brusquement sur Henri IV et lui porta un grand coup de couteau...
Mais ce miserable n'6tait pas I'assassin d^signi par la prediction de Marsiane... et le coup ne put atteindre que la m^choire sup^rieure du B^arnais. La livrc fcndue, une dent cassie, et ce fut tout.
L^assassin avait nom Jean Chastel.
U £tait ilfcve des ]6suites.
U fut arr^ti et jet^ au Fort-L^veque, ainsi que sa famille et tous les j£suites de Paris.
Le parlement condamna Jean Chastel, atteint ct convaincu du crime dc I^se-majesti, au plus affreux supplice.
Aprfes avoir subi la question ordinaire et extraordinaire, le coupable alia faire amende honorable devant la principale porte de T^glise, nu en chemise, tenant h la main une torche de cire ardente du poids de deuxlivres.
L'assassin fut meni ensuite en un tombereau sur la place de Gr^ve.
Li, il fut tenaillfc aux bras et aux cuisses, sa main droite fut coupie, son corps tiri i quatre chevaux, ses membres ]et6s au feu et consumes en cendrcs, ct ses cendres jeties au vent.
Ceux qui avaient arm^ les mains de Chastel et de Barriire ne tardirenc pas k armercelles de plusieurs autrcs fanatiques.